‹ La LinguistiqueChapitre 74 sur 94 · I. Gothique · texte numérisé non relu

I. Gothique

Nous serions tenté, si l'usage ne s'y opposait, de ne pas écrire ce mot de gothique avec l'orthographe ordinaire et reçue, mais de nous conformer à l'orthographe plus correcte de « gotique ».

Les Goths, on effet, écrivaient leur nom avec un t,

non pas avec un th, ce qui était bien différent ; nous avons vu, en effet, que le th des vieilles langues germaniques était une véritable sifflante, non pas une explosive plus ou moins aspirée.

Les Romains écrivaient correctement « goticus », et c'est aux historiens grecs que nous devons la vicieuse orthographe du mot « gothique ».

On a cru longtemps que le gothique était le père commun de tous les idiomes germaniques; il n'en est rien. Plus correct que chacun d'eux dans son ensemble, plus rapproché de l'indo-européen commun, il cède le pas parfois à tel ou tel de ses congénères. Il faut le placer, en réalité, à côté du vieil islandais, à côté des vieux idiomes bas-allemands, et souvent aussi sur le même pied que l'ancien haut-allemand, bien que ce dernier, à un point de vue spécial, le cède beaucoup à tous ses alliés. Un grand nombre des formes du bas et du hautallemand s'expliquent sans doute par le gothique, mais aucune d'elles n'en provient directement ; gothique, Scandinave, bas et haut-allemand, remontent tous, en un mot, à une forme commune qu'aucun d'eux ne représente d'une façon complète.

A quelle époque et où fut parlée la mère commune des langues germaniques ? C'est ce qu'il sera peut-être impossible de jamais savoir.

Quant à la langue gothique, nous la connaissons sous la forme qu'elle avait au quatrième siècle de notre ère, par la traduction des Testaments juif et chrétien due à Vulfila — l'Ulphilas des auteurs grecs — évêque des Goths établis en Mésie. Elle devait s'éteindre au neuvième siècle, cinq cents ans plus tard.

Son système vocalique est le moins compliqué de tous ceux des anciennes langues germaniques.

Nous avons parlé du renforcement que l'ensemble des langues germaniques fit subir aux consonnes explosives

de l'indo-européen commun. Le gothique, après avoir appliqué cette loi rigoureuse, fit ensuite subir aux sifflantes obtenues par ce renforcement une modification nouvelle. Parfois, chez lui, h (produit d'un « k » plus ancien) devint g ; parfois th (produit d'un « t » plus ancien) devint d ; parfois f (produit d'un « p » plus ancien) devint b. Ce phénomène est très remarquable; les nombreux exemples qu'il fournit ont été cités maintes fois comme constituant tout autant d'exceptions au principe général du renforcement, mais, en fait, il n'en est point ainsi. Il y a là un phénomène accessoire, un phénomène secondaire, mais un phénomène distinct. Nous verrons, en parlant des idiomes bas-allemands, chez lesquels cette loi secondaire peut être prise en fiagrande application, comment le nom de loi de polarité peut se justifier. Pour l'instant, nous ne faisons que constater ses effets dans la langue gothique, où elle est peu fréquente, mais où elle existe cependant.

Les lois phonétiques du gothique sont peu nombreuses, mais assez importantes. Une des plus caractéristiques est celle-ci : dans les mots de plus d'une syllabe les voyelles a et i précédant une consonne placée à la fin du mot, tombent.

Une autre loi phonétique importante est celle qui, en principe, change les i en ai et les u en au devant les consonnes r ou h ; c'est là une loi particulière au gothique.

Dans la déclinaison nominale le gothique a perdu toutes les formes du duel et le cas ablatif ; presque tous ses datifs sont empruntés au vocatif.

De la conjugaison organique il n'a gardé que le présent et l'ancien parfait redoublé, ce dernier au moins pour une partie de ses verbes ; il ne présente plus trace des deux aoristes, de l'imparfait, du futur. Il rend ce dernier temps par des formes du présent et s'est fabriqué

pour la plupart des verbes dérivés une sorte de parfait. Le gothique disparut sans laisser de descendants. C'est ainsi qu'avaient également disparu bien d'autres idiomes germaniques parlés vers la même époque, et dont il ne nous est parvenu aucun document, ceux, par exemple, des Vandales, des Hérules, des Burgondes.

Page 1