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IV. Haut-allemand

Le haut-allemand moderne, l'allemand, occupe au centre de l'Europe un territoire assez considérable. Au nord il est la langue littéraire, la langue cultivée des pays où se parle le bas-allemand proprement dit, le plattdeutsch, et il s'étend en cette qualité jusque près de Flensborg dans le Slesvig méridional. Au nord-est, il atteint presque la frontière russe, que longe encore cependant, derrière Memel et Tilsit, une petite bande de pays lithuanien. Une bande plus considérable de territoire polonais l'empêche de confiner à la frontière du royaume de Pologne, mais il occupe, du moins, toutes les localités importantes de cette région : Graudenz, Thorn, Posen, Oppeln. Contournant de l'est à l'ouest le nord du pays tchèque et redescendant par les environs de Pilsen et de Budweis vers Brïinn, en Moravie, la frontière de l'allemand gagne Presbourg, longe sur une quarantaine de lieues le pays de langue magyare et englobe la Styrie du Nord (Gratz), la Carinthie septentrionale (Klagenfurt), la plus grande partie du Tyrol, les trois quarts de la Suisse (Coire, Altorf, Brieg, Laupen, 5oleure, Bâle). Laissant Belfort vers l'ouest, elle remonte les Vosges jusqu'à la hauteur de Strasbourg et obliqua vers le nord-ouest en englobant Thionville et Arlon : gagnant Aix-la-Chapelle, elle suit dès lors la frontière

(1) C.-Fr. Koch, Hislorische grammalik dcr engUschen spra-

çlir, t. I, p. 27. Woimar, 1863.

néerlandaise. Dans cette énumération l'Autriche-Hoigrie entre pour 9 millions d'individus, la Suisse pour 1.755.000.

C'est du seizième siècle que date l'allemand moderne. La branche germanique dont il est aujourd'hui le représentant avait passé auparavant par deux périodes, d'abord par celle du vieux haut-allemand, puis par celle du moyen haut-allemand. Il nous reste, pour terminer avec les langues germaniques, à parler de ces trois périodes.

Il y a deux sortes de haut-allemand, le haut-allemand rigoureux et le haut-allemand qui ne s'est pas soumis à la loi commune. Ce ne sont point là deux langues ;. en fait, il n'y a qu'une seule et même langue allemande, mais cette langue contient en parties à peu près égales des éléments de ces deux espèces. Cela tient, comme nous le verrons, à ce que la langue allemande est née dans les chancelleries et qu'elle ne représente pas un seul et même dialecte passé de l'état populaire à l'état littéraire.

Le principe fort simple du haut-allemand rigoureux est celui d'un nouveau renforcement.

Nous avons vu que les « gb, dh, bh » de la langue commune indo-européenne étaient devenus en gothique, en bas-allemand et dans les langues Scandinaves « g, d, b » : le haut-allemand renforce ces derniers et en fait des k, t, p. Les « g, d, b » organiques étaient devenus (( k, t, p » dans les langues germaniques du premier degré ; le haut-allemand les renforce à nouveau : il change (( k » en h ( qu'il écrit également hh ou ch), « p » en f (qu'il écrit également pf ou ph). Quant au « t », au lieu d'en faire un « th » sifflant, il le change en « ts », sous la forme z. Les explosives organiques « k, t, p » étaient devenues « h, th, f » dans les langues germaniques du premier degré : le haut-allemand conserve la première

LA r.INGUISTIQUE.

et la dernière de ces sifflantes, ne pouvant les renforcer, et il applique à la seconde, au « th » dur, le phénomène de la polarité ; cette troisième série de consonnes se présente donc en haut-allemand sous la forme de h, d, f.

C'est pour ce motif que l'allemand présente un d là où l'anglais offre un th ; il dit, par exemple, der « le », dorn « épine », trei « trois », dùnn « ténu, mince », tandis que l'anglais dit the thorn, three, thin. Dans ce cas comme dans tous les autres, l'anglais est ainsi plus pur d'un degré que ne l'est l'allemand ; zœhmen « dompter », zoèhre (t larme », zu « à, vers », zivei « deux » sont moins purs, sous ce rapport, que les mots anglais tame, tear, to, two. On commet une grave erreur en répétant que l'anglais provient de l'allemand ; autant dire que le gothique, lui aussi, en dérive. Ce sont là des branches parallèles ; mais le phénomène d'un second renforcement de certaines consonnes donne à l'allemand un caractère incontestable d'infériorité.

