‹ La LinguistiqueChapitre 79 sur 94 · LANGUES SI.W I · texte numérisé non relu

LANGUES SI.W I

s'est trop souvent écartée des anciennes formules de l'indo-européen commun et la complication des lois phoniques qui se présentent souvent dans la rencontre du thème et des désinences ajoute à cette difficulté des difficultés nouvelles.

Jetons un coup d'œil rapide sur la grammaire de cet antique idiome.

Le slave ecclésiastique possède les voyelles a, e, i, o, u (« ou » français), y (vraisemblablement « u » français), un « é » fermé (transcrit e ou ê) qui prit parfois la valeur de la syllabe française « ya » ; de plus un i et un m (« ou » français) très peu sonore, en quelque sorte étouffés (transcrits i et u) ; enfin les deux nasales transcrites a et e, qui équivalaient vraisemblablement, quant à leur prononciation, la première à « on » (de « bon, son »), la seconde à « in » (de « vin, cinq »).

Les diphthongues de la langue commune indo-européenne ne subsistent plus en slave liturgique ; elles s'y sont condensées en de simples voyelles. Le hiatus est volontiers évité, et cela, pour l'ordinaire, par l'intercalation d'un j (la demi-voyelle française « y ») ou d'un v purement euphonique. Ces j et v euphoniques se placent paiement en tête des mots qui commencent par une voyelle. Tandis, par exemple, que, fidèles au type commun, le grec dit este « vous êtes », le latin estis, le lithuanien este, etc., le slave liturgique dit jeste. C'est ce qu'on appelle en termes techniques la « pré-iotation », caractéristique remarquable de toutes les langues slaves : tchèques et serbe jeste (d'où ste).

Arrivons aux consonnes. Le slave liturgique (et tous les autres idiomes slaves ont agi de même) a transformé en explosives simples les explosives aspirées « gh, dh, bh » de l'indo-européen commun ; il les change en g, d, b. Par contre, il s'est formé un certain nombre de sifflantes inconnues è La langue commune indo-européenne,

ce sont nos « j, ch, z » français, et sous l'influence de lois phonétiques rigoureuses il a dû changer souvent en « .tch » (que l'on transcrit par le signe c) des « k » primitifs.

L'ensemble des lois phonétiques auxquelles il se trouve soumis, a pris chez lui une extension considérable ; l'extension, même rapide, des lois d'assimilation dans les langues slaves — assimilation complète ou incomplète, assimilation d'une consonne avec la consonne précédente ou avec la consonne suivante — doit précéder toute autre question dans l'étude des langues slaves. Faute d'avoir une idée, au moins générale, de ces lois, on peut se créer les conceptions les plus fausses sur la formation des mots.

Le principe qui concerne la chute des consonnes à la fin des mots est également d'une grande importance : toute consonne terminale doit tomber en slave ecclésiastique. Tandis, par exemple, que le sanskrit dit sûnus « filius », sûnum « filium » (en allemand « sohn »), le slave ecclésiastique dit symï aux deux cas, laissant ainsi tomber soit la désinence s du nominatif, soit la désinence m de l'accusatif.

A côté de la déclinaison nominale ordinaire (substantifs, adjectifs, participes, noms de nombre et quelques pronoms) et de la déclinaison pronominale, le slave liturgique possède une déclinaison dite composée, particulière également au lithuanien et (avec un élément différent) aux langues germaniques. Cette déclinaison est composée des formes ordinaires de l'adjectif auxquelles s'ajoute le pronom i également décliné. En principe, les adjectifs admettent les deux déclinaisons, la déclinaison normale et la déclinaison composée ; l'emploi de l'une ou de l'autre est une question de syntaxe : décliné de la seconde façon, l'adjectif est dit défini et a le sens de l'adjectif grec ou allemand précédé de l'article. Tous l>'s

idiomes slaves possèdent cette déclinaison composée ; le serbe, par exemple, dit : rast visok « un chêne élevé », visoki rast « le chêne élevé ».

Le slave ecclésiastique a conservé dans sa conjugaison les trois nombres de l'indo-européen commun : singulier, duel, pluriel ; le duel n'existe plus en croato-serbe, en bulgare, en ruthène, en russe. Des quatre temps simples de l'indo-européen commun, le slave liturgique a perdu Le parfait redoublé (grec^éXo^a « j'ai laissé »), l'imparfait ; mais il a conservé presque toutes les différentes formes du présent et l'aoriste. Il a conservé également les deux temps composés de la langue commune, aoriste et futur — au moins en partie. Par contre, il s'est forgé un imparfait assez composé.

