SCÈNE DE FAMILLE LÉONINE
Le comte de Monrion demeurait rue du Faubourg-Saint- Honoré.
lorsque Âmab arriva, on lui dit qu'il était peu probable que monsieur de Monrion voulût le recevoir, attendu qu'il était en la compagnie de son oncle, le marquis de Montaleu.
Amab insista pour qu'on remit sa carte à monsieur de Monrion, et tout aussitôt on vint lui dire que le comte l'attendait. Du salon qui précédait celui où on allait l'introduire, il entendit le bruit d'une conversation très-animée.
Amab s'arrêta par discrétion.
— Entrez, entrez, lui dit le valet de chambre : monsieur le comte veut vous voir à l'instant.
Amab entra.
Pendant qu'il saluait, Monrion continua, tout en lui ren^ dant sa salutation.
—Tenez, dit-il à son oncle, voilà monsieur qui peut vous dire qu'on ne vous a pas trompé, en vous disant que je je- ^s l'argent par les fenêtres. J'ai voulu lui payer deux cent mille francs un tableau qui ne vaut peut-être pas cent
écus, et je suis tout prêt à les lui donner encore, si par hasard il vient pour renouer le marche.
— Je suppose que monsieur, qui a déjà refusé, refuse encore, repartit le vieillard à qui s'adressait le comte.
— Toujours, messieurs, dit Amab, et je viens ici poui' un autre motif.
En ce cas, mon cher peintre, reprit Gustave de Monrion, la parole que je vous ai donnée ce matin tient entre nous... nous sommes ennemis mortels, et un de nous est de trop, partout où sera l'autre. C'est ce que j'allais vous écrire au moment où monsieur le marquis de Montaleu, que j'ai l'honneur de vous présenter, est venu me faire le plus superbe discours.
— Comment se fait-il, dit Gustave en se retournant vers son oncle, que vous n'ayez pas cette éloquence à la Chambre?... vous seriez ministre...
Amab était pétrifié de ce qu'il voyait, de ce qu'il entendait; il admirait la patience du marquis de Montaleu, qui ne s'était pas récrié à l'insolente apostrophe de son neveu... c'était un noble et grand vieillard qui regardait Gustave avec im douloureux étonnement.
— Monsieur le comte de Monrion, lui dit-il, puisque vous persistez à déshonorer votre nom...
— Ce qui déshonore le nom d'un gentilhomme, dit celui-ci avec une hauteur incroyable, ce n'est pas de faire courir sur le turf, et de jouer le wisth à cent louis la fiche, quand il paye ses paris et ses chevaux... ce n'est pas de jeter sa fortune à l'amour d'une comiisane, quand il ne lui jette que cela.
Ce qui déshonore un gentilhomme, mon oncle, c'est de mentir aux lois de l'honneur et de la probité ; c'est de se couvrir de son nom pour échapper à l'infamie ou au châtiment que de sales intrigues appelleraient sur tout autre; aucun de ces crimes, je ne les ai faits.
Le jour oîi un créancier dira que j'ai trompé sa bonne foi, le jour o\h une fenune de bien élèvera la voix contre moi en disant que j'ai perdu sa réputation^ le jour où im homme pourra se vanter de m'avoir fait Tombre d'une insulte sans que je Taie vengée à l'instant même, ce jour-là, vous pourrez dire que j'ai déshonoré mon nom de gentilhomme; jusque-là, gardez ces phrases vides poiu* ceux qui les méritent mieux que moi.
— Mais, reprit son oncle, vois la vie que tu mènes.
— Je la connais, dit Gustave en se jetant sur un canapé : je me ruine et je me tue.
— Malheureux, s'écria le vieux marquis; mais la misère peut venir avant la mort.
— Rassurez-vous, mon oncle, je calcule mieux que vous ne croyez : j'ai arrangé les choses pour que mon dernier écu sorte de ma caisse le même jour que mon dernier soulfle soilira de mon corps ; et, dans le cas où je me serais trompé, ce dernier écu me servirait à chasser ce dernier souffle, si ma vie était plus tenace que je ne l'ai prévu. ,
liC marquis se détourna.
