A LA RECHERCHE D UN FILS
Il avait à peine prononcé ces paroles^ qu'il entendit un léger cri dans le salon où il avait fait attendra les dames •pion lui avait annoncées.
Il y alla avec Tespérance qu'elles avaient pu entendre la magnifique conaédie qu'il venait de jouer. Il ne s'était pas trompé, on l'avait entendue ; mais un vif mouvement de dépit remplaça la joie que Victor en éprouvait, lorsqu'il reconnut madame Thoré et sa fille.
Le soin de sa propre gloire, et peut-être aussi le soin de la réputation de Julie, venait de coûter trop cher à Amab pour qu'il ne lui en voulût pas quelque peu.
Le trouble de madame Thoré était grand : il lui semi)lait impossible de douter de la passion insensée d'Amab.
Quant à Julie, il y avait en elle une extase qui rayonnait dans ses regards, dans son sourire, dans ce je ne sais quoi de divin dont le bonheur illumine la beauté.
Pour d'autres que pour ces dames, le vif mouvement qui agita Amab à leur aspect eût été ce qu'il était véritablement, du déplaisir et du dépit; mais pour des yeux prévenus conune ceux de Julie, ce fut la douloureuse confusion 'd'un cœur fier, siupris dans un de ses plus nobles sacrifices.
Comment se faisait-il que Juiie fût là? C'était le résultat de l'absence de Charles.
Madame Thoré, n'ayant pas vu revenir son fils, avait enfin Cf»nçu les plus sérieuses alarmes. Déjà Villon, déjà monsieur Thoré couraient dans Paris à la recherche du fugitif.
Après leur dépai-t, Julie avait fait obsei-ver à sa mère <Iu'on n'était pas convenu d'aller chez monsieur Amab.
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— Il m*eût fait informer de lui, s'il en avait eu des nouvelles, lui avait-elle répondu.
— Peut-êti*e n*a-t-il pas osé, avait dit imprudemment la jeune fille.
— S'il n'a pas osé, c'est donc qu'il est anîvé quelque affreux malheur! s'écria la pauvre mère.
£t, sur cette supposition, le cœur de madame Thoré s'était figuré des désastres accomplis, un danger de mprl, la mort peut-être. Elle avait quitté sa maison dans une telle s^tation, que sa fille avait voulu la suivre, et que sa mère l'avait laissée faire.
Pour être vrai, il faut dire que ni l'une ni l'autre n'avaient pensé, en x^e moment, à aucun autre intérêt que celui de Charles.
Mais ce que toutes deux venaient d'entendre ne les avait pas laissées dans cette sympathie d'inquiétude : la sœur avait oublié son frère, lorsque la mère pensait toujours à son fils.
Elle courut vei's Amab, et lui prenant les mains :
— Charles! lui dit-eUe, avez-vous des nouvelles de Charles?
— Aucune^ madame, dit Amab, charmé de voir aborder ce sujet; je n'en ai aucune...
•^ Mais il est donc mort !... s'écria la mère avec désespoir... Oh! mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Charles, qu'est-il devenu ?* ; .
-^ Quoi, monsieur, vous ne savez rien ?
— Rien^ madame...
-«■ Ne craignez pas de me tout dire, car, à votre aif ti*oublé..i je comprends, je devine...
— Je vous jure, madame, que je n'ai aucune nouvelle de lui.
— Que vous a-t-on dit, reprit Julie, là où vous êtes allé le chercher hier?
Amab n*avait été nulle pai*t; mais, en présence de la douleur de cette mère, il ne voulut pas paiaitre avoir négligé le devoir qu'il s'était engagé à remplir.
— On ne l'a point vu.
— C'est quelque querelle, répondit avec trouble madame Thoré, un duel peut-être...
— n eût choisi des témoins parmi ses camarades, et ces témoins, quels qu'ils fussent, vous eussent avertie d'un malheur, s'il était arrivé.
— Alors, c'est un affreux accident...
— La police Weûi découvert et vous eût fait prévenii*. —Mais, qu'est-ce donc s'écria madame Thoré en se
tordant de désespoir et en tombant sur un siège où elle se mit à pleurer.
— Un ennemi caché, peut-être, s'écria Julie.
Victor se troubla et tressaillit : la jeune fille venait de toucher juste aux craintes qu'éprouvait Amab, et les avait fait se révéler.
Julie, dont le regard semblait voir Victor sans le regarder, aperçut ce mouvement, et, l'entraînant vivement, elle lui dit tout bas : '
*-0h! si vous avez quelques indices, dites-le-moi.. Voyez ma mère, elle en momxait... et moi, j'en serais bien malheureuse, ce serait un coup affreux dans notre famille, et Y0US3 vous devez y prendre part, car Charles vous aimait connue un frère é
^ Eh bien ! madame, rentrez chez vous, dit Amab en ^'adressant à madame Thoré, qui, en voyant sa fille parler ^ au peintre, pensa qu'on voulait lui cacher quelque fa* tal secret et s*était rapprochée d'eux.
Amab avait compris enfin qu'il devait quelques bons ofBces à une douleur dont il était jusqu'à un certain point cûi^MiUe, et il ajouta:
JOO LA LIONNE
— Rentrez chez vous, veuillez m'y attendre toute la journée...
Je vais m'infonner près de quelqu'un...
— Qui cela?... s'écria madame Thoré... Oh! j'ii-ai moimême.
— Ce n'est pas possible, dit Victor avec embaiTas. Madame Thoré le devina, et, à son tour, l'entraînant à
l'écart, elle lui dit tout bas :
— C'est chez une femme, n'est-ce pas?
