‹ La LinguistiqueChapitre 78 sur 94 · I.W'iCF.S SLAVES · texte numérisé non relu

I.W'iCF.S SLAVES

Méthode, évêque de Moravie et de Pannonie, mourut, après son frère, en S85. L'évangile d'Ostromir, qui date de 1056, est le plus ancien manuscrit de la langue dont -■ '('virent Cyrille et Méthode et que l'on appelle, en raison de son emploi dans les offices religieux, slave ecclésin.siii iw, esclavon liturgique. On lui applique également, comme nous le verrons tout à l'heure, un certain nombre d'autres noms.

La modification de l'alphabet grec due à Cyrille prit le nom d'écriture « cyrillienne ou cyrillique » ; elle est encore en usage, sous une forme très peu différente, chez les Russes, les Bulgares et les Serbes. Les Roumains, peuple de langue latine, avaient, eux aussi adopté cet alphabet, qu'ils ont heureusement rejeté aujourd'hui, pour en revenir aux caractères latins ; ils n'ont eu besoin que de leur ajouter un certain nombre de signes plus ou paoins conventionnels.

Un jour viendra, il faut l'espérer, où la littérature russe fera à son tour le sacrifice de son alphabet traditionnel. Sans préjuger des circonstances qui pourront amener ce grand et fécond événement, on peut penser qu'elles ne se feront pas indéfiniment attendre ; la civilisation des deux parties de l'Europe trouvera dans cette réforme un accroissement considérable.

On se servit également, chez les Slaves du rite latin, d'un autre alphabet, dit « glagolitique ». L'origine de ce dernier est encore obscure ; quelques auteurs ont même prétendu qu'il était le plus ancien, mais l'opinion vraisemblable admise aujourd'hui communément est que le glagolitique n'est qu'une déformation du cyrillien : on prétend qu"il date de la fin du onzième siècle, et doit son origine au désir des Slaves du sud-ouest de sauver, grâce à l'emploi de signes incompréhensibles, leur liturgie qu'un concile avait prohibée. Quoi qu'il en soit de cette explication, il nous semble à peu près démontré

que l'alphabet glagolitique n'a point d'autre origine que l'écriture cyrillienne.

Il est impossible de répondre d'une façon précise à la question de savoir quelles étaient, au neuvième siècle, les limites géographiques du slave ecclésiastique. Les auteurs qui ont cherché à éclaircir ce point très obscur ne sont point arrivés aux mêmes conclusions. Selon les uns le slave ecclésiastique aurait été parlé dans le sud-ouest de la Russie actuelle, selon d'autres en Moravie, selon d'autres encore dans les régions de la Carinthie, de la Croatie, de la Slavonie, de la Serbie actuelle ; quelquesuns pensent qu'il s'étendait sur tout le territoire compris entre le Pont-Euxin et la mer Adriatique.

D'après Dobrovsky, dont l'opinion sera toujours d'un grand poids dans les questions de philologie slave, le slave ecclésiastique aurait été parlé en Serbie, en Bulgarie et en Macédoine. Sa frontière du nord aurait été le Danube ; au sud il se serait étendu jusqu'à Thessalonique.

Pour Schafarik (1), le vieux bulgare s'étendait, avant l'arrivée des Magyars, non seulement au sud du Danube, mais encore au nord de ce fleuve, sur la Valachie actuelle, sur le territoire des Saxons en Transylvanie, sur la Hongrie orientale. Plus tard il lui donna le nom d'ancien slave (en tchèque staroslovansky). F. Miklosich, qui l'appelle ancien Slovène (lingua palœo Slovénie a), opine pour la région de la Dacie et du territoire hongrois situé sur les deux rives du Danube. Cette langue n'aurait donc pas été parlée dans la presqu'île des Balkans (2). Ajoutons que cette opinion est également celle de Danitchitch (3).

Le slave ecclésiastique a disparu entièrement en tant

(1) Slovansky nârodopis, p. 33. Prague, 1842.

(2) Allslooenische formenlehrc. Inlrod. Vienne, 1874.

(3) Dioba slovenshili iezika. Belgrade, 1874.

que langue parlée, mais il a persisté, avons-nous dit, dans la liturgie. Ce n'est pas toutefois sans s'être quelque peu modifié, sans avoir subi, notamment, l'influence des idiomes vivants au milieu desquels on l'employait comme langue morte. Ces modifications sont relevées et connues ; de là deux formes du slave ecclésiastique : l'une ancienne, l'autre plus moderne. C'est de la première, bien entendu, que les linguistes ont à se servir si souvent dans l'étude des langues slaves, encore qu'il ne faille point la tenir (ainsi que nous le dirons plus loin) pour la mère de tous ces idiomes.

