‹ La lionneChapitre 13 sur 39 · EPREUVES · texte numérisé non relu

EPREUVES

Il nous faut dire maintenant ce qui s'était passé dans la ^ famille Thoré pendant ces deux jours.

On sait que Victor s'y était présenté le jour même où il avait reçu le myosotis et la pensée de Julie. 11 n'avait trouvé pei'sonne et s'était retiré après avoir déposé sa carte.

Lorsque madame Thoré rentra chez elle, on la lui remit, et certes, elle l'eût supprimée, si son mari [n'avait été là. Mais monsieur Thoré était un de ces hommes avec lesquels il ne faut essayer d'aucune adresse, car ils en font immédiatement une balourdise.

Si madame Thoré ne lui eût point passé la carte de monsieur Amab, il eût demandé tout haut ce que c'était ; et si sa femme lui eût répondu qu'elle le lui dirait plus tard, il eût voulu le savoir tout de suite.

— Qu'est-ce que c'est que ces cachotteries-là ? eût-il crié soiLs la porte cochère.

Et il eût continué en montant l'escalier :

— Je hais les mystères. Tout le monde peut connaître les gens qui viennent me voir ; je suis comme cet ancien qui eût voulu habiter une maison de verre : eh ! ma fol, la mienne est suffisamment de verre conrnie cela... etc.

Madame Thoré , qui ne voulait pas faire im événement

une simple visite, remit la carte à son mari, qui s'écria :

— C'est de moiisieui* Âmab ! Ah ! il est venu ; je m'y tendais... 11 nous devait cela...

Sais-tu que ce jeune homme nous a de grandes obliga-

msfMoi, ma fille et toi, nous lui ferons un succès...

Je suis bien aise de le voir... J'ai une observation à lui

ire sui" le portrait de Julie, car c'est Julie déguisée en

iiite Vierge...

Oui, j'ai remarqué quelque chose : le cadre est moins

phe que les nôtres...

Et puis... mais je lui dirai tout cela.

Pendant fue son père débitait ce chapelet de paroles

les, Julie s'était écriée :

— Monsieur Amab est venu?... Ah ! c'est bien à lui.

— Pourquoi donc ? lui dit sa mère.

— Ah! pour rien, dit Julie qui rayonnait de joie. Victor avait donc compris l'envoi de la pensée et du yosotisj car, lui qui n'était pas venu depuis plus de ti/izc jours, il était accouru ce jom'-là même.

Elle était fière, elle était heureuse, elle se croyait aimée. Ainsi, l'absence n'avait point influé sm* cette exaltation li épouvanlîait madame Thoré : elle pensa qu'il était ûps de prendre un parti et d'amener une explication. ^ lendemain, elle entra de meilleure heure que d'ha- '^de dans le magasin, et alla droit au bureau de Louis Uon.

— Minisicur Louis, lui dit-elle, donnez -moi deux mille

UlCS.

L^iuis la regarda avec surprise, la comptabilité de moa-

îw- Thoré avait d'invariables habitudes.

Au commencement de chaque mois, la caisse remettait

^^e Thoré la pension mensuelle qui devait suffire à

^^ les dépenses de la maison.

^waais, depuis longues années, mousieui* Villon n'avait

Vil madame Thoré faii'e la plus petite demande d'argent.

— Vous avez dit, madame ? fit Louis avec ime sorte d'effroi...

— Je vous ai demandé deux mille francs.

— Et pourquoi?... Pardon! reprit le commis en ouvrant la caisse avec lïn tremblement convulsif, à quel compte faut-il inscrire cette somme ?

— Au mien l

— Ah! très-bien... très-bien... à votre compte... bien^ fit-il encore en prenant un volumineux portefeuille, trèsbien, et nous passerons l'article... au journal... pour. . . dépenses personnelles. ^

Et ce disant, il tendit les billets à madame Thoré d'une main tremblante.

Elle examina le commis et ne sut que penser de son effroi.

— Mais qu'avez-vous donc ? lui dit-elle.

— Moi, madame, mais je n'ai rien... vous me demandez deux mille francs, c'est mon devoir de vous les donner.

— Sans doute ; mais vous semblez étonné de ma demande.

— Point du tout... Ah ! mon Dieu ! je pense bien que ' vous voilà arrivée à un moment où ces demandes vont re- . venir... coup... sur coup... jusqu'au jour où nous déchargerons le compte de monsieur Gobert, notre banquier, de cent cinquante ou deux cent mille francs. Ah ! c'est une beUedotî...

Madame Thoré comprit enfin la terreur de Louis.

Il n'avait trouvé d'autre justification à une demande soudaine de deux mille francs que les dépenses causées pai' un prochain mariage... C'était un commencement de trousseau.

— Non, lui répondit amicalement madame Thoré], il ne s'agit pas de marier Julie...

Si je vous demande ces deux mille francs^ c'est qu'il est une dette que monsieur Thoré a tort d'oublier, et que l'on doit acquitter sur-le-champ ; je vais envoyer ces deux mille . francs à monsieur Amab.

— A monsieur Amab, dit vivement le commis en tendant la main comme pour reprendre le^ billets... et pourquoi ?

— C'est le prix du portrait de mon mari et du mien.

— C'est sans doute aussi celui de la sainte Vierge qu'il a faite, car vous ne lui laisserez pas le portrait de mademoiselle Julie, je suppose.

— Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, dit froidement madame Thoré... Vous préviendrez monsieur Thoré de la disposition que vous avez faite de cette somme.

— Oui, oui... je la porterai sur le journal, et pourtant, ajouta-t-il en caressant les billets des yeux... deux mille francs pour deux où trois semaines de travail, c'est beaucoup... Est-ce un prix convenu ? car sans cela, ce serait etorLitant.

.Hais à ce compte ce monsieiu* gagnerait vingt ou trente mille francs par an.

n y a des avocats, enrichis au métier de parler, qui trouvent, comme monsieur Villon, qu'un artiste qui a un nom est assez rétribué dans la vie avec ime centaine de louis par an ; et ces avocats sont députés , passent pour des honunes intelligents, et font les lois après les avoir exploitées : c'est triste pour notre pays.

Madame Thoré était plus avancée que ces messieurs, car elle répondit à monsieur Villon :

— C'est un prix modeste, mais je le crois convenable ; c'est ce qu'il a demandé à une dame qui a refusé de le payer.

— C'est bien... très-bien, dit Villon; mais je comprends <|ue cela rende ces messiem-s impertinents.

— Monsieur Amab m'a paru fort poli...

— Lui! madame! s*écria Villon; lui! mais il a cru... Ah! vous ne savez pas... Il aTinsolence de croire...

— Quoi donc ?

— Au fait, cela ne me regarde pas.

— Expliquez-vous, lui dit madame Thoré ; avez-vous à vous plaindre de monsieur Amab?

— Je ne lui ai jamais adressé la parole.

— ^ue vous a-t-il donc fait ?

— Ce qu'il m'a fait ? Pardon, madame, pardon ; mais j'avais cru... j'avais pensé... assiu*ément c'est une prétention folle... mais jusqu'au jour où ce jeune homme est entré ici... j'étais comme de la famille... Vous étiez si bonne poiu* moi... et je me disais qu'un jour peut-êtreenfin j'ai eu tort.

Madame Thoré écoutait patiemment ces phrases, entiecoupées de gi*ands soupirs, de regards jetés au ciel, de papiers mis sens dessus dessous, deregistt^s bousculés.

Le commis reprit sa place, ferma violemment sa caisse et se remit à ses écritures en s'écriant d'un ton désespéré :

(( Cent quatre saucières à feuillage. »

Et il écrivit l'article .

