PARENTÉ DES LANGUES
cune des divisions de la grammaire. Il faut, pour qu'une langue soit définitivement classée, connaître les sons qu'elle emploie et leurs variations, les éléments formatifs dont elle se sert et leur mode de groupement, les racines qui constituent son corps matériel, enfin les règles principales de sa syntaxe. Il n'est pas moins nécessaire de ne comparer que des idiomes pris à un même degré de formation, en les ramenant par exemple au point culminant de leur développement formel. Enfin, pour conclure à une communauté d'origine de deux idiomes, il serait indispensable que leurs principaux éléments grammaticaux soient non seulement analogues par leur fonction, mais encore qu'ils se ressemblent phonétiquement d'une manière suffisante pour rendre admissible l'hypothèse de leur identité primitive.
« La parenté de deux ou plusieurs langues ne saurait en effet résulter uniquement d'une même physionomie extérieure. Si les racines significatives, qui sont, après tout, le fond propre, la haute originalité du langage, se trouvent totalement différentes de l'une à l'autre, il sera sage de ne point affirmer que ces langues proviennent d'une source commune... Que prouvent des listes de mots réunis sans ordre par un voyageur, un amateur de circonstance, qui n'a d'autre mérite, d'autre expérience, d'autre science même que sa bonne volonté ? Pour que de pareils rapprochements soient probants, il faut qu'ils viennent seulement après que l'on a démontré l'identité générale des grammaires, après qu'on a distingué les éléments formatifs, après qu'on a ramené les mots significatifs et les mots de relation à leur plus simple et plus primitif aspect sonore. » Op. cit., t. II, p. 52 ss.
On ne saurait trop le répéter, serait-ce des centaines et des centaines de mots tout faits appartenant à deux langues quelconques qu'on eût à comparer, cette comparaison ne ferait point avancer d'un pas la question
de la parenté de ces deux langues. Ce qu'il s'agit de démontrer, c'est tout autre chose que l'existence de ces rapports fortuits : c'est l'identité des racines réduites à leur forme la plus simple ; c'est l'identité des éléments formatifs du mot ; c'est l'identité de fonctionnement de ces éléments; en un mot, c'est l'identité grammaticale.
Il n'y a point à tenir compte des études soi-disant comparatives qui ne seraient pas basées sur ces principes sévères ; elles ne sont plus de notre temps.
Ce n'est pas, d'ailleurs, qu'il soit toujours facile de ne point se laisser entraîner. Bopp lui-même a tenté par deux fois des rapprochements bien malheureux entre des groupes de langues tout à fait distincts. Les langues du Caucase lui parurent un jour se rattacher aux langues indo-européennes, et il chercha à le démontrer. Ce fut sans succès. Dans cette malheureuse tentative, Bopp n'était pas demeuré fidèle à la méthode qui lui avait si bien réussi dans la comparaison des langues indo-européennes.
Il ne fut pas plus heureux lorsqu'il s'efforça d'apparenter aux mêmes langues indo-européennes, notamment à la branche hindoue, les langues maléo-polynésiennes. On a sans peine démontré scientifiquement combien ces deux groupes d'idiomes sont à tous égards différents l'un de l'autre.
Tout d'abord leur phonétique est parfaitement distincte ; le malai, par exemple, ne connaît pas les aspirées dont le sanskrit et les langues néo-hindoues sont si bien pourvues. A rencontre du sanskrit, le malai peut dériver la racine au moyen de préfixes, c'est-à-dire d'éléments placés avant, et non après cette racine ou le thème du mot : dans les langues indo-européennes, la dérivation a toujours lieu par suffixes, c'est-à-dire par les éléments placés après la racine, après le thème, et non avant. Le malai ne connaît point, comme les langue^