Les langues slaves vivantes sont le russe, le ruthène, le polonais, le tchèque et le slovaque, les deux dialectes du sorbe ou sorabe, le bulgare, le serbo-croate et le Slovène.

Les limites de la langue russe vers le nord et vers l'est sont assez difficiles à déterminer. Elle s'y rencontre, en effet, avec les nombreuses langues ouralo-altaïques (samoyède, zyriénien, vogoul, etc.) qu'elle pénètre peu à peu. Du côté de la Baltique elle confine à peine au littoral, qu'occupent le suomi et l'esthonien, idiomes finnois, le suédois (Helsingfors) et le lette (Riga, Mitau) ; un peu plus au sud elle est limitrophe du lithuanien. De Grodno jusqu'à une centaine de lieues vers le sud, à peu près en ligne directe, elle a pour limite occidentale le polonais. Au sud, enfin, elle se rencontre avec le ruthène dont nous parlerons tout à l'heure.

Dans ces limites, nous comprenons, d'ailleurs, le dialecte dit « russe blanc », parlé par près de trois millions d'individus (au nord du ruthène, à l'ouest du russe, à l'est du lithuanien et du polonais), à Vitebsk, Minsk, Mohilev, et dont la littérature est fort peu importante.

Le grand russe, ou russe simplement dit, n'est pas tout à fait le même dans sa langue littéraire et dans sa langue vulgaire : la première a fait des emprunts sen-

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sibles à la langue slave ecclésiastique. Les plus anciens monuments du russe — que l'on peut suivre jusqu'au onzième siècle — sont des contes et des épopées. La langue se régularise tout à fait durant le dix-huitième siècle, grâce en partie au célèbre érudit et littérateur Lomonosov (1711-1766), et elle donne, depuis cette époque, des témoignages d'une originalité et d'une vitalité littéraire que l'on ne peut apprécier que trop rarement.

La grammaire du russe n'est malheureusement pas sans offrir d'assez grandes difficultés à qui ne connaît que les langues novo-latines ou les langues germaniques. Son matériel phonétique est assez complexe ; la prononciation des voyelles n'est pas toujours la même : ainsi a, dans les syllabes non accentuées, prend quelque peu le son de e ; e se prononce parfois ouvert, parfois fermé ; o se prononce a dans les syllabes inaccentuées : ainsi, dans le mot kolokol « cloche », l'accent étant sur la première syllabe, le premier o seul garde sa valeur et les deux autres se prononcent a : « kolakal ». L'accentuation russe, comme celle de quelques autres langues slaves, est d'ailleurs d'une difficulté considérable ; cette accentuation est bien connue, assurément, mais ses lois sont fini loin d'être toutes fixées. La déclinaison du russe est à peu près la même que celle des autres idiomes slaves, et l'on ne peut guère y signaler que l'usage des lois phonétiques plus ou moins spéciales à cette langue. Il se distingue dans sa conjugaison par la perte complète de deux des anciens temps, l'aoriste et l'imparfait (que le ruthène a également perdus, que le serbe et le bulgare ont conservés, dont les plus anciens monuments polonais montrent encore des traces et que possédait la vieille langue tchèque). Il les remplace par un participe : on dal « il a donné » (masculin), au féminin dala, au neutre rialo. au pluriel rinU pour les trois genres : cette formation périphrastique a en quelque sorte le sens

de « je suis ayant donné, nous sommes ayant donné ».

Le ruthène, également appelé rusniaque et petit russe, n'est pas un dialecte du russe, bien qu'il s'en rapproche plus que de toute autre langue slave. Il occupe, approximativement, un cinquième du territoire de la Russie d'Europe. A l'ouest il confine au polonais, au nord-ouest il confine au russe blanc, au nord-est et à l'est il confine au russe proprement dit. Il est parlé également à l'est de la mer d'Azov. En Autriche il s'étend sur la plus grande partie de la Galicie et forme la bande nord-orientale de la Hongrie, au-dessus du magyar et du roumain. Les Ruthènes de Russie sont au nombre d'environ onze millions et demi, y compris les Cosaques ; ceux d'Autriche- Hongrie sont évalués à plus de trois millions cinquante mille, ce qui donne un total de plus de quatorze millions et demi d'individus parlant le petit russe.

