I. Lithuajiien
On compte en Allemagne cent cinquante à deux cent mille individus environ parlant le lithuanien. Sur une longueur de trente à trente-cinq lieues, le lithuanien occupe la frontière prussienne de l'extrême nord-est ; mais il a disparu de toutes les localités importantes, de Memel, de Tilsit, et on ne le rencontre plus que dans les hameaux.
Le groupe des Lithuaniens russes est beaucoup plus compacte ; on les évalue au nombre d'un million trois cent mille, approximativement. Ils n'atteignent ni Grodno au sud, ni Vilna à l'est ; mais ils en approchent de bien près. Au nord, leur limite est celle du lette, dont nous aurons à parler tout à l'heure. Cette frontière septentrionale du lithuanien est à peu près horizontale et s'étend sur une longueur de plus de quatre-vingt-dix lieues. La localité la plus importante du pays où Ion parle lithuanien est la petite ville de Covno.
Schleicher avait divisé le lithuanien en deux dialectes : le bas-lithuanien ou jémaïte, et le haut-lithuanien. Ces deux dialectes ne correspondaient point, d'ailleurs, à la division des Lithuaniens en Russes et en Allemands : en Prusse, aussi bien qu'en Russie, on parlait au nord le jémaïte, au sud le haut-lithuanien.
Pour Schleicher, la différence des deux dialectes consistait principalement en ce fait que là où le jémaïte conservait les groupes ti, di devant une voyelle, le hautlithuanien les changeait en « tch , dj » ; le passage de
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l'un des dialectes à l'autre serait d'ailleurs tout à fait graduel (1). Cette division en deux groupes a été vivement attaquée. F. Kurschat, tout en reconnaissant qu'en Prusse, aux environs de Memel, on ne se sert point des sons « tch, dj » qu'emploient tous les autres Lithuaniens, ne pense pas qu'il soit possible d'établir sur un assez grand nombre de faits bien déterminés une semblable division. La langue des environs de Memel présenterait bien quelques particularités ; mais, en somme, on ne pourrait en faire un véritable dialecte (2).
Le système des voyelles lithuaniennes est des plus simples, et l'on peut dire qu'après celui du sanskrit et des vieilles langues éraniennes, c'est le système qui est le plus rapproché de l'ancienne langue commune indo-européenne.
En ce qui concerne les consonnes, nous pouvons signaler, entre autres variations, la substitution des simples explosives non aspirées aux anciennes explosives aspirées : là où le sanskrit dit « gh, dh, bh », le lithuanien dit « g, d, b ». Comme les langues slaves et le zend, il connaît notre « j » français et l'emploie souvent à la place d'un « g » ou d'un « gh » de l'indo-européen commun. On le transcrit par un « z » surmonté d'un point. Le lithuanien, enfin, l'emporte sur le sanskrit et sur presque tous les autres idiomes indo-européens, lorsqu'il s'agit de l'ancienne sifflante s. Au lieu de lui substituer, comme l'ont fait presque tous les idiomes congénères, une série de nouvelles sifflantes, il la ' garde toujours telle quelle. Il faut reconnaître que c'est là un grand signe d'antiquité.
La déclinaison du lithuanien est parfaitement conservée. Il n'a point perdu les formes du duel, et les
(1) Handbueh dm ti)tianis/>hrn Snrarhe, t. I, p. 4. Prague. 1856.
(2) Wcrrferbuch der lilauischen Sprache. Première partie, p. 8 Halle, 1870.
désinences de ses cas rappellent presque toujours avec fidélité les désinences organiques. Dans la conjugaison, enfin, il conserve les formes du présent et le futur ; mais, ayant perdu les quatre autres temps organiques indiquant le passé, il s'est créé un prétérit particulier et un imparfait. Le premier se distingue, en principe, du temps présent, par l'emploi d'une autre désinence, le second est un temps composé, formé de la racine principale, à laquelle on ajoute le prétérit du verbe « faire ».
L'accentuation du lithuanien est des plus difficiles et on ne la connaît pas mieux que l'on ne connaît celle de certaines langues slaves. Quant à son orthographe, elle n'est pas encore fixée ; plusieurs systèmes sont en présence : l'un est plutôt phonétique, l'autre est plutôt étymologique. Tous deux, sans doute, ont leurs avantages particuliers et il serait bien difficile de les concilier.