Tous les dialectes du haut-allemand ont changé en t, :•, d les « d, th, t » des idiomes germaniques du premier degré. En cela ils ont tous été du « rigoureux » hautallemand. Mais il n'en a pas été de même pour les deux autres ordres de consonnes. Une partie seulement des idiomes allemands changèrent les « k, g » du premier fends germanique en h, k, et les « p, b » en / p ; c'est-àdire qu'une partie seulement de ces dialectes réalisèrent dans toute sa rigueur le second renforcement. Tandis que le gothique, par exemple, dit brinnan « brûler », certains dialectes du haut-allemand disent prinnan : c'est là le haut-allemand rigoureux ; mais d'autres dialectes n'ont point renforcé le b et l'allemand littéraire actuel dit brennen. Tandis que le gothique dit galeiks « pareil, semblable », l'ancien haut-allemand rigoureux <lit kilih, mais l'allemand littéraire dit gleich. Tandis que le gothique dit kunnan « connaître », le haut-aile-

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mand rigoureux dit chunnan (avec ch = h) et l'allemand littéraire kennen. Mais, répétons-le, lorsqu'il s'est agi de la série des consonnes dentales, l'évolution s'est opérée dans tous les dialectes.

L'ancien haut-allemand reçoit parfois le nom de « tudesque ».

Il comprend trois grands dialectes, trois dialectes principaux, qui se subdivisent eux-mêmes en un assez grand nombre de dialectes moins importants. Ce sont le dialecte franc, le dialecte alaman-souabe, le dialecte austrobavarois. Leurs monuments littéraires vont du septième siècle de notre ère jusqu'à la fin du onzième.

La grande caractéristique de ces dialectes réside dans le fait qu'ils conservent encore les anciennes voyelles dans les désinences : ninni « je p rends », nimit « il prend », nëmat « vous prenez ». Nous verrons qu'à parti r du douzième siècle ces différentes voyelles se sont changées en e ou bien sont tombées. Le vieux haut-allemand n'eut pour ainsi dire pas de littérature nationale ; il possède un certain nombre de traductions d'écrits religieux et des poésies chrétiennes, mais il n'a rien de véritablement germanique.

Avec le douzième siècle commence le moyen hautallemand. La littérature revient aux anciennes traditions, aux anciennes fables que le vieux haut-allemand avait négligées, mais elle ne les envisage plus qu'à travers les idées et les conceptions chrétiennes. Cette période, dure environ quatre cents ans. C'est l'âge des célèbivs poètes « minnesœnger », de Walther von der Vogelweide, de Wolfram von Eschenbach, de Nîthart, de Heinrich von Morungen, du Tanhûser.

La grande caractéristique de la langue de cette période est le changement en e de la voyelle des syllabes terminales : le vieux haut-allemand, le tudesque, dit gibu « je donne », le moyen haut-allemand dit gibe. Les diffé-

rents dialectes de l'ancien haut-allemand s'accommodèrent à cette nouvelle loi et continuèrent à garder chacun leur individualité et leur caractère particulier. Il se forma toutefois une sorte de langue littéraire, une langue des cours, tirée du dialecte souabe (1) ; pareille chose ne s'était point produite dans la période précédente.

Deux faits bien frappants, ajoute Schleicher, distinguent le moyen haut-allemand de l'allemand moderne. Dans le premier les syllabes radicales sont tantôt longues, tantôt brèves ; dans le second, la syllabe radicale est toujours longue ; c'est elle, comme l'on sait, qui porte l'accent : l'accentuation, en allemand moderne, détermine donc la longueur de la syllabe qu'elle affecte, c'està-dire de la syllabe radicale. Le second fait est celui-ci : « Dans le vieux haut-allemand nous n'avions jamais sous les yeux que le dialecte de celui qui tenait la plume ; il n'existait pas de langue littéraire d'un emploi plus général et dominant les différents dialectes. Durant la période du moyen haut-allemand il se forme une langue plus générale, la langue des cours. L'allemand moderne est encore moins un dialecte particulier que ne l'était la langue des cours du moyen haut-allemand ; ce n'était point la langue de telle contrée, elle n'était parlée par aucune population. Telle est la cause du manque de naturel que présente la langue allemande ; dans sa phonétique, dans ses formes elle est souvent monstrueuse. Mais aussi elle puise dans ce même fait de n'être point un idiome spécial, de n'appartenir en propre à aucune population particulière, la faculté de servir de lien d'union aux différentes branches germaniques... » (Op. cit., ibid.).