Leur littérature, comme celle des Slaves du sud et aussi comme celle des Russes, est avant tout une littérature populaire et traditionnelle. On a publié, depuis une cinquantaine d'années, sous les noms de chants populaires de l'Ukraine, chants populaires de la Russie méridionale, de la Galicie, de la Volhynie, un grand nombre de morceaux en langue ruthène.

Pour ne pas être très différent du russe, le ruthène s'en distingue cependant d'une façon fort nette. Il ne « mouille » point, par exemple, toutes les consonnes que le russe peut mouiller, entre autres les labiales p, b, v, m ; il change plus facilement que le russe les « k » et les « g » de l'antiquité en tch et j (le « j » français) ; il a une accentuation souvent différente ; il a perdu le participe présent passif, que le russe a conservé ; il possède une forme d'infinitif à sens diminutif. Ces particularités, ainsi que bien d'autres faits plus ou moins notables, ont suffi à le faire regarder comme un idiome indépendant pt bien caractérisé.

Le polonais comprend un certain nombre de dialectes, dont l'ensemble couvre un assez vaste territoire réparti entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. La limite orientale est assez connue ; elle va de Grodno à Jaroslav, en longeant une partie du Boug. Celle de l'ouest est moins précise ; l'allemand envahit chaque jour, de ce côté, le territoire de langue polonaise et en occupe toutes les localités un peu importantes ; en Autriche la Galicie occidentale est polonaise : cette région est beaucoup moins grande que la partie orientale du même pays, occupée, ainsi que nous l'avons dit plus haut, par les Ruthènes. Le polonais occupe, en somme, une espèce de parallélogramme — très irrégulier sur son flanc occidental — dont la hauteur est en moyenne de cinq cents kilomètres, et dont la plus grande largeur (par la ligne Posen-Varsovie) n'est pas tout à fait aussi considérable. La langue allemande a beaucoup gagné sur le polonais ; toute la région occidentale de cette langue, même sur le territoire russe, est parsemée de petits ilôts où l'on ne parle qu'allemand : il s'en rencontre quelques-uns presqu'aux portes de Varsovie, et la Galicie n'est point préservée de cette invasion, due principalement au progrès de la population israélite.

Le nombre des Polonais de Russie est évalué à 4 millions 700.000, celui des polonais prussiens à 2.450.000, celui des Polonais d'Autriche et de Hongrie à 2.465.000, ce qui donne un total approximatif de 9.615.000 individus parlant polonais.

La phonétique du polonais est assez compliquée, et l'alphabet qui lui est appliqué peut passer pour un des plus défectueux ; c'est ainsi que le son « tch », au lieu d'y être rendu par un seul signe — comme en tchèque et en croate (c) — y est exprimé par le groupe cz ; au lieu du s tchèque et croate, qui a la valeur de notre « ch » et du « sh » anglais, le polonais possède le groupe sz ;

pour le v croate (notre « v »), il met w à la façon allemande. Ce ne sont pas là, d'ailleurs, les seules incommodités de sa transcription, et si les tentatives de réforme qu'on semble vouloir lui appliquer en ce moment arrivent à bon terme, il y aura lieu de s'en féliciter grandement à tous ies points de vue.

Outre les voyelles a, e, i, o, u ( « ou » français), y, son étranglé qui se rapproche de notre « u », outre un é très rapproché du son « i », un 6 analogue à notre « ou », le polonais possède deux voyelles nasales dont la valeur approximative est celle" de « an » et « in » français (chant, fin). En certains cas, notamment à la fin des mots, elles prennent la valeur de o et de c. En somme, elles répondent à deux voyelles nasales de l'ancien slave ecclésiastique, qui, selon toute vraisemblance, correspondaient à nos nasales françaises « on » et « in ».

Les variations auxquelles se trouvent soumises les consojanes de la langue polonaise, selon la rencontre qu'elles font de telle ou telle autre consonne, sont assez importantes. C'est ainsi que les sifflantes subissent des permutations capables de rendre souvent très obscure l'origine des mots. Quant à l'accentuation, elle est fort simple : elle porte toujours sur l'avant-dernière syllabe, sauf dans les mots empruntés aux langues étrangères.