Madame Thoré ne put s'empêcher de rire.

Tout à coup elle entendit son mari qui déclamait dans la cour une admonestation à un garçon de magasin, et elle dit rapiden^ent au commis :

— Monsieur Villon, je vous autorise à demander fop mellement à mon mari la main de Julie.

Louis se retourna comme ferait \m débiteur à qui un huissier apporterait de l'argent.

— Vous avez dit... Madame... il faut que...

— 11 faut que vous ayez parlé à mon mari avant ce soir.

Madame Thoré était rentrée dans son bureau particuherj laissant Villon abasourdi, ivre, fou.

Un moment après Julie parut et eUe alla s'asseoir près de sa mère.

Madame Thoré écrivit une lettre de quelques lignes, la mit sous enveloppe, y glissa ostensiblement les deux billets de banque qu'elle venait de recevoir de Villon ; puis elle écrivit l'adresse, et jeta négligemment la lettre sur la table de Julie en lui disant :

— Tu feras remettre ceci à son adresse par le garçon .de recette.

Julie prit la lettre, et à peine eut-elle jeté les yeux sm* l'adresse, c[u'elle jeta un cri étouffé.

Madame Thoré ne fit pas semblant d'entendre, mais elle pna monsieur Villon d'aller terminer dans l'autre magasin une vérification qui demandait beaucoup de temps; elle voulait donner à Julie la liberté de parler. Villon sortit.

Madame Thoré attendit, Julie ne lui dit rien.

Madame Thoré la regarda furtivement.

Julie, de son côté, regardait la lettre d'un œil fixe. C'était bien celle dans laquelle on avait enfermé deux billets de banque, celle qu'on lui avait dit de faire porter par un garçon de recette, comme on faisait d'une facture ou d'une commande... et cette lettre était adressée à Amab.

C'était là quelque chose que Julie ne comprenait pas, mais qui l'épouvantait et qui l'humiliait aussi.

Alors elle regarda sa mère conmie pour bien s'assurer qae c'était elle qui avait commis cette énormité ; en efTet, iidie eût compris une pareille brutalité faite par son père ; mais de sa mère, cela lui semblait inouï.

— Eh bien! à quoi penses-tu donc? lui dit madame Thoré.

Julie resta un moment indécise, mais elle refoula la question qui lui venait aux lèvres, et elle répondit avec iine expression amère :

— le ne pense pas... je cherche mon dé...

— Tu Tas à ton doigt !

— C'est vrai... J'ai tort... j'ai tout ce qu'il me faut.

Et elle reprit la broderie qu'elle tenait, les dents serrées pour étouffer ses sanglots, la tête basse pour abriter ses larmes du regard de sa mère.

Madame Thoré fut prête à l'appeler dans ses bras pour la consoler. Elle avait blessé Julie sans réussir à la faire parler.

Cependant elle voulut mesurer cet amour au courage que Julie mettrait à cacher sa douleur, et elle se tut.

Bientôt après, elle comprit combien il était puissant, lorsque le garçon de magasin ayant paru, Julie lui Ait d'une voix nette et vibrante :

— Portez cela à son adresse.

Cette obéissance cachait une révolte. Toufefois, madame Thoré resta impassible, car elle avait provoqué de la part de monsieur Villon une démarche qui devait enfin faire éclater le désespoir de Julie.

Un silence glacé régnait entre elles ; mais ni l'une ni l'autre ne se sentait la force de le rompre, lorsque monsieur Thoré entra tout à coup.

11 avait le visage gonflé d'importance, son regard était irrité, sa démarche était tempétueuse. 11 parcoui^t le vaste magasin dans toute sa longueur, et à chaque fois qu'il passait devant la case grillée où travaillaient sa femme et sa fille , il poussait wi énorme soupir ou une sourde exclamation.

Evidenunent, il attendait qu'une question quelconque, sur cette furieuse agitation, ouvrît une issue à la colère qui l'animait. Mais sa fille était trop occupée d'elle-même pour s'apercevoir de ce gros manège, et madame Thoré ne voulait pas venir en aide à son mari.

Monsieur Thoré, fort désappointé de ne pas produire le

moindre effet, passa à des moyens plus énergiques ; il se mil à parler tout seul :

— C'est incroyable ! c*est monstrueux! c'est indécent!

Et comme madame Thoré ne levait pas la tête, il prit une porcelaine, et la brisant avec fureur sur le plancher, il s'écria :

— Je ne souffrirai pas que cela se passe ainsi !

— Eh ! bon Dieu, qu'y a-t-il ? demanda madame Thoré, qui ne pouvait pas jouer plus longtemps la cécité et la sm*dité.

— Ce qu'il y a, madame... ce qu'il y a... Vous le savez, je le suppose... Un conmiis qui se permet, à l'improviste... sans qu'il m'ait fait sonder pour avoir vent de mes intentions... qui se permet de...

— Que s'est-il permis ?

— L'ignorez-vous?... et me mentait-il avec la dehiière impudence, lorsqu'en voyant mon indignation, il a osé me dire que vous l'aviez autorisé... que dis-je , autorisé ?... que vous lui aviez enjoint de... A-t-il menti?

— Non, mon ami , dit doucement madame Thoré : c'est Trai... et je croyais avoir bien fait... je croyais avoir agi dans le sens de vos projets.

— On n'exécute pas tous les projets qu'on forme... et d'ailleurs. . . quand on les exécuterait. . . il y a une manière. . . convenable... oui, convenable, c'est le mot... de... de s'y prendre.

Mais concevez-vous rien de pareil à un homme à qui vous venez demander \m compte courant, et qui vous arrête en vous disant :

« Pardon , monsieur, j'aïu'ais quelque chose à vous dire.

w — Parlez, mon cher, parlez.

» — Eh -bien, monsieur, je voudrais vous demander la main de mademoiselle votre fille ! »

A ces mots, madame Thoré ne put s'empêcher de sou-

rii'e ; Julie tressaillit et regai'da son père^ tandis que celuici continuait^ en disant :

— C'est conune ça... absolument comme s'il m'avait dit : « Pardon , monsieur, j'ai oublié de vous dire qpi'il y

avait un colis au roulage. »

Julie devint pâle et immobile; monsieur Thoré continua :

— Et c'est vous , madame , qui avez autorisé monsieur Villon à agir vis-à-vis de moi avec ce sans-façon impertinent.

— Si vous saviez... dit madame Thoré.

— Je sais, reprit son mari d'im ton solennel, que je vous ai aimée , que je vous ai épousée , mais que je ne me suis pas conduit conrnie ça ; je ne suis pas allé à monsieur votre père , lui crier :

« Eh! dites donc, monsieur... eh! là-bas... je voudrais bien épouser votre fille!... »

Car, plus j'y pense, plus je suis révolté... J'ai été traité...

— Mais, monsieur... dit madame Thoré.

— Madame , reprit monsieur Thoré avec une majesté redoutable , mon père s'est rendu officiellement chez le vôtre, et lui a fait officiellement la demande de votre main. Votre père lui a répondu favorablement.

Alors, et seulement alors, j'ai osé lui parler... Sans compter les préUminaires avant cette démai'che importante... les avis secrets. . .j'avais sondé le terrain, je savais où j'allais.

Mais moi, on m'aborde, et v'ian! on me demande ma fille, comme une douzaine d'assiettes. Et c'est ma femme qui autorise de pareilles insultes...

Quel siècle que le nôtre ! Quelles mœurs , mon Dieu ! quelles mœurs !

Cette tirade avait épuisé la force pulmonaire de monsiem* Thoré, qui tomba assis en soufflant, sous prétexte de soupirer.