— Oh! je vous comprends, reprit Gustave, ceci vous est désagréable ; ceci vous prive d'un magnifique mouvement oratoire d'oncle : « Mon neveu, je vous déshérite ! »
— Change de manière de vivre, et toute ma fortune est à loi, dit le vieux marquis les larmes aux yeux.
— Il est trop tard, dit Monrion ; nous n'en sommes plus au siècle où l'on croyait à l'or potable pom* faire revenir les moribonds.
— Gustave^ dit le vieillard, et ce nom de tendresse familière fit tressaillir malgré lui le jeune débauché; Gus- ^ve, il y a un souvenir que je ne voidais pas vous rappeler, car j'aurais craint de le souiller en le faisant appaïaî- ^e dans cet asile d'immoralité; mais, puisque rien ne peut vous touclier, il faut bien que je vous le rappelle.
i06 LA LIONNE
Gustave, oublies-vous donc que vous avez fait mourir votre mère de chagrin ? «
— Ma mère ! ma mère !... s'éc;ria-t-il.
Le comte de Monrion fit un pas vers son oncie^ les poings fermés^ les lèvi'es convulsivement agitées; il mesura le vieux marquis d'un regard sinistre, tandis que celui-ci restait tristement immobile devant lui.
Ce calme aspect du vieillard imposa au jeune homme. Il détourna les yeux , et, par une singulière préoccupation, il les arrêta longtemps sur une petite tasse de porcelaine de Saxe posée sur une console : alors toute sa colère sembla s*enfuir avec le profond soupir qui s*exhala de sa poitrine.
Bientôt sa figure reprit cette expression de triste gaieté qu'il avait quand Victor était entré. Il se mit à sourire sardoniquement^ et s'adressant à Victor, il lui dit :
— L'homme qui touche du bout du doigt à une femme ou à un vieillard est un lâche , n'est-ce pas ? C'est du moins un des axiomes de la morale courante.
Mais quel nom devrait-on donner à la femme qui, forte de sa faiblesse, au vieillard qui, protégé par ses cheveux blancs, vous jette au visage une de ces accusations poui' lesquelles on demanderait tout son sang à un homme qui peut s'appeler im homme ?
On eût dit que le marquis éprouvait un sentiment de colère pareil à celui qui venait d'agiter son neveu, et peutêtre, contre tout autre que le fils de sa sœur, eût-il répondu par un défi à cette insolence, et cela malgré son âge et sa faiblesse.
Mais son ressentiment éclata d'une manière plus cruelle peut-être, car il lui répliqua :
— Monsieur le comte de Monrion, il n'y a pas de grande différencei en morale courante, entre demander tout son
ang à un Tieillard et épuiser la vie de sa mère dans les <armes.
— Encore! s'écria Monrion... Prenez garde... vous venez lîhez moi pour m'insulter... Prenez gai'de, naonsieur, ne (entez pas mes vices, puisque vous les connaissez si bien.*.
Avez-vous donc besoin que je fasse une action honteuse [wur déshonorer mes derniers jours? Eh bien! vous ne l'obtiendrez pas...
Tenez... ajouta-t-il avec un ricanement furieux, parlez.... naintenant je suis patient... dites que j*ai tué ma mère... [ue je Tai empoisonnée!... assassinée!... que sais-je... Je ous le permets... parlez... criez, radotez, je vous écoute...
Parlez donc... mais vous ne parlez pas !...
Monrion se jeta sur un divan en riant d'un rire glacé... 1 était livide... sa respiration était haletante et embarrassée 'omme le râle d'un agonisant.
Le marquis, qui le regardait d'un œil fixe, sembla perdre sa force... il chancela et quitta vivement le salon ; mais il ne put sortir de l'appartement, et se laissa tomber sur un ^iége, dans le salon qui précédait celui où venait de se passer celte scène.
Monrion fit un pas vers lui. Mais il s'arrêta et dit à Victor :
— Voyez ce qu'il a... confiez-le à ses gens... il me tarde d'en avoir fini...
Victor passa dans le premier salon, il trouva le vieux niarqms qui se relevait péniblement et qui s'apprêtait à sortir; fi lui offrit son bras.