Nous avons vu qu'en russe et en ruthène l'accent pouvait tomber sur toute syllabe, indépendamment de la place de cette syllabe dans le mot : nous verrons qu'il en est de même en Slovène et en croato-serbe ; en tchèque et en sorabe il affecte la première syllabe. Le polonais, sous ce rapport, est donc bien caractérisé.

La littérature polonaise est non seulement importante, elle est ci unir originale. Elle commence à la fin du dixième siècle e1 compte une foule de chroniqueurs et de poètes a partir du douzième siècle. Elle est encore auj. and hni des plus importantes. Une bibliographie, pu-

bliée à l'occasion de la dernière exposition de Vienne, porte à plus de trois mille le nombre des ouvrages imprimés en polonais ou publiés par des Polonais en langue étrangère pendant la seule année 1871.

Les limites actuelles du tchèque et du slovaque, qui lui est intimement allié, sont difficiles à décrire. La région qu'ils occupent (toute la Bohème, moins une lisière de l'ouest et du nord, la plus grande partie de la Moravie et le pays situé au sud du territoire de langue polonaise) s'étend de Pilsen aux Carpathes sur une longueur d'environ cent cinquante lieues. On compte environ 7.300.000 Tchèques, Moraves et Slovaques (Archiv f. Slavische Philol., tome II, p. 407).

Depuis les premiers monuments que l'on en possède et qui datent du huitième siècle, la langue tchèque a subï d'importantes modifications ; c'est un fait que nous devons attribuer aux mouvements politiques si considérables dont la Bohême a été le théâtre.

Nous ne faisons pas allusion ici à la simple différence d'ortographe, résultant de ce que dans les premiers documents tchèques on se servit des caractères latins tels quels, sans les modifier, à l'occasion, par des signes accessoires indispensables, des signes diacritiques, mais nous parlons des formes elles-mêmes de la langue. La réforme orthographique du tchèque, commencée il y a plusieurs siècles, s'est complétée en 1830 par l'abandon des caractères gothiques, et s'est définitivement achevée, il y a une trentaine d'années, par la substitution du v latin au iv des Polonais et des Allemands. Cette réforme,, qui s'imposait impérieusement, fut d'une importance capitale pour la langue elle-même, pour son développement, pour sa propagation. Rien n'était moins fixé que l'ancienne écriture tchèque ; un seul et même son était souvent transcrit de trois, quatre, cinq et six manières différentes. Ainsi s était indifféremment rendu par « z,

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s, sz, szs, zz, ss », le était transcrit par « c, k, q, cii, k -, ck, », et ainsi de suite ; un même caractère latin, par contre, rendait souvent trois ou quatre sons tout à fait différents. L'on conçoit combien il est difficile, avec un pareil système, ou plutôt avec une pareille absence de système, de rétablir exactement les textes tchèques.

Les voyelles tchèques a, e, i, o, u (prononcez « ou »), y (qui ordinairement se prononce i) ont toutes leurs longues que l'on distingue dans l'orthographe actuelle par le signe « minute » : â, é, etc. Une autre voyelle tchèque, e, possède également sa longue, mais il n'y a point pour celle-ci de signe distinctif. Cette voyelle se prononce « yé ». Le tchèque possède encore un r voyelle et un l voyelle, toujours brefs dans le dialecte ordinaire, mais qui, en slovaque, peuvent être longs ; quant aux voyelles nasales du polonais, elles lui sont inconnues et l'on n'a pu les retrouver même dans les plus anciens textes. Les voyelles tchèques sont assez variables et subissent d'une façon très sensible l'influence qu'exerce sur elles le voisinage d'un j (prononcez « y »), qui change, par exemple, en e et en i les a et les e dont il est suivi, et en e les a dont il est précédé.

Le système des consonnes tchèques est très riche : il possède des dentales mouillées ; un r particulier, correspondant au rz polonais, ayant la valeur de « rj » français, et que l'on rend par le caractère r ; des sifflantes très sensibles au contact de certains autres sons.

Nous avons dit plus haut que le tchèque accentuait toujours la première syllabe de chaque mot.

Notons enfin que la conjugaison de l'ancien tchèque était d'une grande conservation ; la langue moderne a perdu (comme presque tous les autres idiomes slaves) l'imparfait et l'aoriste anciens.