— Je comprends, dit doucement sa femme. Je compi*ends votre humeur contre une démarche qui, certes^ n'est pas

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adroitement faite; mais réfléchissiez^ je vous prie, que. depuis longtemps, vous considérez cette union conune convenable...

— C*est possible...

— Pensez que monsieur Villon est loin de sa famille.

— On fait écrire...

— N'oubliez pas quç l'amour est inconsidéré...

Le regard que madame Thoré envoya à son mari renfermait un volume de souvenirs.

On pouvait affirmer, d'après ce regard, que la démarche officielle du père, si pompeusement rappelée, avait été la conséquence de quelque démsffche particulière.

Monsieur Thoré eut im mouvement de fatuité superbe : il se leva, s'approcha du bureau et dit :

— Bon Dieu ! je ne veux que le bonheur de mes enfants... loais encore faut-il que les choses se fassent dans les formes.

— Hé ! mon Dieu ! on les oublie aisément quand on est (emporté pat la passion... dit madame Thoré.

Toi-même, ne viens-tu pas d'oublier que la dernière personne devant qui tu pouvais me faire une pareille scène, c'était notre Julie, qui ne sait quelle contenance tenir, toute troublée qu'elle est de son bonheur ?

Julie se leva , regarda madame Thoré et quitta le magasin, en disant d'une voix brève :

^ Vous êtes cruelle, ma toère.

Madame Thoré resta atterrée de ce mot.

— Que veut-elle dire ? s'éciia monsieur Thoré. La mère se mit à pleurer.

— Je vous dirai cela, mon ami ; mais il faut que je parle à ma fille, il faut que je lui parle.

Elle suivit Julie dans l'appartement ; elle la trouva dans sa chambre , pâle de colère et de douleur.

"~ Que signifient , lui dit-elle , les mots que tu as pro- '««ttfe en me quittant?

Julie domina la vive émotion qui Tagitait^ et répondit :

— J'ai eu tort de vous parler comme j'ai fait, j'ai eu tort de quitter le magasin, je vous en demande pardon.

— Mais en quoi , comment me suis-je monti'ée cinielle à ton égard ? .

— J'ai eu tort... je vou& le dis... j'étais folle... j'ai eu tort...

— Ce mariage te déplalt-il ?

Julie hésita à répondre.

En ce moment son père entra, il avait entendu la question et la renouvela.

— Je n'ai pas le droit, dit Julie, de répondre à mes parents qu'un mariage qu'ils trouvent convenable me déplaît; mais je vous le déclare avec tout le respect que j'ai pour vous, mon père, pour vous, madame,., jamais... non, jamais je n'épouserai monsieur Villon... J'aimems... ah! j'aimerais mieux mourir !

Cette réponse si ferme et si sèche attestait cependant l'empire que Julie gardait sur elle-même. Son agitation était si terrible, sa pâleiu* si effrayante, que sa parole était mesurée , relativement à l'émotion qu'elle éprouvait.

Monsiem* Thoré n'y vit qu'un refus qu'il trouva grandement audacieux.

Madame Thoré y sentit un sanglant reproche.

La proposition d'un pareil mariage, venant de son père, n'étonnait point Julie ; mais cette proposition, venant de sa mère, semblait l'avoir û:*appée conune une trahison. Julie comptait siu* sa mère pour échapper aux projets de monsieur Thoré , et c'était elle qui en pressait l'exécution.

Cependant, monsieur Thoré, à peine sorti de sa bouillante tirade contre l'outrecuidance de son commis, voulut aussitôt rentrer en^campagne contre la désobéissance de sa fillë.

— Qu'est-ce à dire?... Jahiais ce mariage ne se fera, avez-vous dit ? Apprenez, mademoiselle, que jamais est un

mot qui n'appartient pas au dictionnaire des jeunes personnes bien élevées...

— Mon père, lui dit Julie avec une humbïe tendresse, vous êtes bon, vous... c'est mon bonheur que vous voulez... Eh bien! je vous le jure, il n'est pas là, il ne peut pas y être...

Vous ne me forcerez pas, vous^ à épouser un honrnie que je n'aime pas, que je n'aimerai jamais !

Pardonnez-moi ce mot... je le sens, je serais bien malheureuse d'être forcée de vous désobéir ; ne me contraignez pas à vous résister... ayez pitié de moi, mon père...

Madame Thoré écoutait sa fille avec ime cruelle douleur. Le soin que Julie mettait à l'exclure de la prière qu'elle adressait à son père seul, lui montrait sous un nouvel aspect cette âme d'enfant qu'elle savait exaltée , mais qu'elle ne croyait pas si résolue.

Monsieur Thoré tenait beaucoup à ce mariage : c'était un projet qu'il caressait depuis longtemps. 11 connaissait la valeur commerciale de Villon, et savait aussi qu'il devait hériter d'une fortune assez ronde.

Mais, comme nous l'avons dit, il était incapable de résister à une larme de sa femme ou de sa fille. 11 ne se sentait pas le coursée de lui répondre avec fermeté; mais comme il lui fallait quelqu'un à gronder, il se tourna vers sa femme.

— Parbleu ! vous avez fait là une belle ambassade ! Voilà votre fille dans les larmes, monsieur Villon dans une position fausse...

Moi-même, que voulez-vous que je fasse? Je ne puis garder ce jeune homme... chez moi... il faut que je le renvoie, et c'est la clef... oui, madame, la clef de voûte de mes affaires... Que vais-je faire?

Mais parlez donc ! après avoir fait le mal , trouvez-y remède.

-- Eh bien ! monsiem-, dit madame Thoré, je suppose

que vous n*avez pas dit à monsieur Villon que vous me feriez part de ses intentions.

— Ses intentions , vous les savez, puisque vous les avez encouragées.

— Sans doute ; mais Julie peut les ignorer. Dites à monsieur Villon que le moment n'est pas venu... que plus tard... Gagnez du temps...

En ce moment, je voudrais causer avec Julie...

— Pas de menace envers votre fille surtout , point de système d'intimidation ; je veux que ma Julie soit libre et heureuse...

Plus tard, quand elle aura réfléchi, je lui parlerai aussi... et... j'espère qu'elle entendra raison.

Monsieur Thoré se préparait à sortir à l'instant même où un domestique apportait à madame Thoré la lettre de Victor.

— Une lettre d'aflaires, sans doute, dit monsieur Thoré... Donnez, car il faut que j'aie la tête à tout dans cette maison.

— Non , mon ami , une lettre qu'il faut que je montre peut-être à Julie.

— Quel est donc ce mystère?

— Je vous le dirai plus tard.

— J'y compte, fit monsieur Thoré, et il s'éloigna. Gomme si cette lettre eût été un puissant auxiliaire dans

l'explication que la mère voulait avoir avec sa fille, madame Thoré s'empressa de briser l'enveloppe.

Les deux billets de banque n'échappèrent point aux regards de Julie, et un sourire de triomphe glissa sur ses lèvres.

Madame Thoré lut la lettre et ne put dissimuler le dépit qu'elle éprouva. Elle avait deviné le'personnaUsme d'AmaJ) ; mais elle n'était pas capable de comprendi^e le calcul hardi pai* lequel il voulait arriver.

Elle demeura un moment silencieuse, elle hésitait; mi

ioute se glissa dans son esprit; elle se demanda si elle ne se lompait point sur le caractère de Victor, et voulant entin sortir de l'étrange position où elle se trouvait vis-à-vis de ja fille, elle lui tendit la lettre.

— Lis cela, lui dit-elle, et sois franche avec'moi. Julie prit la lettre.

