‹ La lionneChapitre 18 sur 39 · PROVOCATION · texte numérisé non relu

PROVOCATION

Le lend^main^ Amab était monté à cheval et se promenait au bois de Boulogne. Il voulait en finir à tout prix avec la sotte situation dans laquelle il s*était placé.

Le matin même^ un mot de Léona lui avait été remis par le valet de chambre de monsieur de Monrion.

« Vous me verrez plus tôt que vous ne le pensez, » disait ce billet.

Victor avait toujours à redouter les atteintes cachées de cette femme ; et d'après ce qu'il avait vu du comte de Monrion, il ne doutait pas que celui-ci ne tînt Iji parole qu'il lui avait donnée de l'amener à un duel par quelque grossière provocation.

Il s'était donc décidé à se présenter hardiment au piège caché que pouvait lui tendre Léona, comme à l'insulte publique dont l'avait menacé Gustave.

Amab était au bois de Boulogne depuis ime demi-heiu% à peu près; il n'avait point rencontré monsieur de Monrion et ne s'était point aperçu qu'aucun des cavaliers qui l'avaient croisé le regardât d'une façon particulière. Il commençait à se rassiu'er sur les menaces dont il était l'objet, lorsqu'il vit tout à coup s'arrêter à quelques pas devant lui un cavalier que sa vue parut frapper.

C'était un jeune homme, presque un enfant, à en juger par la douceur de ses traits, la blancheur rose de son teint. Mais d'épaisses moustaches noires donnaient à son visage un caractère presque cruel.

A peine cet individu eut-il aperçu Amab, qu'au lieu de continuer sa route et de le croiser, il retourna son cheval

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et le fit marcher pendant (quelques instants en avant de Victor.

Amab^ curieux de connaître mieux la figure de celui qui Tavait si particulièrement examiné^ gagna peu à peu du terrain; il n'était plus qu'à quelques pas de ce jeune homme, lorsque celui-ci retourna encore son cheval, et v<e trouva tout d'un coup face à face et côte à côte avec Âmab.

Victor n'était pas revenu de la surprise que lui avait causée ce brusque mouvement, qu'il avait reçu, à travers le nsage, un violent coup de cravache. Amab, fmieux, leva la canne qu'il avait à la main, mais déjà le jeune homme avait poussé vivement son cheval en avant, et prenait la fiiite.

Aussitôt, Victor se mit à la poursuite du lâche qui fuyait après l'avoir insulté.

Maôs celui-ci avait une assez grande avance. 11 quitta bientôt l'allée d'acacias où s'était passée cette scène, et, toujorn-s fuyant, toujours poursuivi, il aiTiva dans cette partie du bois de Boidogne qui touche presque à laSeine et qui aboutissait alors à un bac, vis-à-vis de Suresnes.

Pendant quelque temps, l'homme que poursuivait Victor semblait se faire un jeu de lui laisser gagner du tenain pour fuir ensuite avec plus de rapidité, et l'exciter dans cette course par l'espérance toujours prochaine d'atteindre son ennemi, espérance à chaque instant déçue.

Mais, depuis quelques moments, la force paraissait près de manquer au cheval et au cavalier. Victor était sur le point de les atteindre.

L'inconnu tenta im effort désespéré , il enfonça les éperons dans le ventre de son cheval; l'animal, rétif, rua, se cabra, et le cavalier roula sm^ le gazon de la route déserte où il avait enti'ainé Amab.

A son tour, celui-ci descendit de son cheval pour avoir

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enûn raison de son ennemi ; mais celui-ci semblait éTanoui ; son chapeau était tombé à quelques pas de lui.

Qu'on juge de la surprise d'Amab , en voyant de longues boucles de cheveux noirs s'épandre autour de cette tête pâle et charmante. Les noires moustaches avaient dispaioi^ le gilet était entr'ouvert; Tinsolent insulteur était une femme : cette femme était Léona.

. Toute la colère d'Amab changea pour ainsi dire de face.

En reconnaissant Léona, il passa de l'ardent désir de se venger à la rage de né le pouvoir plus ; alors , il se mit à considérer cette femme dont il avait à peine entrevu la beauté, le jour où elle avait été outragée d'une façon si infâme dans son atelier.