La littérature tchèque remonte, nous l'avons dit, au huitième siècle. Ses premiers monuments sont les célè-

bres manuscrits de Krâlovdor (Kœniginhof) et de Zelenohora (Grûnberg), découverts en 1817, et dont l'authenticité est avérée. Ils remontent à la période de transit! )n entre le paganisme et le christianisme et sont aussi importants pour la linguistique que pour l'étude des anciens mythes religieux de la Bohême. On possède également plusieurs fragments datant du dixième siècle. Jusqu'à l'époque de la guerre des Hussites, la Bohême, qui la première avait donné le signal de l'émancipation religieuse, posséda la plus importante de toutes les littératures slaves. Quand elle fut tombée sous la domination allemande, sa langue nationale fut sévèrement proscrite, et quiconque essaya de la remettre en honneur devint la victime des Jésuites. Ce n'est que depuis la fin di. siècle dernier que les lettres bohèmes ont reçu une vie nouvelle.

Le sorbe ou sorabe, également appelé vin rie ou serbe de Lusace, comprend deux dialectes distincts, le bas-soi ;i lie et le haut-sorabe. L'ensemble de cet idiome n'occupe plus, aujourd'hui, qu'un territoire d'environ vingtcinq lieues de hauteur, traversé par la Sprée, sur dix ou douze de largeur : les deux tiers de la région sont situés en Prusse, le tiers méridional en Saxe, et les localités les plus importantes (Kottbus, Bautzen) sont envahies par l'allemand. Un espace d'à peu près douze lieues sépare la frontière sorabe méridionale de la frontière tchèque septentrionale. Vers le milieu du seizième siècle la contrée où se parlait le serbe de Lusace était deux fois plus considérable qu'elle ne l'est aujourd'hui. C'est par le nord, particulièrement, par l'ouest et par l'est que la langue allemande a empiété peu à peu sur ce domaine, qui ne peut guère revendiquer à l'heure actuelle plus de 130.000 habitants dé Langue slave.

Le plus ancien document imprimé en langue vinde est un livre de prières catholiques publié en 1512. Le dix-

septième siècle compte un certain nombre d'écrivains en langue sorabe, mais au commencement du dix-neuvième cette littérature était presque entièrement abandonnée. On entreprit plus tard de la remettre en honneur, et en 18i5 fut créée une société qui est devenue le centre de la vie littéraire du pays.

La langue serbe, ou croate, ou mieux serbo-croate, avec ses deux grands centres intellectuels, Belgrade et Zagreb (Agram), occupe une place considérable, non seulement parmi les idiomes sud-slaves, mais encore parmi les langues slaves en général. Cette place lui est légitimement dévolue au triple point de vue de la linguistique, de l'histoire, de la géographie. Les pays sur lesquels elle s'étend sont la principauté de Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, le Monténégro, une partie de la Hongrie méridionale (Zombor), la Slavonie, la Croatie, la presque totalité de l'Istrie, la Dalmatie ; c'est une région comprenant près do 6 millions d'habitants.

Sur un territoire aussi étendu les sous-dialectes sont assez nombreux, mais on peut dire qu'il existe trois dialectes principaux : celui de l'ouest, moins littéraire que les deux autres ; celui du sud, qui fleurit surtout en Dalmatie ; celui de l'est, parlé dans la principauté serbe et dans la Hongrie méridionale sur les rives du Danube. La caractéristique principale de ces trois dialectes est la prononciation différente d'une voyelle qui dans l'antiquité se prononçait très certainement é : à Belgrade, dans la Hongrie du sud, en Sirmie, on lui a conservé cette valeur ; le dialecte de l'ouest la change en i ; celui du sud en je ou ije (prononcez « yé, iyé »). Mais que l'on dise vera ou vijcra « la croyance » — prononcez « véra, viyéra », — relia, rika, ou rijeka « la rivière », l'on sera compris sans peine de l'Adriatique jusqu'à, la frontière roumaine.

Le malheur de la, langue eruato-serbe est de posséder

un double alphabet : à l'est l'alphabet cyrillien, à l'ouest l'alphabet latin complété à l'aide de certains signes accessoires. Cette division regrettable est la conséquence de l'ancienne scission religieuse ; on ne saurait trop la déplorer. Elle retardera longtemps encore les rapprochements de toute espèce que la civilisation européenne aurait tant d'intérêt à voir s'opérer entre les Serbes de Turquie et le royaume tri-unitairé dalmato-croato-slavon.