A la pâleur qui couvrait son visage succéda une douce inimation, puis une vive rougeur, puis des larmes lui vinentaux yeux; elle regarda sa mère qui lui tendait ses >ras suppliants, et la belle enfant courut s'y cacher, en lui lisant :

— Eh bien ! oui... c'est vrai, je l'aime...

— Pauvre enfant ! lui dit sa mère, en l'embrassant, heueuse de sentir sur son cœur le cœur de sa fille qui s'était An moment séparé d'elle; triste encore, car elle n'avait pas pei-du la conviction que cet amour était un malheur.

Puis Julie lui dit , au milieu de ses baisers et de ses laimes ;

— Pardonne-moi de ne pas te l'avoir dit.

— Hélas ! je le savais.

— Tu le savais ! dit Julie avec une vive surprise, exempte outefois du ressentiment de ce qu'eUe venait de souffrir, -ar toute sa colère s'était fondue dans les larmes de sa raère; tu le savais, et c'est toi qui as dit à monsieur Villon de demander ma main ?

Madame Thoré ne jugea pas prudent d'alarmer le cœm* de sa fille, après ce qui venait de se passer; elle ménagea celte âme dont la \^ve sensibilité l'effrayait, et elle répondit en souriant :

— N'ai-je pas bien fait, puisque c'est ce qui a amené ^ aveu que tu aurais dû me faire depuis longtemps ?

— C'est que je n'osais pas...

Je voyais bien que tu n'aimais pas monsieur Victor...

Oh ! si tu l'avais seulement aimé comme monsieur Villon, dont tu fais toujours Téloge... je t'aurais tout dit...

Mais pourquoi donc te déplaît-il?... que tVt-il fait?, que fa-t-il dit ?... Est-ce parce qu'il m'aime sans t'en aToiJ demandé la permission ? . . .

Madame Thoré prit sa fille dans ses bras et pressa st tête sur son sein ; elle voulait lui cacher les larmes qu'api pelait dans ses yeux la folle confiance de Julie.

— Pardonne-moi, mon enfant, de ne pas t'avoir demandé plus tôt ton secret... mais promets-moi une chose... c'est que jamais tu ne diras une parole, tu ne feras une démarche, si indifférente qu'elle soit, que je n'en sois informéCj et cela smlout envers monsieur Amah...

La jeune fille baissa les yeux.

— Tu ne réponds pas... Ne veux-tu pas me faire cette promesse ?

— Oh ! dit la jeune fille confuse , maintenant je te diiai tout...

— Tu ne m'as donc pas tout dit?...

— Non... pas tout...

Et la belle enfant, tremblant, rougissant, hésitant, caressant sa mère, tordant les rubans de sa ceinture, lui raconta conunent elle s'était laissée regarder par Victor, et puis conmient elle lui avait envoyé cette pensée, et ce ne m'oubliez pas.

— Et tu n'as pas écrit?...

— Oh î maman...

— Et tu pomrais, au besoin, dire que ce n'est pas toi qui as envoyé ces fleurs.

— Mentir?... et pourquoi?

— Monsieur Amab n'est pas sûr que c'est toi qui les as envoyées.

— Oh I il m'a devinée; car le soir même il est venu.

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, —N'importe, il doit Tignorer; tu ne dois pas le lui ^lYOuer ; je t'en prie, Julie.

Crois-moi, mon enfant, je ne parle'pas de monsieur Amab plutôt que d'un autre ; mais aucun homme ne sait gré à une femme de l'imprudence qu'elle commet pour lui, alors même qu'il la sollicite avec ardeur ; on y P^rd toujours quelque chose de son estime, quelquefois même de son amour.

Tu m'as confié ton cœur, laisse-moi le guider.

— Oh ! merci , ma mère , merci ! dit Julie avec joie. Puis se ravisant tout à coup :

— Mais quelle figure vais-je faire à monsieur Villon , à présent ?

— Tu dois ignorer sa démaiche ; reste donc natm^elle avec lui... naturelle et bonne... c'est un honnête homme, un homme de cœur... D'ailleurs, il souffre.

Tu ne sais pas encore ce que c'est que d'aimer et d'être dédaigné.

— Aussi pourquoi m'aime-t-il ?

n n'y a que les coquettes et les méchantes femmes qui pardonnent à l'homme qu'elles n'aiment pas de les aimer : cela les amuse. Quant aux naïves et aux meilleures, elles sont sans pitié pour les importuns de cette espèce.

Madame Xhoré gronda doucement sa fille, et puis il lui fallut accepter à son tour d'être grondée des préventions qu'elle avait contre Victor ; car elle avait beau ne pas les dire, Julie les devi^jait ; elle avait compris que c'était pour Thumilier dans son amour pour Victor, que sa mère lui avait écrit devant elle, et l'avait chargée de faire porter cette lettre et l'argent qu'elle renfermait.

Madame Thoré lui laissa dire tout ce qui murmurait de craintes et d'espérances au fond de cet amoiu*; elle écoutait parler cette jeune imagination, s'épanouissant en rêves

charmants, frais, jeunes, teints de rose. Le bonheur que se promettait ce cœur d'enfant était si candide !

C'était cet amour inépuisable qui donne sans cesse et qui demande si peu en retour qu'il semble qu'on ne puisse le lui refuser. C'était toute une vie arrangée d'avance avec un époux, avec une famille, avec les grands soins et les petits chagrins qu'elle entraîne à sa suite.

Et telle était la pureté de cet esprit exalté, qu'il n'y avait rien de plus chaste que cette jeune fille parlant de son mari, de sa maison, de ses enfants à venir; elle était comme les anges, elle voyait tout cela du ciel ; ses pieds ne s'étaient pas encore salis à la boue du monde, ses ailes ne s'étaient pas encore déchirées aux tranchants aigus des intérêts égoïstes, elle nageait à plein vol dans ime atmosphère limpide et lumineuse...

Et sa mère l'écoutait toujours, l'admirant ainsi, Tadoranl d'être si confiante, et s'attristant cependant à la pensée qu'elle s'élançait peut-être vers un but où elle ne trouverait qu'un sol aride et un air glacé.

Enfin, la mère interrompit ce doux babil, et pour ne pas laisser s'accroître l'embarras d'une rencontre entre Julie et monsieur Villon en leur donnant le temps de réfléchir Tim et l'autre , elle demanda à sa fille de descendre sur-lechamp au magasin.

Le hasard fit que cette rencontre eut lieu d'une façon plus facile que ne l'espérait madame Thoré.

Toutes deux, en entrant au magasin, trouvèrent monsieur Villon fort occupé à faire étaler devant une belle dame les plus riches marchandises de la maison.

— Tout cela est fort beau, disait cette dame; vous êtes une riche maison^ à ce que je vois. Monsieur Thoré est établi depuis longtemps?

— C*est une des plus anciennes maisons de Paris. Monsieur Thoré Ta reçue de son père.

— Ah ! disait la jeune dame en examinant un thé, c'est donc un jeime homme !

— Non, madame, non.

— Il est marié?

— Oui, madame...

Regardez ceci; les Anglais n'ont rien qui approche de cette finesse de découpures. . .

— Oui, vraiment... c'est très-bien... Et il a des enfants, monsieur Thoré?

— Oui, madame.

Madame Thoré entrait avec Julie au moment où cette dame faisait cette question v

— Voilà sa femme et sa fille, madame.

L'étrangère se retourna et ne put retenir im vif mouvement de surprise à l'aspect de ces dames. Elle les examina avec une attention qui eût pu passer pour de l'insolence, s'il ne s'y était mêlé un singulier étonnement et une expression de sombre colère.