— Laissez-moi, monsieur, lui dit doucement monsieur de Montaleu, c'est une faiblesse indigne devant un pareil nûsérable... Mais que voulez-vous? en le voyant là, hâve, défait, usé, aussi perdu de corps que d'âme, en voyant la mort et le vice rire ensemble sur ses lèvres flétries, je me >Tiis rappelé cet enfant si beau, si joyeux si tendre, qui fai-
sait Torgueil et Famour de sa mère , et sur lequel, moi, j'avais mis toutes les espérances de notre famille; je me suis rappelé le jeune homme brave, loyal, généreux (cai^ il était tout cela), qui nous promettait un si noble avenir, et alors, je me suis senti saisi du plus honible désespoir.
— Oh ! mais si vous essayiez encore...
— Non, monsieur... non... c'est fini... La main qui Ta poussé à sa perte pèse toujours sur lui... elle ne le lâchera qu'après l'avoir jeté dans la tombe... Fasse Dieu qu'elle ne l'y jette pas déshonoré !
Le vieillard fit un pas pour sortir, Monrion, qui avait tout entendu, parut aussitôt, et dit d'un ton solennel :
— La main qui m'a poussé à ma perte, c'est la vôtre, monsieur, ce sont vos sévérités cruelles, vos petites dénonciations à ma mèi'e, vos sarcasmes poutre tout ce que j'aimais, vos fureurs contre une femme qui échappait à votre haine... voilà ce qui m'a poussé à ma perte...
Quant à me pousser au déshonnem% sa main ni la vôtre ne le poiuront jamais.
Monsiem* de Montaleu ne daigna pas répondre à son neveu; il salua Victor et lui dit :
— Si jamais vous rencontrez sur votre route une femme qui s'appelle Léona de Cambure, fuyez comme si vous posiez le pied sur un reptile venimeux.
Adieu, monsieur.
Après ces mots, monsieur de Montaleu soiiit.
— Ah ! c'est ainsi, s'écria violemment Monrion, c'est toujours la même accusation... Eh bien ! ce sera toujours la même réponse.
Pour la première fois de ma vie j'hésitais... car elle avait dépassé toutes les limites de l'impossible en fait d'exigence, et je lui devais une compensation... et cependant j'hésitais...
Mais il est encore venu me paiier d'elle... Léuna est toujours le dernier mot de ses reproches, ce sera le dernier de ma vie.
Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vivement vers Victor, Léona m'a demande ce tableau de la Vierge que vous avez fait. Venez-vous pour me Toffrir à un prix quelconque?... Si c'est votre intention, apprenez-moi quel est ce prix, je vous le donne.
— Je vous ai déjà dit, monsieur le comte, que ce tableau n'était pas à vendre, et je vous dis, ajouta Victor sans s'ai'rêter au violent mouvement de dépit que laissa échapper Monrion, je vous dis que je suis trop honnête homme pour abuser d'un caprice...
— Ah!... dit Monrion en ricanant... vous aussi, monsieur... vous me prenez en pitié, vous ne voulez pas abuser de ma folie...
Savez-Yous bien que je n'avais pas besoin de cela pour y eus demander raison de l'impertinence de votre refus?
— Monsieur le comte, vous m'avez dit que vous saviez que je n'étais pas homme à laisser passer de semblables paroles.
— Je ne l'ai pas oublié.
Concluons donc : demain matin, ce tableau sera chez moi... ou bien je vous attendrai au bois de Boulogne avec des témoins.. rJe vous laisse vingt-quatre heures pour réfléchir...
— Toute réflexion est inutile; vous n'aurez pas ce tableau et je ne me battrai pas avec vous pour ce sujet.
— Si vous en voulez un autre, je vous le donnerai... Mais je me réserve de dire que l'insulte que vous me forcerez à vous faire n'a pas d'autre motif que la volonté que j'ai d'avoir ce tableau que j'ai promis à Léona.
Vous n'y gagnerez rien.
— Monsieur le comte, je me promènerai demain au bois -
110 LA LIONNB
de Boulogne, et si vous m'y insultez, peut-être trouverezvous qu'une insulte n'a pas toujours un duel pour résultat.
— Gomptez-Yous me tuer sur le coup?... Soit, dit Gustave, c'est une façon d'en finir tout comme ime autre.