En remontant de uns jours jusqu'au temps de Luther, on peut suivre pas à pas la langue allemande. Sans

(1) ScHLEicuriî. Die deùlschc sprache. Deux. 6dil., i>. 103 el suiv. Sluttgard, 18G9.

doute, durant cette période de plus de trois siècles, elle a subi bien des modifications, mais en réalité c'est toujours la même langue, c'est une seule et même langue. Au seizième siècle nous la voyons naître dans les chancelleries, nous voyons les actes diplomatiques emprunter arbitrairement aux différents idiomes populaires. Grâce à l'influence des actes officiels, grâce surtout à la propagande luthérienne, il se fait jour peu à peu ; il pénètre dans l'église, dans l'école, dans les tribunaux ; les dialectes populaires cèdent peu à peu devant lui et ne se défendent bientôt plus que dans les campagnes.

Il faut reconnaître d'ailleurs que la bizarre orthographe dont on l'affubla n'était point faite pour hâter sa propagation littéraire. Rien de plus arbitraire que cette orthographe. Parfois, pour allonger les voyelles, on les fait suivre d'un h qui ne répond absolument à rien dans le passé du mot que l'on défigure ainsi ; parfois, également pour indiquer qu'une voyelle est longue, on la redouble ; et comme, parfois encore, la voyelle est longue sans que sa quantité de longue soit figurée par un signe graphique quelconque, il arrive qu'un a long peut être rendu de trois façons différentes : simplement par a, par ah, par aa. C'est le cas des mots « zwar, wahr, haar ». Souvent, là où il faudrait un i pur et simple, on écrit ie ; souvent aussi, lorsque l'étymologie historique demanderait que l'on écrivît ie, l'on n'écrit que i. Souvent enfin, ce qui est tout aussi bizarre, on remplace les t par des th. Des tentatives sérieuses, mais incomplètes, ont été faites pour arriver à une réforme.

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§ 7. Branche slave.

Les langues slaves ont occupé au moyen âge, durant les septième, huitième et neuvième siècles, de vastes régions de l'Europe centrale où l'allemand seul est connu aujourd'hui : la Poniéranie, le Mecklembourg, le Brandebourg, la Saxe, la Bohême occidentale, la Basse-Autriche, la plus grande partie de la Haute-Autriche, la Styrie du nord et la Carinthie septentrionale. On parlait des idiomes slaves sur les lieux qu'occupent à présent Kiel, Lubeck, Magdebourg, Halle, Leipzig, Baireuth, Linz, Salzbourg, Gratz et Vienne.

On distingue ordinairement dans les langues slaves deux groupes principaux. Nous verrons tout à l'heure comment ils sont composés, et comment on a cherché à classer entre elles les différentes langues slaves ; mais il nous faut, auparavant, aborder une autre question générale, la question de la vieille langue ecclésiastique slave.

Dès le septième siècle, les populations slaves avaient atteint leurs limites extrêmes vers l'occident : le christianisme les attaqua de l'est et du sud, de Constantinople et de Rome (1). C'est aux Bulgares, aux Serbes, aux Russes que s'adressa là propagande partie de Constantinopl'e, dont les résultats furent précoces. Avec le christianisme s'introduisit la liturgie en langue slave.

L'apostolat des frères Constantin (Cyrille) et Méthode donna à ce mouvement l'impulsion décisive. Ce fut vers le milieu du neuvième siècle que Cyrille réforma à l'usage des Slaves de Bulgarie l'alphabet grec, traduisit, les Evangiles, un certain nombre de pièces liturgiques et se rendit avec son frère chez les Slaves de Moravie.

(1) Schafartk. Geschichte der sùdslavischen Ulteratur, t. III. Prague, 1865.

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