ANALYSE
Cependant, il trouva que cette promesse pouvait lui permettre d'apporter une ombre d'espérance à madame Thoré, et il se rendit ch§z elle pour lui dire qu'il comptait voir le lendemain la personne qui pouvait lui donner des nouvelles de Chaires.
Une fois encore, et pendant. qu'il gagnait la rue Paradis- Poissonnière , Amab se mit à réfléchir sur sa position et sur l'étrange suite d'événements qui l'entrsânaient malgré lui.
Jaloux d'obtenii' à tout prix une renommée exceptionnelle, il avait fait à cette ambition des sacrifices réels. Mais Victor n'acceptait les mauvaises chances d'un événement
qu'autant que c'était lui qui engageait la paitie; et voilà que, depuis quelque temps, il n'était que Tinstrument passif d'intérêts qui s'agitaient pour lui sans doute, mais conti*e ijon gré. -
Ainsi lui était venu, d'un côté, Tamom- exalté de Julie ; d'un autre, le désir fougueux de Léona, et pour les avoir repoussés tous deux, il se trouvait à la merci des douleurs d'une mère, en butte aux fureuis d'un pauvre fou. MadamefThoré lui demandait compte de la vie de Chaules et du repos de Julie ; monsieur de Monrion voulait le tuer parce qu'il lui refusait un tableau.
Et tout cela, sans compter la vengeance de Léona, bien plus teiTible dans son silence que toutes les menaces de monsieur de Monrion; sans compter la passion de Julie, qui devait se croire adorée après avoir entendu la scène de Vatelier.
Il vint dix fois à la pensée de Victor de prendre la poste el de fuir à quatre cents lieues, en laissant tout ce monde ^ dépêtrer à sa guise de l'embarras où chacifh se trouvait. Mais c'était fuir, c'est-à-dire paraître avoir peur de monsieiu" de Monrion, de Léona ; c'était abandonner Ghar-^ les, lorsque celui-ci pouvait dii*e un jom- que Victor était de moitié dans les causes du danger auquel il avait été exposé. Amab n'hésita pas un moment. 11 avait du moins les nobles côtés de l'orgueil dans ce qui se discute, s'il.ne les avait pas dans ce qui se fait spontanément. 11 se décida à rester.
Il y avait cependant, au miheu de tous ces événements, de toutes ces passions, ime chose dont il se croyait le maître... c'était d'anêter l'amour de Julie, quoiqu'il l'eût essayé sans y réussir.
« Elle ne m'a peut-être pas compris, se dit-il, quand Je lui ai dit devant sa mère qu'un amour comme le sien ne pouvait avoii' aucune espérance; je veux, aujourd'hui, qu'eUe ne consene plus aucmi doute à cet égard.
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» Il est de mon honneur de détruire dans Tesprit de Julie, aussi bien que dans celui de madame Thoré^ les idées que peut leur avoir données le refus que j*ai fait à monsieiu" de Monrion de lui vendre mon tableau. De ce côté, du mofhs, je veux rester le maître d'agir à ma guise. »
En conséquence de cette réflexion, il se hâta d'aller chez madame Thoré, autant pour la prévenir au sujet de Chaiies, que pour mettre en exécution sa dernière résolution.
S'il n'y avait pas des hommes qui, à vingt ans, se consacrent librement à la prêtrise, on se demanderait si Victor est un être possible ; et encore pourrait-on se dire que celui qui se voue au service de l'Eglise porte en lui la vaste ardeur dans laquelle on comprend que s'absorbent toutes les autres, tandis que Victor, demeurant dans le monde, devait nécessairement y vivre des passions qui en sont la vie.
Avait-il cette chasteté qui n'admet pas une liaison lirégulière?
En ce cas . l'amour de Julie s'offrait à lui sous les voiles blancs du mariage, et tout ce qui entourait cette chaste fiancée venait admirablement en aide à ce bonheur, s'il était dans les désirs de Victor. Jeunesse, beauté, grâce, esprit, enthousiasme, noble et bonne famiUe, fortune, probité : que pouvait-il rêver de plus ?
N'était-ce point à ces deux asiles de la vie, à ces félicités chastes et dm^ables que tendait son âme ardente ? Lui fallaitil les luttes de la passion ? voulait-il donner sa vie aux manèges adroits d'une coquetterie raffinée, aux folles ardeurs d'une bacchanale amom-euse ? En ce cas, pourquoi dédaigner Léona?
En était-il là que, pour lui, l'amour ne fût pas le complément nécessaire du génie , que la femme ne fût pas le premier secret que l'on cherche à deviner? Oui, Amab en était encore là.
Parti de la misère, cet homme avait pesé la valeur de
chaque minute, et comme il avait réglé l'ordie de ses travaux, il avait réglé l'ordi-e de sa vie. -
Expliquons-nous.
Lorsqu'il vivait péniblement du salaire de ses journées, il n'avait jamais dit à ses camarades qu'im plaisir coûtait trop cher : il disait qu'il coûtait trop de temps. Ce mot temps renfermait bien plus de choses pour lui que le mot argent, il renfermait la* gloire et l'avenir.