Cependant Julie et sa mère rentrèrent dans leurs bureaux, après avoir salué la dame, qui dit assez bas à monsieur Villon :

— Ah! c'est là madame et mademoiseUe Thoré?

— Oui, madame.

— 11 me semblait que vous m'aviez dit que monsieur Thoré avait un fils?

— C'est vrai, mais je ne crois pas en avoir parlé à madame...

— C'est possible, j'aurai mal entendu. Veuillez me faire envoyer ce thé.

— A quel nom et à quelle adresse?

L'étrangère s'arrêta au moment où elle allait répondre...

— Ne me l'envoyez pas, faites-le emballer; on viendra le prendre un de ces jours... Dites-moi le prix, je vais le payer.

En parlant ainsi, elle regardait Julie avec' mie expression menaçante et un sourire sardonique.

— C'est inutile, dit Villon, et quand madame l'enverra j chercher...

— Non, monsiem*... je pars pour la campagne... je préfère payer... la personne qui viendra chercher ces porcelaines me les enverra...

— Alors, madame, pour la campagne, il faudra une caisse, et nous ajouterons le prix de l'emballage.

— Ajoutez tout ce que vous voudrez, dit la dame avec impatience.

Pendant tout ce temps elle n'avait pas quitté Julie du regard.

— Mademoiselle Julie, dit Villon, voulez-vous faire facture du service anglais numéro 5?...

Julie prit ime facture, madame Thoré un registre.

— Madame veut-elle une facture détaillée?

— Oui, oui, dit la dame d'une voix particulière, oui, je désire une facture détaillée.

Villon lui offrit une chaise dans le bureau des daines, mais elle la refusa et resta en dehors du grillage, pendant que la mère et la fille écrivaient sous la dictée de Villon.

Madame Thoré regarda plusieurs fois pour voir si cette étrangère continuait à les examiner avec la même curiosité. Mais elle était plongée dans de profondes réflexions, et, soit qu'elle se rappelât le passé, soit qu'elle méditât quelque projet à venir, on eût pu juger, à la sombre expression de son visage, qu'elle soulevait en elle de cruels souvenirs, ou qu'elle se promettait une terrible vengeance.

LA LIO?iNE 81

A peine Julie eut-elle fini, qu'elle passa la facture par un petit guichet, en disant :

— Voilà, madame.

Celle-ci la prit et la regarda avec une attention qui eut fait dire à monsieur Thoré que cette dame ne payait pas sans vérifier ses comptes, et qui fit presque peur à madame Thoré.

Cette dame plia soigneusement la facture, et en jeta le montant sur la tablette du bureau, puis elle s'éloigna rapi- > dément, sans un mot qui eût rapport à l'achat qu'elle venait de faire, sans une inclination pour répondre aux saints empressés et commerciaux«de monsiem* Yillo;i.

Personne ne se doutait qu'avec cette femme un horrible malheur était entré dans la maison.

— Hum ! fit le commis, €n prenant l'argent déposé sur la tablette, voilà une drôle de pratique.

— Singulière, en effet, dit madame Thoré, qui tendit au commis les billets que Victor lui avait renvoyés, et qui ajouta : *

— Faites rentrer ces deux mille francs en caisse.

— Ces deux... mille... fit Villon stupéfait.

-Oui...

— Comment passerai-je ce versement?

— J'ai pris deux mille francs ce matin... je vous les rends ce soir, il est inutile que cela paraisse sur les livres.

— Pardon, madame, dit Villon avec amertume, l'article est passé, je ne puis pas sortir d'argent de ma caisse sans en passer écriture... Je ne puis pas en faire rentrer sans faire de même...» et madame sait bien que les livres de com- «ierce n'admettent pas de ratures... 11 faut donc que je sache...

— Monsieur... dit madame Thoré avec impatience.

— Il faut que madame veuiUe bien me dire, reprit Villon, en baissant la tête, comment je dois...

ï<2 LA LIONNE

— Eh bien ! dit Julie d'un air moqueur, écrivez : Pour refus de les recevoir de la part de celui à qui ils étaient destinés.

— Vraiment! dit Villon d'une voix altérée et en regardant madame Thoré.

— Oui, dit celle-ci, c'est la vérité... An'angez cela comme vous l'entendrez...

Villon ne dit rien, prit l'argent de l'étrangère et les billets, il alla à son bureau oii il écrivit d'abord la Tente du thé, et ensuite, sur sa main courante :

«Reçu deux mille francs destinés au sieur Amab, et que celui-ci a refusés. » *

Sa main tremblait en passant cet article, et, ce qui n'était peut-être jamais arrivé à un livre de commerce, ime larme d'amour et de désespoir vint fah*e un pâle pâté sur celle somme de deux mille francs.

Pendant ce temps, Julie disait tout bas à sa mère :

— Ce pauvre monsieur Villon, il ne comprend pas ce fier désintéressement.

— Tais-toi, Julie! tais-toi î... il le comprend plus que tu ne crois.

La fin de cette joimiée fut triste et pénible pour tout le monde.

Charles, contre son ordinaire, ne rentra que fort tard.

PRISME DE l'amour.

Le lendemain fut plus triste eqcore.

Quand madame Thoré demanda Chariës^ avec lequel elle voulait avoir un moment d'entretien, elle apprit qu'il était parti de très-grand matin, d'assez grand matin pour n'avoir

pas reçu une lettre qui fut remise à madame Thoré, et sur l'adresse de laquelle elle reconnut l'écritm-e d'Amab.

Du reste, cette sortie matinale n'avait rien d*ëtonnant : Chailes vivait avec une entière liberté.

A part le sot métier de bouffon qu'il avait accepté, c'était un loyal garçon qui travaillait avec zèle, qui ne faisait point de dettes, et qui menait une vie assez rangée pour que sa mère fermât les yeux sm* les petites irrégularités qu'il se permettait très-rarement, et qu'il avait gi-and soin de tenir cachées.

A ce propos, il faut dire qu'il y a des gens qui déblatèrent avec feu contre l'hypocrisie des jeunes gens qui mentent à leurs parents sur certaines petites fautes. Us ont de gros mots tout prêts pour qualifier l'impudence de ces mensonges et le déplorable avenir qui attend ces malheureux.

Madame Thoré n'était point de cet avis : si elle ne trouvait pas une excuse aux fautes de son fils dans le soin qu'il mettait à les cacher,elle y voyait du moins un témoignage de respect et de soumission.

Peut-être, dans ime autre famille que la sienne, avaitelle vu quelques-uns de ces jeunes progressistes, qui discutent insolemment avec leur père le droit qu'ils ont de découcher, de faire des dettes, de mener joyeuse vie, chez qui la franchise du vice est im vice de plus ; âmes corrompues sur lesquelles la famille n'a plus d'action, car ils ne la respectent plus assez pour lui mentir, car ils prétendent lui imposer leur scandaleuse conduite.

Or donc, madame Thoré savait les escapades de son fils, et, en toute autre circonstance, cette sortie matinale ne l'eut point alarmée. Mais il est des jours oii tout prend un sens triste et menaçant, et il fallut à madame Thoré toute la force de sa résolution, poiu* ne pas envoyer chez Amab, îifin d'avoir des nouvelles de Charles.

Elle était au plus fort de son inquiétude, lorsqu'elle vit arriver le jeune peintre.

En effet, 6n doit se rappeler que la veille , Amab avait écrit à Charles. Dans cette lettre il le priait de vpnir sur-lechamp, et déjà les deux tiers de la journée étaient passés sans que Charles eût paru à l'atelier.

Amah, alarmé de cette ahsence, venait pour savoh- ce qu'était devenu ce jeune homme, car il supposait avec quelque raison que la vengeance de Léona avait pu entraîner Charles dans quelque piège dangereux.

