‹ La lionneChapitre 11 sur 39 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Une aventure comme celle que nous venons de raconter paraîtra peut-être incroyable à quelques-uns de nos lecteurs ; beaucoup d'entre eux, tout en acceptant comme possibles Fenthousiasme dévergondé de Léona, le dédain impertinent de Victor, n'admettront pas l'infamie de Charles ; ils ne pourront croire qu'un jeune homme puisse pousser la bassesse jusqu'à donner en spectacle, à une assemblée de camarades, la femme qu'il a trompée.

A défaut d'honneur, ils prétendront que la vanité d'une si charmante conquête a dû les arrêter. Nos lecteurs se tromperaient plus qu'ils ne pensent : les hommes comme Charles ne manquent point.

Ce sont de braves jeunes gens qui commencent par une réputation de bonne gaieté, et dont on dit, quand on les voit :

K Voilà Charles, il va nous faire rke. »

Ils acceptent ce rôle de plaisant, ils mettent à le bieu remplir tous leurs soins, tout leur esprit, toutes leurs forces.

Peu à peu, ils s'accoutument au succès, et ils en ont besoin ; s'il leur manque , ils le poui^uivent au prix de leur dignité, ils lui sacrifient leur personne, quelquefois leurs amitiés, et, plus tard (si le succès devient plus difficile^ leurs plus tendres affections. Quelquefois, enfin, ils immolent, à ce besoin de succès, la délicatesse, le respect du monde et les sentiments qui tiennent le plus prèsà l'honneiu*.

Ainsi avait fait Charles, et, s'il le fallait, nous pourrions nommer les modèles illustres sur lesquels il s'était formé. Cette race d'histrions de salon a été surtout féconde sous le Directoire ; on les appelait alors mystificateurs ; aujourd'hui, la pudeur des académiciens s'alarme quand on prononce

le nom de blagueurs que leur a donné notre génération.

La femme qui avait pu faire ce qu'avait fait Léona est aussi un des bizarres produits de notre époque.

En effet, et il faut bien le reconnaître, à la barbe de ceux qui la laissent pousser comme de ceux qui la rasent, notre existence actuelle manque d'émotions. Les femmes surtout y sont tout à fait déshéritées de ces ardentes luttes où elles pourraient occuper la force et la dextérité qui surabondent en elles, et que nos lois et nos mœm^ ont détournées des affaires sérieuses.

Ne parlons pas des beaux temps de la chevalerie, non point que nous ayons en grande estime ces fades tournois où on les proclamait reines de beauté ; pauvre passe-temps qui ne leur eût point suffi, s'il ne s'y était mêlé la chance de voir emporter par un brutal voisin le castel où elles demeuraient près de leui' mari, et de le voir mettre à sac et à viol.

Ce temps avait de bien autres charmes pour les femmes.

Alors on les fiançait au berceau, on les épousait et on les répudiait ; on les tuait et on les vengeait ; elles étaient enfin des occasions d'alliances et de guerre. C'était le bon temps : elles étaient horriblement malheureuses.

Ne rappelons pas non plus la Ligue et la Fronde ; alors elles faisaient battre leurs frères entre eux et leurs maris contre leurs amants ; alors on tuait son ami pour leur plaire ; alors on empoisonnait sa femme pour être un jour empoisonné par sa maîtresse. C'était le bon temps : elles régnaient.

Plus tard, elles menèrent les affaires, cachées derrière les rideaux du lit royal. C'était encore le bon temps : elles intriguaient.

Enfin, au bout de tout cela, elles ont eu la révolution, oîi elles ont donné aux hommes l'exemple de bien mourir. C était un noble temps : elles étaient martyres.

Durant tous ces temps divers, elles ont vécu ; mais au-

jourd'hui, à quoi voulez-vous qu'elles s'occupent? 11 n'y a plus d'événements, et il n'y a plus d'hommes.

Quelle passion voulez-vous qu'allume un député qui aura singulièrement éclairé la Chambre sur la question du tarif des douanes?