De toutes les langues slaves actuellement vivantes, le serbo-croate et le Slovène, son très intime allié, possèdent la phonétique la plus claire et la plus simple. Ce n'est pas à dire que les lois euphoniques si nombreuses qui concernent la rencontre des consonnes et dont nous venons de parler à propos du slave ecclésiastique, ne se présentent pas en serbo-croate. Elles y sont, au contraire, aussi exigeantes que dans tous les autres idiomes slaves, mais le matériel phonique lui-même est beaucoup moins compliqué dans cette langue que dans les autres idiomes de cette famille, et sa prononciation, en outre, n'offre aucune difficulté. Par contre, le polonais et le tchèque présentent, sous ce rapport, des obstacles sérieux. Quant au bulgare, les modifications qu'il a subies dans le cours des temps en ont fait la moins bien conservée de toutes les langues slaves.

La classification des langues slaves a donné lieu à des controverses importantes, et l'on peut dire que cette question n'est pas encore résolue.

On avait supposé tout d'abord que le slave ecclésiastique était la source commune de tous les idiomes de

3$t« LA I.HMiUlSTlfUE.

cette famille ; de là les noms de « paléoslave », d' « ancien slave », dont on se sert parfois encore pour désigner cette langue. C'était une erreur grave. Il n'est personne aujourd'hui, parmi ceux qui s'occupent de grammaire slave, qui songe à soutenir encore cette opinion. Mais, après avoir écarté cette prétendue paternité du slave liturgique, fallait-il en venir à placer cet idiome sur le même pied que les langues de sa famille et supposer qu'ils étaient tous sortis directement d'une ancienne forme commune aujourd'hui perdue ?

On ne s'arrêta pas à cette hypothèse.

Dobrovsky et Schafarik divisèrent les langues slaves en deux branches principales : l'une occidentale, comprenant le polonais, le tchèque, le serbe de Lusace, l'ancien polabe ; l'autre sud-orientale, comprenant tous les autres dialectes. Schleicher commença par faire quelques objections contre cette division; mais il finit par l'adopter, et nous pouvons résumer dans le tableau suivant son opinion à ce sujet :

. Bulgare ancien el mi Branche fSud-slave Serbo-slovène. .( Serbe.

\ ."* L • t ■ Grand russe, i Slovène"

Slave ) onenlaïe- (Slaveonenlal, Petit russe.

commun. (Tchèque.

Branche Jp0ionaiP.

occidentale. ISorbc (Poiabe.

On peut dire que Schleicher n'appuyait cette division que sur un seul fait : les d et les t placés devant un n ou un l tombent dans le premier groupe, tandis que dans le second groupe ils se conservent ; c'est ainsi, par exemple, que le tchèque oradlo « instrument de labour » est plus correct que le slave ecclésiastique oralo et le serbo-croate oralo, ralo.

G. Danitchitch n'admit point cette raison ; il démontra

LANGUES SLAVES. 3g7

que ces d et t tombent parfois aussi bien dans le tchèque ancien et moderne, ainsi qu'en polonais et en sorbe, et il fit voir également qu'en slave ecclésiastique et serbocroate ils ne tombaient pas toujours.

F. Miklosich n'accepta pas davantage cette classification. Tandis que Schleicher regarde le slave ecclésiastique comme l'ancienne forme du bulgare actuel et lui donne le nom d'ancien bulgare, F. Miklosich pense que ce vieil idiome a pour représentants actuels, non seulement le bulgare, mais encore le Slovène, et il l'appelle ancien Slovène. Cette théorie fut vivement combattue par Schleicher, qui établit victorieusement, selon nous, par des arguments tirés de la phonétique, que le Slovène actuel ne pouvait dériver de l'ancien slave ecclésiastique, et qu'il fallait, d'autre part, réunir en une seule branché le croate-serbe et le Slovène ; c'était d'ailleurs l'idée de Schafarick (1).

C'est aussi en invoquant des raisons purement phonétiques que F. Danitchitch a établi récemment une très ingénieuse classification des langues slaves. Son mémoire, écrit en serbe, est malheureusement accessible à peu de lecteurs. Nous pouvons en résumer les conclusions dans le tableau que voici :

\ Polonais, avec le dialecte polabe.