Il fallait que cette crainte fût bien sérieuse poiu» déterminer Victor à aller chez madame Thoré, car il avait compris que Julie poiu'rait voir dans cette visite un empressement amoui-eux.

tt Eh bien ! s'était-il dit, si on me laisse entrevoir que c'est ainsi qu'on comprend ma venue, je répondrai assez clairement pour qu'on n'ait plus de doute sur mes intentions. »

Par une étrange bizan^erie, cet amour, qui lui était indifférent, le préoccupait sans cesse. 11 lui causait im malaise et un embarras dont il voulait dégager sa vie.

On verra ce qui advint de cette résolution et de la manière dont il l'exécuta.

Madame Thoré avait eu la force de ne pas envoyer chez Amab ; mais elle ne put contenir le vif mouvement d'anxiété qui la fit s'avancer vers le jeune peintre, qui, sans doute, allait la rassurer.

Julie comprit ce mouvement comme un accueil plus amical par lequel ^a mère voulait réparer l'espèce d'injm*e qu'elle avait faite à Victor , et l'en remercia du fond de l'âme.

Victor reçut cette démonstration empressée avec une timidité triste.

— Je suis charmée de vous voir, monsieur, dit madame Thoré, car j'allais envoyer chez vous pom*...

LA LIONNB 85

— Madame^ reprit Victor en rinterrompaiit vivement, je suppose qu'il y a un sujet sm- lequel toute coiTespondance est finie entre nous; je vous le demande en grâce.

Monsieur Villon toussa bruyamment et écrasa une plume sui' son bureau.

— Nous parlerons de cela avec mon mari, dit madame Thoré assez froidement; mais je voulais savoir si vous aviez vu Charles aujourd'hui.

Victor essaya de cacher l'inquiétude que lui donnait cette question, et il répondit :

— Non, madame, non, je n'ai point vu Charles ; je lui avais écrit pour le prier de venir chez moi.

— N'est-ce pas là votre lettre ?

— Oui, madame, et comme je n'ai pas encore reçu de réponse, je supposais que Charles était indisposé, et je venais pour savoir de ses nouvelles.

Toute l'âme de cette mère fut saisie d'un froid glacial. Sans s'en rendre compte, madame Thoré prévit quelque affreux malheur.

— Quoi ! vous n'avez pas vu Charles aujourd'hui?

— Non, madame.

— Et vous n'avez aucune idée des causes de son absence?

— Aucune, dit Amab avec embarras; car il recomiaisiiait que ses craintes étaient justifiées.

— Vous n'avez pas entendu parler de quelque pai-tie de plaisir projetée avec ses amis? Vous ne supposez pas qu'il ait quelque raison ou peut-être quelque... occupation qui l'éloigné ?

Et la façon dont madame Thoré prononça ce mot occupation.., permettait à Victor de le prendi-e dans son sens le plus étendu : c'était lui demander si Charles n'avait pas été enti-ahié dans un de ces rendez- vous qui n'ont pas de ûom qu'on puisse dire devant ime jeune fille.

Victor le comprit, et voulant se donner le temps de sa-

voii" ce que Chaiies était devenu, il répondit avec lui trouble qui venait du mensonge qu'il allait faire, et que madame Thoré prit pour rembarras qu'il éprouvait à confirmer les soupçons d'une mère :

— 11 est possible qu'il ait, comme vous dites, une occupation qui l'ait tenu éloigné toute la journée... Cependant, ce n'est pas dans ses habitudes, il est exact, et si je le retrouve à l'atelier, ce que je suppose, je le gronderai.

— Ainsi, vous n'avez aucune crainte?

— Aucune; mais j'ai besoin de lui, et je comptais le trouver ici; et comme je vous l'ai dit, si je le trouve chez moi, je vous l'enverrai.

Victor se leva et salua.

Depuis qu'il était entré , Julie , les yeiix baissés sur son ouvrage ,- n'avait pas levé la tête. Pour elle , l'absence de Charles était un prétexte que Victor avait pris avec empressement.

Son dépail précipité était un acte de complaisailce, une de ces humbles servilités par lesquelles im amant cherche à gagner les bonnes grâces d'une mère. Elle regarda Victor pom* le remercier. Celui-ci était levé et prêt à sortir. Ce regard l'arrêta ; il parut hésiter, puis il reprit sa place. A ce moment , il se décida à mettre en exécution le plan de conduite qu'il s'était tracé vis-à-vis de Julie.

Alors seulement aussi, madame .Thoré se souvint que c'était là une visite difficile à soutenir pom* elle et pour sa fiUe.

Elle tenta de jeter l'entretien bien loin des pensées qui pouvaient les occuper l'un et l'autre, et elle dit à Victor :

— Est-ce pour quelque nouveau tableau que vous aviez besoin de Charles ?

— Non , madame , je ne suis pas encore assez pressé de travaux pour être obligé de faire travailler mes élèves, et ce n'est qu'aux grands maîtres qu'il appartient de dédaigner

LA LIONMC 87

assez certains détails de leui-s œuvi-es , poui* les contier à des mains moins habiles que les leurs.

— Cependant , vous préparez sans doute quelque nouvelle composition ?

— Je travaille toujours , répondit Amab en appuyant sur ses paroles : il y a tant à faire pour devenir un grand artiste.

— Ne l'êtes-vous pas déjà ?

— Oh ! non , madame , s'écria Victor avec chaleui*^ et comme s*il se- jetait avec empressement dans ime voie dont on avait abaissé la barrière devant lui. C'est par d'autres travaux , d'autres efforts que les miens , qu'on arrive à cette haute renonunée^ à cette position puissante qukest la couronne des artistes.

Pour être digne de ce nom de grand artiste, il faut avoir le courage de lui sacrifier son repos, sa santé... sa vie, s'il l6 faut...; bien plus que cela, ses plus chères espérances, le bonheur rêvé et qui vous sourit au réveil.

Quand on veut la gloire , il faut oublier la fortune ; il faut presque déserter sa famille , quand on a le bonheur d'en avoir ime; la vie d'un artiste, c'est une perpétuelle lutte, une abnégation de toutes les heures. Ce sont les études incessantes , les voyages lointains qui dévorent les jeunes années que d'autres donnent aux plaisirs.

— Mais aussi, quand on revient, on est heureux, dit madame Thoré, qui cherchait à voir clair dans les sentiments d'Amab.

— Oui, madame, hem*eux, quand on retrouve une famille à qui Ton peut dire : Voilà ce que je rapporte de gloire, en échange du chagrin qu'a fait mon absence.

Madame Thoré ne put se méprendre à l'intention que Victor mettait dans ses paroles.

Evidenunent, Amab «désirait qu'elles eussent un sens pai*-

S8 LA LIOKNE

ticulier pour celle qui Fécoutait. C'était comme mie explication de ses sentiments et de ses projets.

Madame, Thoré voulut que cette explication fût aussi complète que pouvait le désirer Victor , et elle lui dit d'une voix émue :

— Mais la tendresse de sa propre famille n'est pas la seule à qui l'on puisse rapporter sa gloire ?

Julie se prit à trembler à ces paroles, monsieur Villon s'agita sur sa chaise tournante qui gémit aigiement, et madame Thoré attendit.

Victor ne répondit pas sur-le-champ , tant il fut sm-pris de l'ouverture qui lui était faite.

Enfin, il sq prit d'un grand courage, et il répondit :

— Je ne suis pas assez vaniteux pour croire que je puisse inspirer une affection assez vive... peut-être assez patiente... pour attendre... un retom* incertain... peut-être.