Seulement, vous venez de prendre un engagement qui m'autorise à vous traiter comme le dernier des honunes, si vous ne le tenez pas... mais je suis sûr que vous ne manquerez pas à votre parole...
Parlons d'autre chose... Vous êtes venu chez moi... veuillez m'en dire le motif... Je me mets tout à votre service, quoi que vous puissiez me demander.
Victor était mécontent : ce n'était pas la peur d'une rencontre ou d'une action terrible à faire qui lui donnait cette I humeur; il avait prévu ce danger : ce qui l'anêtait, c'était ] la supériorité de monsieur de Monrion.
Il se trouvait petit et commun avec ses habiles calcids et sa vaste ambition près de ce jeune homme qui mettait si lestement en jeu les débris de sa fortune et sa vie pour un caprice de vanité. Victor ne voulut pas rester en dessous de cette forfanterie extravagante, et répliqua froidement :
— Puisque vous voulez bien m'ofFrir vos services, je les accepte.
— Je vous en remercie, monsieur. Dites-moi donc en quoi je puis vous être utile.
-- J'aurais besoin de vous pour retrouver madame Léona de Cambure.
— Vrai? dit Monrion, qui ne put s'empêcher de paraître étonné.
—Je me suis présenté chez elle, et l'on m'a dit qu'elle était partie.
•^ En ce cas, repartit Monrion^ vous en savez autant que moii
Je suis allé chez elle en quittant votre atelier; je lui ai dit mon peu de succès... J'ai été mis à la porte après quelques
LA LIONNE ill
mot« fort doux de sa part... ce qui veut dire qu'elle me pardonnera difficilement ma maladresse... et me voilà.
— Mais TOUS savez où la retrouver ?
— Pas du tout !
— Ne la reverrez-vous plus ?
— Je la reverrai... dit Momion avec un accent amer et triste... Oui, le joiu* où je vous aurai tué pom* n'â\oir pas voulu me vendre votre tableau, je la reverrai... Ou bien le jour où vous m'aurez tué... elle reviendia : — mais je ne lareverrai pas, dans ce cas, ajouta-t-il en riant.
— Pardon, monsieur le comte, fit Victor d'un air supérieurement fat, l'afTaire qui me fait désirer de voir madame de Cambure est plus impoiiante que voti'e mort ou la mienne. N'avez-vous aucun renseignement à me donner ?
— Aucun! mais je ferai pour vous... ce que je n'ai ja^ niais fait pour moi..«
Monsieur de Monrion sonna.
Un valet de chambre parut.
— Ecoute bien ce que je vais te dire, drôle. . . lui dit Gustave.
Tu es à mes gages pour m^espionner, je le sais.«é. Léona me demande toujours des gratifications pom* toi, afin que tu lui dises tout ce (jue je fais.
— Monsieur le comte peut*il ctoirea.
^ Ten suis sûr.. . je te paye trog bien pour que tu ne me trahisses pas supérieurement... Léona n'est pas femme à te laisser me voler.
Mais, en retour de cette tra^iison, tu dois avoir qfuelqu'un de ses secrets. Tu dois savoir où elle est
^ Je jure à monsieur le comte* * *
•^ Quand ce ne serait que pour lui donner avis de ce que. je deviens, tu sais comment amver jusqu'à elle ?
— Si je le savais...
— Je ne te le demande pas... Mais voilà monsieur qui a
besoin de le savoir... Monsieur^ avec qui probablement je me couperai la gorge demain ou après-demain... 11 veut voir Léona, dis-lui où elle est... je te le permets...
Pardon, ajouta-t-il en se tournant vers Victor, je vous . laisse avec Jean ; il sait ce que vous voulez savoir... Tâchez de le détemiinerà parler... je vous le livre... C'est tout ce I que je puis faire... I
Adieu, monsieur...
Monrion sortit, et le valet de chambre dit à Amab :
— Vous êtes monsieur Victor Amab ?
— ^ui.
— Eh bien ! peut-être pourrai-je vous dire demain si vous pouvez voir madame de Cambure.
— Oîile saurai-je?
— Je vous le ferai dire chez vous.
Victor quitta la maison de monsiem* de Monrion, sans autre renseignement que cette vague promesse.