TÊTE-A-TÊTE
On annonça Amab au milieu de ce rêve... Julie eut peur et voulut fuir...
6n avait prévu que Victor pourrait apporter des nouvelles de Charles, on avait ordonné de Tintroduire. AmaL se trouva donc seul avec Julie. Elle était pâle à faii-e peur.
Si froid et si égoïste qu'il fût , il ne se sentit pas le courage de frapper au cœur cette jeune fille, lorsque sa mère n'était pas là pour écouter ses plaintes et recueillir ses larmes.
Julie vit son étonnement et sa tristesse; elle le remercia en son cœur de sa timidité. Quel mirage que l'amour ! Cet embarras lui donna du courage.
— Nous apportez-vous des nouvelles de Charles? lui ditelle.
— Aucune encore, mademoiselle ; mais il est probal)l( que demain j'aurai vu la personne qni peut nous expliquer, je l'espère du moins, sa disparition. J'étais venu pour apprendre cela à madame votre mère.
— Elle est absente, dit Julie en baissant les yeux. Victor était resté debout. Lui offrir un siège, c'était lui
dii*e : Restez... ne pas le faire, c'était lui montrer qu'elle ne pouvait accepter sa visite en l'absence de sa mère. Elle voulut lui laisser la liberté d'agir.
— Ma mère vous est bien reconnaissante, monsieur, des peines que vous voulez bien vous donner... Ce que vous venez de me dire lui rendra sans doute un peu d'espoir;
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car nous n'avons absolument rien appris^ ni par mon père, ni par monsiem- Villon, qui ont recommencé leurs recherches d'un autre côté.
Victor était non moins embarrassé ; il cherchait quelque chose à dire, il crut l'avoir trouvé. 11 avait reculé devant l'idée de frapper le cœur de Julie dans son amom* pour lui, mais il n'eût pas hésité à tout dire à sa mère. De même, il eût hésité à dire à la mère les craintes qu'il éprouvait pour Charles, et il se résolut à les révéler à sa sœUr. Il faisait passer ainsi le mal qu'il avait à faire par les cœurs qu'il jugeait devoir y être les moins sensibles.
— Je ne dois pas vous le cacher, mademoiselle , lui dHil, l'absence de Charles me paraît incompréhensible.
Les projets d'un homme, si discret qu'il soit, s'échappent toujours par quelques paroles auxquelles on ne prend pas garde quand il les prononce, mais qui vous éclairent plus tard sur ses intentions , quand on se les rappelle ; j'ai donc bien cherché dans ma mémoire, et rien n'annonçait chez lui la volonté de fuir, seul ou avec quelqu'un. Je crains un complot.
— Oh ! mon Dieu ! Est-ce possible, monsieur ?
— Ayez le courage de ne pas laisser espérer à votre mère que Charles s'est laissé entraîner à une fuite par quelque séduction... Charles n'aimait personne...
Julie baissa les yeux.
— nh'aimait que sa famille; il ne trouvait le bonheur que dans son sein. 11 doit y avoir eu quelque violence...
— Ah ! pariez, monsieur, vous savez quelque chose... Si vous le savez, dites-le-moi ; si c'est un malheur, j'en adoucirai l'horreur à ma mère.
Que savez-vous?
^ Rien, sur mon honneur... rien, mais je suppose, je «crains...
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— Que craignez-vous ? Oh ! par pitié pour ma mère, n'hésitez pas à tout me dire.
— Eh bien ! mademoiselle, je puis craindre que Chariot n*ait été la victime d-une vengeance.
— De la part de qui ?... A-t-il jamais fait du mal à quelqu'un... lui, si bon, si gai !...
— La gaieté est souvent une triste conseillère ; elle pousse à des actions qui paraissent plaisante? et qui sont cruelles... la blessiu-e qu'on fait en riant n'est pas la moins cuisante.
— Est-ce un homme qu'il a offensé?... Mais un homme se venge par les armes , et comme vous nous le disiez, on est averti des suites d'un duel, quand on n'a pu le prévenir. . . Serait-ce donc une. . .
— Une femme... peut-être, dit Amab.
— Alors, dit Julie, je ne comprends pas.
— Supposez que Charles l'ait insultée dans*son orgueil... Supposez...
Julie rougissait , Victor s'aiTêta ; le trouble de la jeune fille l'avertit qu'il abordait un sujet peu convenable.
Mais ce doux embaneuj n'avait pas cette dignité hautaine qui impose silence , c'était comme une humble prière de ne pas abuser de ce qu'il pouvait lui faire entendre.
Un moment après il reprit :
— Mais, en vérité, je vous alarme sans motif; je ne sais rien, je n'ai aucun indice ; mais je cherche, et mon esprit se prend à la moindre ombre de probabilité. Demain sans doute, je pourrai vous en dire davantage. J'ai eu toii de vous parler ainsi...
Ne répétez donc pas à votre mère ce que je vous ai dit-, ce serait peut-être lui causer sans raison un chagrin bien vif...
— Je me taimi, repartit JuUe.
— Je vous en serai reconnaissant.
— Vous savez que je suis discrète, lui répondit-elle, en baissant les yeux.
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C'était lui rappeler le secret qu'elle lui avait gardé à propos de cette image qu*il avait enlevée au vol de son crayon... Amab tressaillit... il regarda son modèle et sembla découvrir qu'il n'avait qu'imparfaitement compris cette parfaite beauté.
L'admiration du peintre se ralluma à ce nouvel aspect de cette tête divine. Elle lui fit oublier pourquoi il était venu, et il murmura tout bas :
— Ah ! si je vous avais vue ainsi , je vous aumis faite plus belle encore !
Elle osa le regarder encore, et tout son amour glissa jusqu'à lui, sur un rayon d'azur.
Alors il la comprit, et triste , désespéré de ce qu'il venait de dire, ému de cette foi chaste et libre qu'avait en îui... cette âme d'enfant... il reprit :
— Oh ! si votls saviez...
— Taisez-vous, s'écria vivement Julie en «'éloignant, voilà monsieur Villon qui rentre.
Julie crut avoir arrêté un aveu.
Elle seule avait tout dit en imposant silence à Victor.
C'était en effet la voix du commis qui demandait monwr et madame Thoré, et qui entra rapidement dans le ^lon. 11 les mesura tous deux d'un regard rapide , et le trouble de Julie, l'humeur de Victor lui fment une preuve Tu'il y avait eu un échange d'aveux entre les deux amants.
Victor salua pour se retirer. Julie, offensée du regard de Villon, dit tout haut :
— N'oubliez pas que ma mère vous attendra demain toute la journée, pour savoir ce que vous aurez appris de Charles.
Elle expliquait ainsi la présence de Victor et protégeait ^n retoui'. Elle seule eut du courage, car elle seule avait <ie l'amour.
Victor salua monsieiu' Villon.