On possède un monument important de la littérature lithuanienne ; c'est le poème des Saisons de Donalitius, en trois mille vers, publié par Rhesa, avec traduction allemande, en 1818 ; par Schleicher, à Pétersbourg, en 1865 ; par Xesselmann, en 1869. Donalitius, né en 1714, mort en 1780, composa d'autres poésies que ses Saisons; on possède une partie de ces autres œuvres, et cet ensemble constitue la littérature lithuanienne. L'on a recueilli, en outre, un certain nombre de chants populaires, connus sous le nom de « dainas », un certain nom- • bre de proverbes et de contes en prose. Il y a là un matériel plus que suffisant pour ceux qui veulent étudier ce précieux idiome, dont les jours sont comptés, il est vrai, mais qu'il faudra toujours citer comme un des exemples les plus curieux de conversation linguistique.
IL Lette.
On évalue de neuf cent mille à un million et plus le nombre des individus parlant la langue lette. La fron-
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tière septentrionale du lithuanien forme sa frontière méridionale ; à l'est, il confine au russe ; au nord, il rencontre une langue ouralo-altaïque, l'ehste. Il occupe le nord de la Courlande, le sud de la Livonie, l'ouest de la province de Vitebsk, et ses centres principaux sont Riga et Mitau.
La grammaire lette est essentiellement la même que celle du lithuanien ; nous ne nous étendrons donc pas sur ce sujet. Il est bon d'ajouter, toutefois, que les formes du lette sont moins bien conservées, en général, que celles du lithuanien. Le lette ne provient certainement pas de cette dernière langue ; mais son caractère général est bien moins antique, bien moins correct. Comme beaucoup de langues qui n'ont point d'autre littérature, le lette possède un certain nombre de chants populaires.
IL Vieux Prussien.
Il disparut il y a environ deux cents ans, dans la seconde moitié du dix-septième siècle ; il occupait la côte maritime de la Baltique, de l'embouchure de la Vistule à celle du Niémen. L'allemand a conquis tout l.iiK.ien territoire prussien: ses anciens habitants durent céder peu à peu devant la féodalité et le christianisme qui les envahirent brutalement au treizième siècle et employèrent à cette conquête les dernières violences.
En 1561, le catéchisme allemand fut traduit en prussien ; c'est un des monuments les plus importants que l'on possède pour l'étude de cette langue. Il n'est cependant pas le plus ancien ; Nesselmann a publié, il y a quelques années, un lexique allemand-prussien contenant un peu plus de huit cents mots et qui date du commencement du quinzième siècle.
Moins incorrect que ne l'est souvent le lette actuel, le vieux prussien se rapproche plutôt du lithuanien. Ses
formes sont peut-être moins antiques que celles de ce dernier, mais parfois, cependant, il le surpasse lui aussi. Il dit, par exemple, nevinls « le neuvième », tandis que le lithuanien, changeant en « d » la nasale organique de ce mot, dit devintas.
Le groupe des langues lettiques se rapproche beaucoup, sans doute, du groupe des langues slaves ; on croit ordinairement qu'à une certaine époque langues slaves et langues lettiques étaient réunies en une seule et même forme d'où elles devaient procéder, par la suite, les unes et les autres. Ce qu'il faut penser de cette théorie, nous le dirons un peu plus bas. Quoi qu'il en soit, c'est un fait incontestable que celui de la grande ressemblance de ces deux branches de la famille indo-européenne. Cette ressemblance est si grande, qu'elle a pu tromper bien des personnes et, dans un certain nombre d'écrits ethnographiques, on a classé le lithuanien parmi les langues slaves. C'est là une erreur complète : les langues lettiques et les langues slaves, toutes rapprochées qu'elles sont, n'en demeurent pas moins parfaitement distinctes, comme l'étaient, par exemple, le sanskrit et le perse.
§ 9. Langues indo-européennes non classées.
La plus grande partie des langues indo-européennes, aussi bien des langues mortes que des langues actuellement vivantes, ont été rapprochées de telles ou telles autres langues de la même famille, groupées et classées avec elles. L'on n'est toujours que trop disposé à précipiter les classifications ; la trop grande hâte cependant y est plus nuisible qu'avantageuse, et mieux vaut ne point classer du tout, nous semble-t-il, que classer à la légère, après un premier et superficiel examen.Bopp, lui-même, ne résista pas toujours à ce fâcheux entraînement ; il tenta, à un moment, de classer les langues