CORRESPONDANCE
Le lendemain du jour où s'était passée cette scène brutale, Victor rêvait dans son appartement à l'aventure scandaleuse de Léona et au chaste envoi de Julie. Sa vanité se complaisait dans ce double triomphe.
D'un côté, cette charmante fille si pure, si modeste ; de l'autre, cette courtisane si belle, si fière, si hardie, toutes deux s'offrant à lui. Son orgueil souriait.
En effet, il n'avait qu'à vouloir, il n'avait qu'à choisii*, et Fime deviendrait la chaste compagne de sa vie, ou bien l'autre serait l'éclatante maîtresse que les plus riches, les plus nobles et les plus beaux lui eussent enviée. Mais ceDelà, il l'avait repoussée, et soit que la pensée de voir cette femme à jamais perdue pour lui irritât cette nature volontaire et absolue, soit que cet homme au cœur de glace eût besoin d'aiguillons ardents pour s'arracher à l'éternelle contemplation de lui-même et de son avenir, il regretta que Léona lui eût échappé.
D'aiDeurs, n'était-ce pas aussi une admirable beauté aux teintes chaudes, ambrées, à la chevelure bondissante, aux
yeux brûlants? N'était-ce pas un admirable modèle duquel J pouvait tirer une meiTeilleuse Phryné?
Julie Pavait charmé. Mais n'en avait-il pas obtenu tout ce qu'il voulait en avoir? Chez cet homme bizarre, Julie^ dont il avait retracé l'image, était dans son imagination à
état d'une maîtresse dont on conamence à dédaigner les laveurs, tandis qu'il avait besoin de Léona pour le tableau fii venait de se révéler à lui.
Nous ne cherchons pas à expliquer Victor Amab, nous l'avons connu tel que nous le racontons ; la nature l'avait fait, pour ainsi dire, d'im seul métal ; ce qui s'y mêlait de alliage qui diversifie tous les autres individus y était à .>eme sensible; de pareils hommes se rencontrent rare- Jienl dans les arts ; la politique en a plus souvent, mais là lussi nous ne pourrions guère en citer qu'un.
Xmab cherchait par quels moyens il «priverait à retrouver Léona, et il se disait que rien ne pourrait jamais le rapprocher d'elle, lorsque le garçon de caisse de monsieur Thoré Alt introduit, et lui remit ime lettre de sa maîtresse.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Monsieur,
» Je ne comprends rien au prix réel des choses d'art; » s'il fallait les payer ce qu'elles valent pour la gloire, je » ne pourrais jamais m'acquitter envers vous pour mon » portrait ni pour celui de mon mari ;. mais je crois savoir » que vous estimez à un prix bien faible le temps que vous » donnez à vos œuvres, ce prix, je vous l'envoie.
» Si je m'étais trompée, je ne rougirais pas de l'entendre » dire, et je serai toujours prête à réparer une erreur qui » ne viendrait que de mon ignorance. Je suis, etc. »
— Monsieur Villon, fit le garçon, m'a dit, au moment où je sortais, de demander un reçu.
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Victor haussa les épaules et se mit à écrire. Voici sa réponse :
« Madame^
» Je croyais que Charles vous avait expliqué que je n'en- » tendais point recevoir le prix de votre portrait ni de ce- » lui de votre mari.
» Charles est phis que mon élève, il est mon ami, et il » y a, entre artistes, une fraternité qui n'admet pas de » marchés où l'un vend, oîi l'autre paye.
» Permettez-moi de vous le dire, madame, vousavex » gâté le bonheur que j'avais éprouvé à faire quelque » chose pom* les pai-ents de mon ami. Votre billet m'a fait » mal.
» Du reste, madame, si vous pensez que toute peine » mérite salaire, j'ai le mien, plus riche, plus grand, phiJ » magnifique que tout ce que vous poun'iez m'offrir.
» N'est-ce pas dans votre maison, n'est-ce pas près de » vous, que j'ai trouvé le modèle idéal de la Vierge sainte » qui me vaut aujourd'hui tant de succès ? trouvez-vous » que j'aie payé ma gloire trop cher en vous priant de » garder ces deux modestes portraits que monsieur Thoré » a bien voulu déjà accepter?
» Et maintenante^ madame, si vous comptez ce que j'ai » emporté dans cet échange, c'est moi qui ne pourrai ja- » mais y mettre un piix assez élevé. Veuillez donc repren- » dre cet argent, madame, je serais honteux de l'accopter, » vous seriez cruelle de me l'offrir encore.
» J'ai l'honneur, etc., etc. »
— C'est ça le reçu? dit le garçon qui ti'ouvait que c'était bien long.
— Il n'y a pas besoin de reçu, dit Victor, en remettant
les billets de banque dans la lettre, vous donnerez tout cela à madame Thoré.
Puis, quand le messager fut pai'ti, Victor se dit :
a Charles sera informé de cela; il mentira cruellement à ses habitudes de bavardage s'il ne raconte pas que j*ai refusé le prix de ces portraits ; cela se dira ; cela me posera. n est vrai que cela me coûte deux mille francs. »
Victor repoussa cette pensée avec dédain.