Julie étouffait : sa respiration était pénible... Victor continua :

— Car s'il était possible que quelqu'un me sût gré du peu que je suis, croyez-vous, madame, que je fusse assez fou pom* espérer que cette affection sm'vivraità l'absence?... car je partirai sans doute bientôt. Que peut le souvenir d'uu pauvre ai'tiste vagabond contre les hommages, contre les tendres sollicitations de tout ce qui entome cette affection laissée derrière lui ? ce serait l'exposer à une lutte bien chanceuse...

Et, ajouta-t-il avec im soupir, il trouverait probablement ime déception au retour.

Julie le regarda, et ne baissa les yeux que devant le regard sévère que lui jeta sa mère.

Victor continua :

— Ce n'est pas qu'il eût le droit de blâmer l'oubli qui l'accueillerait.

Que doit-on à celui qui fait des promesses qu'il ne tien-

drapas peut-êti'e? Peut-on compter siir un cœui* qui pré- 1ère les chances d'une carrière éclatante, mais aventureuse, au bonheur qui venait s'asseoir près de lui ?

Poui-ma part, madame, si jamais (ici la voix de Victor se troubla), si jamais, dis-je, j'avais pu espérer qu'une pareille tendresse me fût promise, i'aurais cru de mon honneur de lui dire : « Ne confiez pas les rêves de votre bonheur à un de ces êtres capricieux, fantasques, qui vivent avec leur pensée conune avec leur plus chère compagne ; craignez de voir se briser vos espérances contre un dépit, contre une colère où vous ne serez pour rien.

» Ne demandez pas votre bonheur à celui qui ne peut pas vous devoir le sien tout entier; n'approchez pas votre âme délicate et faible de ces esprits de fer qui, lancés par leur ambition conune un flèche par un arc puissant, déchirent et brisent tout ce qui les arrête, et S3 brisent quelquefois ^ux-mêmes avant d'arriver au but. »

Jïdie tremblait à faire peur à sa mère.

Madame Thoré voulut rompre l'entretien, et dit d'une voix suppliante : *

— Vous avez peut-être raison ; mais Charles ne revient i'as... Seriez-vous assez bon...

"^ C'est juste, madame, dit Victor avec empressement, je vais le chercher et je le ti-ouverai, je vous le promets.

Il sortit.

Julie étouffait.

^ mère tout alarmée lui dit tout bas :

"^ Eh bien ! tu Tas entendu?

•* Oh ! ma mère, fit la jeime fille en laissant éclater son ™^ur, qu'il est noble et grand !

— Mais tu ne l'as pas compris ! s'écria sa mère alarmée ; il va partff, il l'a dit.

*-Hé bien ! ma mère, repartit Julie avec mie joie fière, i«Vattendi-ai.

yO LA LIONISE

Quand rincendie est largement allumé^ tout lui pi-ofltc, jusqu'à Teau qui éteindrait un faible brasier : c'est de même en amour.

Madame Thoré se tut, monsiem* Villon écoutait.

Victor avait-il parlé sincèrement? Madame Thoré l'avait cru d abord, et elle admirait cet homme qui se sacrifiait pourguérir une blessure qu'il avait faite sans le vouloir.

Mais en voyant que tout cela n'avait fait qu'exalter da- i vantage la passionde Julie, elle douta, elle se demandas! : elle n'avait pas affaire à un séducteur d'une habileté supérieure.

Madame Thoré se perdait dans ce langage hautain et sonore de Victor Amab.

Pour elle, la gloire, larenonmiée, nîétaient pas des mots vides de sens; mais elle ne comprenait rien à ces sublimités religieuses que certains écrivains ont mises à la mode au sujet de l'art et des artistes. Elle comprenait qu'on travaillât beaucoup, qu'on négligeât pom» cela ses plaisirs, sa femme même, sa maîtresse au besoin ; mais cela ne s'appelait pas, dans son style, de sublimes abnégations, d'ardentes luttes. '

Pom* elle, un peintre était un peintre ; mais ce n'était pas un prêtre de l'art drapé dans ses inspirations célestes et sa mission divine. Elle ne trouvait pas cela ridicule, elle ne connaissait pas assez les aiiistes pour cela; mais elle était étourdie, incertaine, et, en voyant sa fille s'éprendre à ce langage métaphorique, elle se sentit tout à fait découragée.

Elle pensa à son fils qui pouvait l'éclairer, la guider, et reprit sa première inquiétude, en voyant que l'heure du dîner était passée, et que Charles n'avait pas encore repai-u.

LA LIOKNE 01

Le lendemain, Victor était dans son atelier, se félicitant du courage qu'il avait montré la veille, et se disant :

« Cette jemie fille a dû me comprendre, ou tout au moins sa mère; il est impossible de dire plus clairement à une femme : Je ne puis pas vous aimer, et c'est une folie à vous de m'aimer.

» D'ailleurs, qu'est-ce que tout cela? un petit roman que cette petite a fait à elle toute seule... car, que lui ai-je deinandé, moi ? de me laisser fafre un croquis de son vidage... ce n'est pas là une déclaration. Elle est bien avertie a présent, et, ma foi, si elle ne m'a pas compris, je finirai par m'expliquer clairement avec son frère. »

Alors il se souvint qu'il avait promis la veille à madame Thoré de retrouver Charles et de le lui ramener.

Dallait s'informer a quelqu'un de ses élèves, lorsqu'il Vil entrer dans son atelier un homme de vingt-cinq ans tout au plus, mis avec une parfaite élégance, d'un visage ïïoble, mais déjà usé, et couvert de cette pâleur tachée de veines pourprées qui disent que la mort habite dans ce corps vivant. Il était d'un blond fade, d'une taille élancée, .^t qu'il poilait kvec une certaine roideur.

Une ardeur fébrile allumait ses grands yeux bleus. Des lèvres pâles et minces, un nez busqué, un front large et développé, dénotaient chez ce jeune homme l'intelligence, ^ volonté et le courage.

Mais nul sentiment tendre ne semblait avoir place dans ^tle nature puissante et passionnée.

U demanda monsieiu* Victor Amab d'une voix douce, "^s fatiguée, et après que celui-ci se fut nommé, il lui dit :

— Peut-on vous parler d'affaires devant ces messiems?

— C'est à vous, monsieur, à juger si ces affaires peuveni avoir des auditeiu*s.

' — Ma foi, dit le jeune homme, je n'en sais rien ; je viens pour vous acheter un tableau.

— Vous pouvez parler, dit en souriant Victoi. *

— J'ai envie d'avoir votre Vierge aux pleurs, dit le jeune homme; n'est-ce pas comme ça qu'on la nomme?

Ce nom n'était encore arrivé à Amab que pai- la lettre de Léona; il se demanda si cet inconnu n'avait pas quelque rapport avec elle.

— Un pareil désir me flatte, monsieiu-; il me montre que ce tableau vous a frappé.

— Je ne l'ai pas vu. C^st quelqu'un qui le veut absolument, et à qui j'ai absolument envie de le donner... Voilà la vérité...

Vous voyez que je n'y mets pas de finesse. Aussi, je vous prie, ajouta-t-il en riant, ne m'écorchez pas trop.

— Vous me rendez curieux, dit Victor; et peut-on sa voir quelle est la personne qui veut absohmient avoir ce tableau?

— Elle m'a formellement défendu de la nonmier. Poui i quoi? je n'en sais rien. C'est bien l'esprit le plus fantasque... Mais enfin, elle le veut, j'obéis...

Voyons, quel est votre prix ?