— Sans doute , mais ime femme chez laquelle vous ne pouvez vous présenter.
— Le désespoir d'une mère a le droit d'enti-er partout, monsieur, fût-ce dans une maison infâme?
— Ce n'est pas cela, madame ; mais je vous jm-e que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas y aller... D'ailleurs, vous ne savez rien... vous n'obtiendi-ez rien...
J'y vais à l'instant même...
— Eh bien ! je vous y accompagnerai, je vous atteiulrai... à la porte. . . cachée dans un fiacre.
— Madame!...
— Je veux vous suiwe, monsiem*, je le veux.
11 y a dans la volonté d'une mère un pouvoir auquel \e^ plus indifférents obéissent.
Amab consentit.
Quelques minutes après, un fiacre s'arrêtait à quelques pas du no... de la rue Joubert.
Amab en descendit seul : sur l'indication du concierge, il monta au premier étage et demanda madame Léona de Cambure; il lui fut répondu que madame était sortie.
Il voulut savoir à cfùelle heure il serait possible de la voir. 11 lui fut encore répondu que madame ne rendait point comptera ses gens de ce qu'elle voulait faire, et qu'il était possible qu'elle rentrât dans cinq minutes, comme il
se pouvait qu'elle ne rentrât pas de huit jours et qu'elle restât à la campagne.
Amab ne put obtenir d'autre réponse..
En redescendant^ il fut très-étonné de voir le fiacre de madame Thoré avancé jusqu'à la porte coçhère.
Là se trouvait aussi une petite charrette à bras, traînée par un conunissionnaire ; sur cette charrette était une grande caisse où on avait écrit : fragile, avec la marque T. R. : c'était celle de la maison Thoré; c'était la caisse renfermant le thé qu'était venue acheter la veille cette dame si belle, si curieuse, si insolente, qui n'avait voulu dire ni son nom ni son adresse.
— Oui, oui, disait madame Thoré à sa fille, c'est cette femme qui a perdu mon fils... mais je m'adresserai aux magistrats, je découvrirai son crime, je lui arracherai ce pauvre enfant...
î>éjà madame Thoré ne croyait plus à la mort de Charles ; mais elle craignait une fuite, un départ avec une adroite courtisane ; une de ces passions folles qifi égarent et perdent la jeunesse ; elle pensait à la beauté de cette femme, à l'expression farouche de son visage, à cette impudente investigation qu'elle était venue faire de sa maison, et elle s'écria : — mon Dieu ! dans quelles mains est-il tombé !
Toutes ses craintes lui parurent des certitudes au moment où Amab vint lui rendre compte de la réponse qu'il avait reçue. '
-* Je l'avais deviné, ils sont partis ensemble.
—Fasse Dieu que cela soit ! dit Amab, qui avait des terreurs bien plus graves que celle-là.
— Que voulez-vous dire ? dit madame Thoré.
—Que ce serait une foUe déjeune homme, reprit Amab, ^ aurait probablement une fin prochaine.
— Mais où est-il? où sont-ils?
— Voilà ce que j'espère savoir dans quelques jours.
— Dans quelques jours, dites-vous?
— Oui, madame.
— Mais je le sam^ai dans quelques heures, moi... La police va être avertie, cette femme dénoncée...
— Et si vous vous trompiez, madame? dit Amab, qui craignait de voir son nom ridiculement mêlé à un scandale grotesque, et qui n'aimait l'éclat qu'autant qu'il pouvait lui profiter. D'ailleurs, ajouta-t-il, Charles est d'un âge où l'on est, selon la loi, le maître de ses actions. Il a pu partir, s'il l'a voulu.
— Comment l'aurait-il pu faire, sans autre argent que le peu que je lui donnais ?
— Et s'il s'en est procuré par des moyens qui ne vous paraissent pas honorables, youdriez-vous les faire ébruiter?
Madame Thopé poussa une exclamation désespérée : cette crainte brisa l'énergie de sa douleur, et elle se laissa aisément persuader par Amab, quand celui-ci lui dit;
— Sans cesser vos démarches, d'un autre côté, veuillez vous confier à mbi, je vous jure sur l'honneur que je n'aurai ni repos ni trêve que je n'aie découvert Charles, que je ne vous l'aie ramené.
Madame Thoré accepta cette promesse et consentit à retourner chez elle ; mais Amab qui, pour prévenir les effets de la douleur de madame Thoré, s'était engagé k plus qu'il ne pouvait, Amab se demanda, lorsqu'il fut seul, comment il tiendi'ait l'engagement qu'il venait de prendre.
Léona était partie, où était-elle, comment la découvrir?...
Un seul fil pouvait le conduire sur sa trace, ce fil était dans la main de monsieur de Monrion. Mais que pouvait-il aller dire à cet homme ? quels renseignements lui demander? de quel droit s'informer à lui de ce qu'était devenue Léona?
Amab' hésita longtemps, puis il s'écria tout à coup :
« Lâche et sot que je suis ! j'ai rêvé une gloire excep-
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tionnelle^ une vie marquée d*un sceau de bizarrerie ou de iatalitë^ et je recule lorsque le hasard me la présente, pour ainsidire, toute faite. L'amour de Julie, la colère de Léona. . . n'est-ce pas là deux événements de ceux qui mettent en relief un homme de génie? La gloire de Byron ne doit-^Ue pas quelque chose à Faudace de ses aventures?
» Qu'ai-je à craindre? Un duel? Eh bien! celui-là me pose, celui-là me dispense de^ l'ignoble rencontre dont je suis menacé, d
Amah se décida à se rendre chez le comte de Monrion*