Arrivé à un commencement de fortune et de renommée, qiii eût peut-être inspiré à un autre la pensée de reprendre Iwleiue dans les douces contemplations du cœur, ou dans les frivoles occupations d'ime aventure, Amab ne s'appuyait sur le terrain où il était monté que pour en gravir un plus élevé, et il se disait avec la même froideur qu'autrefois , et sang prétendre faire de la morale ou de l'immoralité : Une femme ou une maîtresse coûte trop de temps.
C'était une sordide avarice du ti-ésor qui devait le faire grand. Il estimait trop le capital qui avait été tout son patrimoine, poiu* en livrer la moindre parcelle à l'amour ou à l'orgie.
Un jour devait venii', jour bien éloigné, où Victor se promettant les joies qui attiédissent les soucis brûlants des autres hommes; mais jusque-là, en fait d'amom-, il avait vécu de bien peu, ou plutôt de rien, ou si l'on veut que nous soyons plus explicite : il avait vécu de pain noir.
Sur d'autres chapitres, Victor était moins réservé.
En effet, à part la privation du nécessaire, il s'accordait volontiers le superflu. Il avait un cheval, il allait à l'Opéra, on le rencontrait dans le monde.
Pourquoi cela? Pourquoi accepter de pareilles distractions, lorsqu'on fuit l'occupation la plus douce? C'est que le temps qu'elles prenaient profitait au temps du tiavail. Le cheval avait été recommandé pom* la santé ; ne pas être
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du balcon de TOpëra quand tout le monde eu est, c'eût été se mettie au-dessous de M. L
D'ailleurs, c'est là qu'on entame les riches liaisons qu'on pom-suit dans le monde.
C'est aussi dans ce but que Victor avait un riche appartement et un luxueux atelier. Il y avait du boutiquier dans l'artiste.
Comment cela pouvait-il s'accorder avec le génie réel de Victor? Cela s'accordait dans un sentiment prédominant, Tambilion qui méprise souvent les moyens qu'elle emploie.
Il se pom-ra qu'un jom* Victor, riche et renommé, peigne ses chefs-d'œuvre dans im galetas, nu et froid, si cette transformation doit le poser originalement; comme il se poun-a qu'il dissipe le prix de ses tableaux en folies, pourvu qu'elles aient de l'éclat.
Voilà l'homme tel qu'il était au moment dont nous pailons.
Et maintenant, était-il réservé à une belle jeune fille, au cœur plein de limpides et brûlantes ardeurs, de le faire dévier de cette résolution glacée? ou bien un pareil triomphe appaiienait-il aux provocations hai'dies d'une couilisane?
Ni à l'une — ni à l'autre.
C'eût été là sa réponse, si on lui eût fait une pareille question. Aussi, comme nous l'avons dit, s*était-il résolu à briser le rêve de Juhe.
Voilà où il en était lorsqu'il arriva che2 elle.
Hélas ! combien Julie était loin de croire à un pareil malheur!
Rentrée dans sa maison avec sa mère, qui Tavait quittée aussitôt, Julie avait tout fait pour ne penser qu'à son frère absent, peut-être perdu, peut-être mort.
Mais au-dessus de la voix du devoir, au-dessus de la voix d'ime véritable affection fraternelle, parlait une autre voix
plus puissante ou plutôt mieux écoutée : c'était la voix de Victor refusant les propositions de monsieur de Monrion, c'était cette voix disant : c( L'amour d*un homme est comme l'honneur d'une femme : rien ne le peut payer. »
Ainsi donc , pensait-elle , cette image furtivement dérobée était le plus cher trésor du jeujie artiste. Cette image, il l'avait sanctifiée, pour l'adorer plus chastement; car c'était' plus qu'un amom% c'était une religion.
Ah î que Julie était fière et heureuse d'être aimée ainsi ! Quels doux retours devaient payer ce culte enivrant, et combien elle devait aimer cet homme poiu* se dire qu'elle ne serait pas ingrate envers lui !
Elle n'avait été qu'un moment chez lui , et là , le cœur oppressé d'un chagrin de famille, le cœur inondé d'une joie inattendue, elle avait cependant tout vu; elle avait compris ce luxe pittoresque de l'artiste, elle avait aimé cet arrangement hizan-e, ces souvenirs de tous les âges, de tous les peuples et de tous les états : armes, éventails, meubles, marbres grecs, boiseries flamandes, bronzes romains, rinde, la Chine, l'Amérique, le monde passé et le monde vivant, tout cela ramassé, étalé dans ce salon tout assombri de tentures aux longs plis; elle avait tant aimé tout cela, et dans tout cela, la jeune enfant à l'imagination aventureuse s'était fait une place où elle se voyait heureuse, aimée , triomphante , couronnée du nom de son époux.
C'était là, au coin de cette haute fenêtre à vitraux, dans ce vaste fauteuil en chêne bruni , qu'elle s'asseyait, blanche, svelte, ses pieds sur un carreau de Perse éblouissant d'or usé, les pieds dans ces babouches turques. De là, elle voyait dans l'atelier courir sur la toile le pinceau inspiré de son jeune époux; de là , elle entendait cette voix qui avait dit quelques mois avant, que l'amour d'un homme ne peut ^ payçr... Amoui* qui est payé maintenant; car les rêves de Julie n'étaient déjà plus dans le présent , ils couraient
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dans rayenir, heureux , channants et chastes cependant : car dans cet asUe où elle se voyait, Julie n'avait pris sa place qu'au grand jour.