( Tchèque, avec le dialecte sorbe.

( \ Rulhène.

} '( Russe.

blave commun < )

( Slave ecclésiastique. \ Bul(jare.

I Slovène.

Croalo-serbe.

On a proposé d'ailleurs plusieurs autres classifications, et il est vraisemblable que l'on en proposera encore de nouvelles. Aux deux tableaux qui précèdent nous

(1) Schleicher, Ul das althirc.hmalaulische allsloirenisch » Beitrâge zur vergleichenden sprachforschung, t. I, p. 319.

pouvons joindre le suivant, auquel un certain nombre d'auteurs paraissent s'arrêter :

Russe.

Russe. Kuthcne.

Branche ] ' Russe blanc,

du sud-est. ^ Slave liturgique.

Bulgare.

Croalo-se

i Slovène.

1 Branche [ 1Vlu"lue et slova'l"e-

I Bulgare. j Bulgare<

Slave commun. A Serbo-slovène. \ Croalo-serbe

1 i Slovène.

] Branche y T' hùflue

/de l'ouest. ^ pol°nai,s

f y Serbe d<

Serbe de Lusacc ou Sorbe.

Polabe.

Ajoutons d'autre part que pour Johannes Schmidt c'est toute peine perdue que de vouloir dresser un semblable tableau. Toutes ces subdivisions sont purement théoriques, en fait elles n'ont jamais existé et les différents idiomes slaves ont procédé individuellement et peu à peu à leur propre formation (1). Nous reviendrons ci-dessous, et d'une façon plus générale, sur les prétendues subdivisions de la langue indo-européenne commune.

Quoi qu'il en soit à l'égard des langues slaves, et si la question, à vrai dire, nous semble encore obscure, deux points définitivement établis nous paraissent être l'antiquité des formes du serbo-croate et la grande détérioration du bulgare moderne.

Quant aux degrés de parenté plus moins étroits qui relient ces différents idiomes, quant aux formes communes plus ou moins intermédiaires qui auraient existé à une certaine époque, — par exemple un idiome commun tcheko-polono-sorbe, — nous n'en pouvons rien dire; nous n'en pouvons au moins rien assurer.Peut-être l'ave-

(11 Zur qrschirhir des indonermanxschen Doealismus. Deuxième partie, p. 17S. Weimar, 1875.

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nir confirmera-fc-il une part, sinon la totalité, de ce que l'on a écrit à ce sujet ; peut-être aussi en vicndra-t-on un jour a ne plus voir dans tous les idiomes slaves qu'une série de collatéraux issus directement d'une source commune (sauf, selon toute vraisemblance, en ce qui concerne le bulgare moderne, qui proviendrait de l'ancien slave liturgique). Sans doute cela n'empêcherait pas le ruthène d'être moins dissemblable du russe qu'il ne l'est du slovène et du sorbe, cela n'empêcherait pas le polonais d'être moins dissemblable du tchèque qu'il ne l'est du bulgare ou du ruthène ; mais cela pourrait bien être fort exact.

En l'absence de documents historiques, il faut se montrer très réservé lorsqu'il s'agit de classifications de cette nature. C'est ce que nous pensons à l'égard des grandes divisions linguistiques, c'est ce que nous pensons également à l'égard des divisions plus particulières, entre autres celles des langues slaves.

§ S. Branche lettique.

Sur la côte sud-est de la mer Baltique, dans les provinces russes de Courlande et de Covno, et dans l'extrême nord-est de la province allemande de Prusse orientale, il existe encore un petit groupe d'idiomes indo-européens, pressés à l'ouest par l'allemand, au sud par le polonais et le russe, à l'est par le russe également, au nord par une langue oùralo-altaïque, l'ehste, et qui est appelé à disparaître un jour ou l'autre devant le russe et devant l'allemand. C'est le groupe des langues lettiques. Jadis il était représenté par trois branches : le vieux prussien, le lithuanien, le lette. Il ne l'est plus aujourd'hui que par ces deux derniers ; le prussien a péri, il y a deux cents ans.

De toutes les langues indo-européennes, les langues

lettiques sont celles qui, en Europe, reflètent avec la plus grande fidélité l'ancien type commun indo-européen. Nous nous arrêterons sur le lithuanien plus que sur les deux autres ; c'est en effet l'idiome le plus important de ce groupe.

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