UNE BONNE CHARGE
Le lendemain^ Charles racontait dans ce même atelier sa visite à la rue Joubert. A l'en croire, c'étaient des salons de velours, des boudoirs de satin, des tapis d'Aubusson, des meubles de Martin^ des lampes d'or^ des fleurs à profusion^
des glaces de Venise^ des parfums enivrants^ et^ an milieu de tous ces enchantements, une femme d'une fière beauté, aux yeux noirs et éclatants , hardie et enthousiaste , folle , pleine de passion, d'éloquence et de faiblesse. |
Charles passait tellement pour un faiseur de contes , que c'était à qui l'accablerait de plaisanteries. Victor, placé de- , vaut un carton, où il jetait, avec l'abondance du génie. Tes- j quisse d'une grande composition , interrompit tout à coup 1 le récit pompeux de son élève et lui dit : i
— Et que vous a dit cette superbe créature, quand vous lui avez avoué que vous n'étiez pas moi ? ^ '
— Je me suis bien gardé de le lui dire, elle m'aurait fait jeter à la porte par un de ses laquais, car elle a des laquais.
— Comment! vous avez dit que vous étiez...
— J'ai dit que j'étais Victor Amab; aussi ai-je été reçu... i ah ! complètement bien reçu. |
— Ça se conçoit conmie ça, s'écria-t-on.
Victor était contrarié de cette plaisanterie à Icrquelle il | n'avait pas d'abord attaché grande importance; mais la pensée que la puissance de son nom avait excité un si vif enthousiasme arrêta la désapprobation sur ses lèvres, et il J se contenta de dire : |
— J'espère, Charles, que vous ne m'avez pas compromis.
— Qu'entendez-vous par là? dit Charles en riant... Rassurez-vous , j'ai votre gloire à cœur plus que vous-même, et j'ai prouvé à la belle des belles que vous saviez cueillir toutes les coiu'onnes.
Un hourra d'incrédulité s'éleva contre Chaires , qui le laissa passer avec la dédaigneuse indifîerence d'un homme qui est sûr d'une réponse victorieuse.
— Messieurs, reprit-il enfin, j'ai donné rendez-vous à cette divinité, ici, dans mon atelier, c'est-à-dire dans l'illustre atelier de Victor . Amab ; elle y va venii*, et si j'ai menti d'un iota, je me déclare indige de remettie les pied^
dans cette auguste assemblée. J'avais moine à ce sujet rêvé un assez bon tour.
— Voyons ! s'écria la folle jeunesse.
— Songez que je ne veux pas y être mêlé, dit Victor.
— Vous n'y serez pour rien... Jouez seulement votre rôle au naturel...
On va venir demander monsieur Amab, et vous répondrez bien simplement :
— C'est moi.
Victor résista d'abord; mais les supplications de ses élèves d'une part, d'une autre le prix que Charles pai'aissait mettre à sa discrétion au sujet du fameux tableau, discrétion que Charles lui rappela en lui disant :
« Moi, j'ai été bon enfant, c'est votre tour. »
Enfin, ce manque de réflexion, ou plutôt cette fatalité qai pousse les hommes à dire ou à faire des choses qui semblent sans conséquence et qui pèsent sm* la vie entière; tout cela, disons-nous, décida Victor à se prêter à la plaisanterie de Charles. On voulut savoir son projet, mais il refusa constamment de le dire.
Bientôt après, mie voiture s'étant ai*rêtce à la porte, de l'atelier de Victor, Charles courut à la petite fenêtre d'un cabinet voisin, revint en disant r
— Silence î c'est elle.
Puis il disparut derrière un vaste rideau, destiné à protéger les apprêts de toilette des modèles.
Amab se retira dans le salon qui ouvrait sur son atelier*
Un coup discret fut frappé à la porte, un des élèves alla ouvrir, et demeura comme ébloui en voyant entrer* tine femme voilée> d'une taille imposante, et vêtue avec ce luxe ^ a besoin d'un goût exquis pour ne pas pai^aître lourd et commun.
•^Monâeur Victor Âmab? dit-elle d'une voix ferme et
sonoi*e^ tandis que tout Tatelier restait muet d'étonnemcnt et d'attente.
L'élève lui indiqua le salon; la dame y passa.
Âmab se retourna pendant qu'elle levait son voile, de façon qu'ils se trouvèrent face à face : elle, touràant le dos aux élèves, lui, voyant se dévoiler à ses yeux la plus fière beauté qu'il eût jamais admii'^ée.
— Monsieur Amab? reprit-elle.
— C'est moi, madame, dit Victor d'une voix tremblante, tant l'apparition de cette fenmie l'avait troublé. *
A cette réponse, Léona, car c'était elle, fixa ses yeux étincjiants sur Victor, et lui dit d'une voix altérée :
— Vous ? monsieur
— Moi-même !
Léona baissa son voile, se retourna et parcourut Tatelier d'un regard rapide. La force parut lui manquer; elle chancela.
— Un siège ! s'écria vivement Victor, qui commençait à regretter cruellement la plaisanterie qu'il avait permise.
A ce moment, Charles sortit de denière son rideau en tenant un siège.
Le malheureux avait remplacé sa vareuse de travail par un gilet de livrée : il tenait un plumeau, et avait toute la tournure d'un domestique. Il offrit le siège qu'il tenait à Léona, et, comme s'il était sui^ris de la voir, il poussa un cri et laissa échapper le plumeau.
Léona l'aperçut alors et se recula avec un sourd gémissement.
Victor, surpris de la mascarade de Charles, lui dit d'un ton impérieux;
— Que veut dire cela, Charles ?
— Hélas 1 monsieur, répondit le jeune homme, avec cette férocité de farceur qui tue poui* un instant de rire, c'est madame qui avait écrit à monsieur; c'est madame qui lui
avait donné rendez- vous... et chez qui j'ai eu le inalheui'... je veux dii'e le bonheur...
—Quel est cet homme? dit Léona, en montrant Charles d'une main tremblante.
— Hélas î dit Charles d'une voix larmoyante^ je suis le valet de chambre de monsieur...
— C'est monsieur Thoré, dit Victor avec colère; c'est un de mes élèves, madame.
Léona se leva, s'approcha d'Amab, et lui dit à voix basse et avec une expression cruelle :
— Un de vos élèves, à qui vous avez donné la lettre qu'une folle vous a écrite.
Amab voulut répondre...
Léona souleva son voile, regarda l'un après l'autre l'élève et le maître ; puis, après un moment de silence solennel, elle s'éloigna en leur disant :
— Au revoir, messieurs.
La farce était jouée, mais avec un triste succès.
Victor était souverainement mécontent et avait peur; quant à Chaînes, il ne comprenait pas encore tout le se rieux terrible d'une pareille rencontre ; mais il n'avait point fait rire, et il considérait le morae silence des spectatem-s comme une chute.
—Bah ! s'écria-t-il après que Léona fut partie, c'est une Wgueule.
Nous avons raconté cette scène dans toute sa brutalité : d'abord parce que c'est ainsi qu'elle est arrivée ; ensuite pïTce qu'elle seule peut*expliquer, peut-être, les sentiments rt les actions qu'elle inspira à celle qui en avait été la victime.
I^ reste, qu'on sache bien ime chose, c'est que nous n a- Wnsrien inventé, ni les événements, ni le caractère de n js fei-somiâgcs. C'est de Vhistoire, et ce sont des portraits.
Qu'on nous permette à ce sujet quelques réflexions.
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