Cet homme aspir£dt cependant à la fortune, mais il n'aimait pas l'argent. Il voulait être riche, immensément riche, parce que la richesse est, dans notre siècle, une représentation de la puissance du talent; mais cette fortune n'était pas nécessaire à la satisfaction de ses désirs. Amab n'avait pas de besoins.
D'ailleurs il était de ceux qui jouent le jeu de la fortune sur une vaste échelle. En effet, qu'étaient ces deux mille francs pour celui qui comptait bientôt mettre à ses oeuvres un prix que les rois seuls et les princes de la finance pourraient aborder?
Victor se réjouissait et suivait, dans l'avenir, l'effet de ce i-efus auquel il comptait donner bientôt une tournure qui l'entourerait d'une auréole poétique, lorsqu'on entra de nouveau chez lui.
Un laquais en livrée lui remit un billet, l'enveloppe renfermait seulement un petit papier, sur lequel étaient écrits ces mots :
tt On prie monsieur Victor Amab de remettre au porteur » le nom et l'adresse de la personne à laquelle il a cédé sa » place, il y a quelques jours. »
— De quelle part venez-vous ? dit Victor avec dépit.
— De la part de ma maîtresse, madame de Cambure.
— Qui demeure rue Joubert ?. . ,
— Oui, monsieur.
— Voilà Fadresse, dit Amab avec humem*.
Le domestique s'éloigna, Victor devint pensif... et bientôt mécontent.
c( Charles, se dit-il, est beau, gai, jeune, et tout Tenthousiasme de cette femme s'est tourné du côté de celui qui a été assez insolent pour profiter de son erreur. Allons, il n'y faut plus penser. »
Cependant, c'était le jour aux correspondances. Dix minutes après que le domestique fut paiti, un commissionnaire arriva ; il était également porteur d'une lettre, l'écriture de celle-là avait ce caractère commun qui appartient à la main des écrivains publics.
Victor pensa que c'était une lettre anonyme; en effet, elle ne portait pas de signature, mais ce n'était pas à Ti-ai dire une lettre tout à fait anonyme ; car il ne tenait qu'à Victor de savoir qui l'avait écrite.
Voici le texte de cette lettre : I
(( Monsieur, on désire vous rencontrer, demain, à midi, » sur le boulevard Bourdon, avec vos témoins et des armes.
» La personne qui vous attendra avec les siennes sera » dans un remise, en fece du Grenier d'abondance, le long » du trottoir qui borde le canal. Il vous est facile de la » trouver si vous n'avez pas peur. Dans ce dernier cas, on » vous prie de ne pas envoyer de remplaçant.
» On croit devoir vous avertir que si vous manquiez à » ce rendez-vous, ce serait vous exposer à des désagré- » ments qui vous feraient éternellement regretter d'avoir » été deux fois lâche et infâme. »
Victor était au-dessus d'une accusation de lâcheté, il l'avait prouvé ; cependant cette provocation le contraria plus vivement que n'avait jamais ïoii la certitude d'une rencontre dangereuse. 11 aiTive un moment où l'homme le plus insoucieux des affaires d'honneui- prend sa personne
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jen assez haute considération poui' ne pas la commettre lëjgèrement avec le premier venu. Yictor en était là ; il lui Sâait donc fort désagréable de ne pas savoir de qui lui venait cette provocation.
Il ne doutait pas que Léona ne la lui eût suscitée ; mais il se demandait à quelle espèce d'homme elle avait pu demander sa vengeance. S'il se rendait à* ce rendez-vous, peut-être se trouverait-il en face d'un de ces énormes goujats, spadassins qui payent de leur épée les bonnes grâces que la vieillesse paye de son or.
Victor sentait qu'ime fois là il ne serait plus le maitre d'arrêter les suites d'une querelle qui pouvait procéder par les outrages les plus grossiers ; d'ailleurs, n'était-ce pias accepter l'adversaire qu'il rencontrerait que de se rendre à ce rendez-vous? Il résolut donc de ne pas y aller, mais il garda une fâcheuse inquiétude.
En effet, c'est une position insupportable que d'avoii* à ci-aindre, dans la rue, chez un restam-ateur, à la prome ■ nade, au théâtre, une injure qui doit venir d'un ennemi inconnu, et qui peut venir à tous moments.
On observe chaque regard, on s'inquiète de toute attention, on se met en défense contre tout honmie qui vous aborde ou qui s*arrête devant vous.
C'est un supplice odieux.
Cependant Victor le préféra à la chance de se salir dans quelque ignoble altercation ; mais, pour la première fois de sa vie, il fut mécontent de lui-même. .11 avait manqué de prudence , de dignité , de calcul, et il trouvait juste que la belle Léona de Cambure se vengeât d'une façon quel* conque.
Alors, et tout à coup, il lui vint à la pensée que Charles tétait peut-être compris dans ce plan de vengeance, et qu'en lui demandant l'adresse de ce jeune honmie^ Léona n*&yait
sans doute eu d'autre but que de l'atteindre plus vite. Victor eut un moment de crainte sérieuse.
Charles n'était pas venu à l'atelier ; il était déjà tai'd.
11 lui écrivit par la poste, car il ne voulait ni se présen-. ter ni envoyer dans sa maison, après l'échange de lettres qui venait d'avoir lieu entre lui et madame Thoré.
11 attendit donc'avec impatience le lendemain.