Ce n'est point qu'un pas considérable n'ait été fait dans cette voie, au commencement du siècle, par l'espèce d'unification et de codification que le célèbre Vouk Stéphanovitch Karadjitch introduisit dans le langage des Serbes de la Principauté et de la Hongrie méridionale.

Lorsque Vouk entreprit l'œuvre considérable qu'il lui fut donné de mener à si bonne fin, on pouvait dire que la langue serbe n'était pas encore définie. Presque tous les lettrés regardaient comme l'idiome national une langue assez factice formée d'éléments de l'ancien slave liturgique mélangés avec des éléments de la langue réellement vivante et populaire. Cette dernière ne passait à leurs yeux que pour un simple patois. Vouk proposa d'adopter telle quelle la langue nationale et de réformer radicalement son orthographe. Ce fut une lutte d'un demi-siècle. Il en sortit vainqueur, grâce à sa parfaite connaissance de sa langue croato-serbe, grâce à la précision et à la méthode de ses travaux.

Le fond de la littérature serbo-croate est le chant populaire, le chant national ; pjesma, pisma, pesma. Un grand nombre de ces morceaux ont été recueillis et publiés ; beaucoup d'entre eux sont sans doute très anciens, et la forme même sous laquelle ils se présentent laisse voir combien la langue s'est peu modifiée depuis des siècles.

Ce n'est point dans sa grammaire qu'elle a souffert,

c'est dans son lexique, au milieu duquel, par exemple, le dialecte de l'est a admis un nombre par trop considérable de mots turcs. Ajoutez l'invasion dans la langue actuelle scientifique et littéraire de termes tirés de l'allemand ou du français.

La Serbie et les pays slaves de rite oriental ont eu leur mouvement littéraire particulier. Pour être peu connu, il n'a pas été sans importance. Il date au moins du commencement du treizième siècle, bien que les documents qui remontent à cette époque soient en eux-mêmes d'une valeur peu considérable. Avant le treizième siècle, tout au plus peut-être avant le douzième, l'on ne possède de l'idiome serbe que des séries de mots et de noms propres tirés presque tous d'auteurs grecs ou latins.

Les monuments écrits des pays croato-serbes occidentaux remontent au douzième siècle, mais c'est au seizième seulement quïls se multiplient et que se développe la littérature dite ragusaine, du nom de Raguse qui en fut le centre. La littérature spécialement croate, qui occupe une place importante dans le domaine de la critique historique et de l'étude du langage, n'apparaît guère qu'à la fin de ce siècle.

L'étude particulière de la. langue croato-serbe est d'une importance capitale dans l'étude générale des langues slaves, et l'on peut dire qu'elle vient immédiatement après celle du slave ecclésiastique. De tous les idiomes de cette famille, c'est en effet le croato-serbe (avec le Slovène) qui a eu le moins à souffrir dans sa phonétique, et ce sont précisément les questions de phonétique, ainsi que nous l'avons vu, qui forment la base de toute étude linguistique. La grammaire comparée des langues slaves de F. Miklosich, ouvrage fondamental pour l'étude des idiomes de ce groupe (1), fournit à chaque instant la

(1) Vergleichende grammalik dcr slavisehen sprachen. Vienne,

preuve éclatante d'énorme importance du croato-serbe, et la lecture des excellents travaux de Danitchitch, Jagitch, Novakovitch, dont la traduction en français rendrait un grand service, enlèverait sans peine les derniers doutes qu'il soit possible d'avoir à ce sujet.

Le matériel phonique de la langue serbe n'est pas compliqué. Il comprend six voyelles : a, e, i, o, u (« ou » français) et r. Son système de consonnes est fort simple ; nous les possédons toutes en français, sauf les deux palatales mouillées que l'on transcrit l'une par le signe c, l'autre par le groupe gj (nous préférerions le signe f). La première de ces consonnes a la valeur d'un « t » suivi du « ch » allemand de « ich, brechen », la seconde équivaut à un « d » mouillé d'une façon analogue. L'accentuation du serbe est des plus difficiles pour un étranger : on compte pour l'ordinaire quatre espèces d'accents, bien qu'il faille, en réalité, les réduire à deux : l'un fort, l'autre faible, et chacun d'eux tantôt bref, tantôt long. Une grande supériorité du croato-serbe sur presque toutes les autres langues slaves, c'est qu'il a conservé les anciens aoristes et imparfaits : bik « je fus », bijah « j'étais », tout en possédant un passé formé à l'aide d'un participe : sam bio, smo bili « j'ai été, nous avons été ».