« Elle le veut, » avait dit le jeune homme ; c'était doue une femme dont il s'agissait. Amab ne douta plus que l'acheteur ne vînt de la pai-t de madame de Cambure, etilrepailit en mettant une question à la place d'mie réponse:

— Quel serait le vôtre ?

— Léona m'a dit que cela valait au moins dix mille franiJ?- C'était le nom qu'attendait Victor, et qui devait le décider à fah-e ou à ne pas faire le mai'ché.

Les élèves s*entre-regai*dèi'ent. Le tableau était richement ;tiinë.

—Eh bien ! reprit le jeune homme, cela vous va-t-il ? Avant qu'il répondît, on vint annoncer à Victor que deux mes l'attendaient dans son appartement : c'était sans ute quelque portrait à faire.

Victor dit qu'on les priât d'attenfire dans le salon qui nimuniquait à son atelier par une issue fermée d'épaisses rtières de vieux brocart.

S'il eût été tourné de ce côté, Amab eût vu une main illever la portière, un regard rapide parcomir l'atelier, il eût peut-être entendu ce mot échappé à l'anxiété manelle : a Mon Dieu ! où est-il? » mot que prononça marne Thoré, cart'était elle.

A ce moment il suivait des yeux le jeime homme qui, ant aperçu dans un coin de l'atelier une panoplie, se mit la frapper de sa badine, en s'écriant : — Tiens! ce n'est pas mal, ça...

Piiis l'acheteur se retourna :

—Eh bien! votre juste prix? dit-il, voyons... Pendant ce temps, Victor avait cru comprendre que manie de Cambure, cette femme si grossièrement insultée r le frère de Julie et par lui-même, ne pouvait désirer ^ge de cette charmante fille que dans un but de venance. Peut-être,, se dit-il, voulait-elle acquérir cette ttvre, qui l'avait enthousiasmée jusqu'à la folie, pour l'aiantir.

Celte pensée fit peur à Amab , et comme le dandy re- «ivela sa question :

-Monsieur, dit froidement Victor, mon tableau n'est 's à vendre.

-Voilà! s'écria le jeune homme, j'en étais sûr!..» je y ferai toujours prendre... J'aurais dû vous envoyer ^'<iue brocanteur... Vous refusez dix miUe...

04 LA LIOISNE '

— Oui, monsieiu'.

— Eh bien! douze...

— Non, monsieui'.

— Quinze, dix-huit, vingt mille francs...

Les élèves regardaient Amah, à qui de pareilles oflres paraissaient une foilune inespérée; plus qu*une fortune, une consécration de ftn succès.

Il fut sur le point d*arrêter Félan financier du jeune honune en lui disant :

— Donnez-moi donc dix mille francs, et ce tableau vou^ appartient.

Mais il avait dit que ce tableau n'était pas à vendre, et il eût rougi de faire de cette assertion une ruse de spéculateur; son orgueil s'y opposait.

— Non^monsieur, répondit-il avec effort. v

Le jeune homme resta stupéfait du refus, pendant que les élèves admiraient le désintéressement de leur maître, à moins qu'ils ne s'étonnassent de le voir mettre à son œuYiv un prix qu'elle ne valait pas. .

— Tenez, dit enfin l'acheteur, j'ai promis ce tableau... Soyez franc; dites votre prix tout de suite. j

J'ai bien donné en une heure quatre-vingt mille ù-ancs de diamants pour un bal... je puis bien donner trente, quarante mille francs pour une fantaisie. Je l'ai promis ; faite^rl en votre profit... Je payerai ce que vous voudrez, cinquante,! soixante mille...

La parole de ce jeune homme avait quelque chose d^ fiévreux : c'était l'émotion de ces malheureux dissipateiu», esclaves à la fois d'une passion folle ou d'une vanité féroi-e... à qui le bon sens qui leur reste montre toute la fu^ reur des sotti^es qu'ils font, mais qui les font avec une-sortfl d'acharnement. C'est l'honune habitué à l'ivresse de Feaiii de-vie, qui sait qu'il en mourra, et qui en boit avec rage, désespéré qu'il est d'en boire.

Amab comprit ainsi ce jeune hopune ^ et lui dit en Tinterrompant vivement.

— Ni pour soixante mille francs, ni pour deux cent mille vous n'aurez ce portrait : il n*est pas à vendre.

Le jeune homme s'arrêta, et dit avec un accent amer :

— Alors, c'est le portrait de votre maîtresse.

— Monsieur, dit fièrement Amab-, je ne permets à personne...

— Pardon , dit l'autre , je sais que vous êtes brave ; j'ai entendu raconter de vous un duel assez bizarre... Je n*ai pas voulu vous ofFenser...

Mais, avouez que si ma supposition n'est pas juste... ceci devient une énigme inexplicable...

— Vous en savez peut-être le mot sans vous en douter, lui dit Amab.

— Et probablement je l'ai dit sans m'en douter. ^Peut-être, dit Amab, qui pensait qu'en nonunant

Ima, ce jeune homme lui avait fait prendr^^ le parti de ne pas lui vendre ce tableau.

Celui-ci prit ce peut-être d'une tout autre façon; il en revint à l'idée que c'était le portrait d'une maîtresse adorée et qu'Amab lui sacrifiait sa fortime; il répliqua donc :

— Pardieu, monsieur, vous êtes un aussi grand fou que BQoi... Si cependant il vous vient une lueur de sagesse, tirez ïm bon à vue sur le comte de Monrion, en m'envoyant voti-e Vierge ; je m'en fie à votre probité.

— Ne comptez pas sur ce tableau, monsieur, dit Amab, et veuillez cesser des instances... qui...

— Qui vous sont pénibles, dit monsieur de Monrion d'un ton railleur... Est-ce que vous seriez homme à finir comme Ja reine Anne et à vous écrier : <i Voiis m'en direz tant î »

Eh bien ! monsieur, je ne fais pas, comme Mazarin, une supposition, je ne dis pas : Si on vous offrait cent, deux cent mille, etc.. moi, j'offre cent^ deux cent mille...

— Monsieur, dit Amab avec impatience, nous jouons un jeu d'enfants. J'ai refusé , pai'ce que j'ai des raisons particulières de refuser. Si j'acceptais la moindre des propositions foUes que vous me faites, je serais un malhonnête homme.

— Vous vous trompez, dit le comte, je payerais le double de ce que je vous offre, pour ne pas avoir la scène qu'on va me faire, et le double encore, pour pouvoir dire à quelqu'un :

« Vous avez désiré... vous êtes obéie. »

Vous me brouillez probablement avec elle, je vous pardonne le mal que vous me faites , mais il est possible que je m'en venge.

— Que voulez-vous dire?

— Je ne le sais pas trop moi-même... mais je vous eu avertis, peut-être dans deux heures, je serai votre' ennemi mortel...

Adieu, monsieur.

Le jeune homme sortit, et un miumure confus glissa dans l'atelier :

Victor Amab avait refusé deux cent mille firmes d'un tableau ! Raphaël et Rubens n'étaient que des polissons comparés à lui.

Amab resta un moment immobile et muet; im profond soupir s'échappa de sa poitrine ; il venait de soutenir une lutte terrible ; non pas qu'il eût cru à la possibilité d'un mai'ché aussi fou que celui que lui avait proposé en dernier lieu monsieur de Monrion, pfiais parce qu'il y avait énti-e le prix réel du tableau et cette exagération un milieu qui pouvait être une excellente affaire pour Amab.

11 chercha une consolation dans l'enthousiasme de ses élèves, et voulant donner à cette scène un sens qui le posât d'une façon héroïque, il leur dit :

— Messieurs, l'amour d'un homme est comme l'honneur d'une femme : rien ne doit pouvoir le payer.

LA LIOKKE 97

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