Quel délire peut exciter le plus puissant orateur qui se sera débraillé et enroué pour faire supprimer quinze cents francs de frais de représentation à un consul de Malaca, s'O y en a un ?

Oii sont les grands héroïsmes qui sauvent la patrie? où sont ces terribles turbulents qui la mettent à deux doigts de sa perte, et qui tiennent l'intérêt haletant entre le bon et le mauvais droit ?

Où sont ces marches incomparables qui aboutissent du Capitole à l'échafaud?

Il n'y a plus rien de grand, ni dans les haines, ni dans les vengeances. On met les duellistes en prison , comme les boulangers qui vendent à faux poids. Tout est tombé audessous de rien.

Aussi, voyez comme les femmes s'éprennent de ces scandales hardis, de ces crimes héroïques dont le spectacle se donne aux cours d'assises. Dans ce monde désert où elles ne trouvent pas une émotion à cueillir, c'est comme une oasis dans le Sahai^a. .

A la vérité, les arbres en sont pelés et hideux, l'eau qu'elles abritent est sale et pleine de reptiles ; mais, bien ou mal, on espère y étancher sa soif; enfin c'est autre chose que ce qui est toujours la même chose.

On dira que c'est abominable. Eh ! messieurs les honnêtes gens, essayez de faire concurrence aux voleurs, les femmes ne demandent pas mieux que de s'enthousiasmer au récit de vos belles actions et de vos aventiu'euses entreprises, car c'est l'ennui où vous les laissez qui fait le succès de ces misérables.

C'est lui aussi qui fail le succès de quelques hommes qui^ dans les arts, dépassent de la tête ce flot immense de médiocrités qui parle, qui sculpte, qui peint, qui écrit : ceuxlà du moins valent quelque chose par eux-mêmes ; ils luttent le plus souvent, d'abord avec la misère, toiqours avec l'envie. .

Et quand je parle de l'envie, je ne veux pas dire celle qui existe, nécessairement, des petits aux grands, dans une même carrière ; je parle de l'envie publique, de celle qu'éprouvent le marchand, le financier , le commis, le bourgeois, contre toute réputation quelle qu'elle soR.

Un nom trop souvent répété importune leur vaniteuse nullité; il n'est sottise qu'ils n'inventent et ne disent pour dénigrer ce nom. qui n'est pas de leur monde , et qu'on y connaît plus que le leur ; ce dénigrement procède toujours de cette façon petite, lâche :

« Je ne suis point peintre, ou sculpteur, ou écrivain, ou, etc.; on ne m'accusera pas de jalousie ; eh bien ! je trouve que M*** est... » (Ici vient la' sottise.)

Eh bien ! ces hommes incessamment dénigrés par le vidgaire des honrunes, les femmes s'en occupent pour leurs œuvres qui les animent et les font sentir et rêver.

S'il arrive que la vie de la femme qui rêve soit chaste et retenue, cette occupation s'arrête aux œuvres et à ime secrète curiosité de voir par hasard celui qui a rempli d'émotions ime heure de son désœuvrement ; mais si , au contraire, comme chez Léona, les liens de la pudeur ont été brisés depuis longtemps, si l'esprit, au lieu de maintenir les sens dans des bornes sévères, est habitué à les lui faire franchir; si cette femme n'a plus rien à perdre du côté de la considération ; si, tout au contraire, elle aspire à se faire, dans le désordre, une grande renommée, cette femme fer ce qu'a fait Léona.

De pareilles tentatives ne sont pas rares de la part de pa-

reilles femmes ; mais ce qui est extraordinaire, c'est Févénement. Il fallait, en effet, pour que cela arrivât, ti'ôuver réunis, dans une même conjoncture , et en face de cette femme, un homme aussi froidement concentré dans le soin de sa gloire que Victor Amab, un petit jeune homme aussi gangrené du mauvais esprit de la charge que l'était Charles Thoré.

C'est de cette rencontre que naquirent les autres événements de cette histoire.

Nous aUons, en conséquence, poursuivre notre récit.

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