Le Slovène, parlé par plus de douze cent mille individus dans la Carinthie et la Styrie méridionales, dans la Carniole et une partie du nord de l'Istrie, est intimement allié au croato-serbe et partage son importance sous le rapport linguistique. Sa littérature écrite remonte an milieu du seizième siècle ; elle ne fut pas sans valeur, mais les progrès du serbo-croate ne lui promettent sans doute plus un avenir bien brillant. Les livres protestants imprimés à Tubingue sont le monument le plus important de La littérature slnvène du seizième siècle. Duranl les deux siècles suivants, elle trouva des représentants éminents. Murko et Kopitar illustrent leur époque, mais

ce dernier n écril ses livres en allemand! Son exemple ;i été suivi par son compatriote et élève F. Miklosich, dont les travaux, qui dominent aujourd'hui la science slave, peuvent par ce fait être revendiqués par la science germanique.

Le bulgare occupe la plus grande, partie de la Turquie européenne : au nord il longe le Danube, de Vidin à Silistrie, et même quelque peu au delà ; à Test il a pour frontière l'Albanie ; au sud, il n'est séparé des mers Egée et de Marmara que par les bandes littorales où l'on parle grec ou turc ; à l'est il approche souvent de la mer Noire et partage avec le turc la région de l'extrême nord-est de l'empire. L'on arrive aisément pour les Bulgares au chiffre de cinq millions cinq cent mille individus, si l'on tient compte de ceux qui habitent la Russie du sud-ouest, et la Bessarabie cédée à la Roumanie par le traité de Paris (1).

Le bulgare moderne est de toutes les langues slaves celle dont les formes se sont le moins bien conservées, Il présente cette particularité — qui lui est commune, du reste, avec le roumain et l'albanais — qu'il possède un article placé à la fin des noms. Son vocabulaire a grandement subi l'influence des langues voisines : du turc, du grec, de l'albanais, du roumain. En tous cas, malgré l'altération de ses formes, le bulgare moderne offre des restes des anciennes nasales slaves qui ont totalement disparu des autres idiomes méridionaux.

La littérature bulgare ne date que d'hier. Jusqu'au milieu du xixe siècle, les rares écrivains originaires de Bulgarie se servaient du russe ou de l'ancienne langue liturgique imprégnée de russe. Dans ces derniers temps, nombre de jeunes Bulgares se sont instruits. Aujourd'hui ils possèdent des journaux et leur littérature s'enrichit d'an-

(1) Jiretchek. Gcschichtc der Bulgaren (fcfad. du tchèque), p. 578. Prague, 1876.

née en année. Les entraves apportées par les Turcs au développement des nationalités européennes de la Turquie forcent malheureusement les Bulgares à s'instruire à l'étranger et à y faire paraître leurs livres ; une société littéraire, qui joue aujourd'hui un rôle important, a été fondée à Braïla, en Roumanie.

Terminons enfin cette énumération en citant les anciens dialectes du slave de VElbe, connus sous le nom de polabe, dialectes éteints actuellement, et dont les rares monuments (sur lesquels la langue allemande a exercé une influence considérable) datent de la fin du dix-septième siècle et du commencement du dix-huitième.

Nous avons dit plus haut quelle était l'importance considérable du slave ecclésiastique pour l'étude des autres langues de la même famille. Il ne faudrait pas s'attendre, cependant, à trouver dans la grammaire de cet idiome une image très fidèle de l'ancienne langue commune indo-européenne.

Sa phonétique est sujette à des modifications bien autrement graves que ne l'est celle du lithuanien ou celle du grec. A la vérité, son système vocalique n'est pas des plus compliqués — bien que la nasalisation fréquente de certains sons y soit une preuve incontestable de décadence et que les voyelles terminales des mots s'y trouvent gravement atteintes (par des principes d'ailleurs très fixes) ; mais ses consonnes sont soumises à des lois d'attraction et d'assimilation très nombreuses et très délicates. Ce n'est pas une des moindres difficultés que l'on rencontre dans l'étude des langues slaves. A une série de lois phonétiques assez complexes, ajoutez la multiplicité des consonnes. On peut dire que c'est spécialement dans les langues slaves qu'il importe avant tout de se rendre un compte exact des éléments phoniques et des règles qui régissent leur rencontre. Sans doute la conjugaison est relativement simple, mais la déclinaison

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