Comme il l'avait trouvée belle ce jour-là, il la trouva belle encore ; mais, pour la première fois de sa vie, le cœur d'Amab éprouva un autre sentiment que celui de l'admiration pour la beauté physique. L'action hardie de celte femme qui n'avait remis qu'à sa propre main le soin de venger son injure, lui fit penser que sa nature était de celles avec lesquelles il y a quelque mérite à se mesurer. '

Pour la première fois de sa vie, Victor se trouva dans le cœur la pensée de commander à un autre cœur. C'est là le commencement d'un grand amour, quand la femme qui l'inspire a l'habileté de ne pas le laisser triompher trop vite!

Cependant Léona restait immobile , elle était tout à fait évanouie , et pour mille raisons qui passèrent comme un éclair dans la tête d'Amab, il devait lui donner des secours : si ce n'était par pitié , ce devait être par vengeance ; si ce n'était pour lui demander raison de l'injure qu'il en avait reçue, ce pouvait être pour lui demander compte de la disparition ou peut-être de la vie de Charles.

11 s'approcha d'elle, la mit sur son séant, défit la cravate qui la suffoquait, appela l'air sur son front, et s'an-éta dix

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fois daus ses soins empressés pofli* admirer cette fièrc beauté; enfin, quelques minutes s'étaient à peine écoulées qu'il éprouvait la plus triste inquiétude en voyant cet évanouissement se prolonger sans qu'il pût lui porter aucun secours efficace.

Tout à coup des pas. de chevaux se firent entendre dans une allée latérale. Léona tressaillit, et Victor allait appeler, lorsqu'il entendit à travers le feuillage la voix flûtée de monsieur de Monrion, criant d'un ton moqueur :

— Qui diable vous a donc dit avoir vu monsieur Amal) dans le bois ! J'étais bien assuré que ce petit monsiem* y regarderait à deux fois avant de jouer avec moi une partie plus sérieuse que celle qu'il a jouée pour l'honneur de sa belle banqueroutière.

Ceci faisait allusion auHuel d'Amab pour le portrait non payé.

Amab, qui était à genoux près de Léona, fut sur le point de se lever, mais la main qu'il tenait dans la sienne se sena doucement.

D regarda Léona : ses yeux s'entr'ouvraient et semblaient chercher à sortir des ténèbres où ils étaient encore plongés. Ses lèvres s'agitaient comme si sa bouche aride eût demandé une eau glacée. De brusques tressaillements parcouraient tout son corps; et Amab épiait encore sur le visage de Léona son retour à la vie , que Monrion et ceux qui l'accompagnaient étaient déjà bien loin.

Léona rouvrit enfin les yeux. Elle promena pendant ^ques instants un regard effaré sur tout ce qui l'entourait; puis elle arrêta ce regard sur Victor, et parut ne pas le reconnaître.

Mais tout à coup elle pousse un cri et se relève si brus- <luement, qu'Amab se trouve à genoux devant elle, pen- ^^ qu'elle le considère, la colère et la menace dans les yeux.

Qu'elle était belle ainsi, la bouche frémissante, les narines gonflées, Fœil en feu, le sein battu par une respiration haletante. Amab oubliait en la regardant rinjure qu'il avait faite à cette femme, l'injure qu'il en avait reçue, et pourquoi il était ainsi à ses genoux.

Quand cette pensée lui vint, il voulut laisser à Léona l'embarras de prononcer la première parole, et il resta immobQe. Alors, il put voir courir, sur ce front animé , les mille pensées qui s'y heurtaient jusqu'à l'instant où une sorte d'étonnement se peignit dans l'œil toujours immobile de Léona.

Alors seulement elle parut s'apercevoir qu'elle était debout devant son ennemi resté à genoux devant elle.

Comme si cette position de l'un et de l'autre lui révélât tout à coup à quel but devait tendre sa vengeance, un sourire de triomphe agita les lèvres de Léona. Son œil inonda Amab d'un éclair fauve et brûlant; mais à l'instant même, et comme si elle eût chassé bien loin d'elle cette pensée, une triste langueur se répandit sur tous ses traits. Ses yeux semblèrent se noyer dans une lumière voilée, et d'une voix douce comme les sons d'une flûte lointaine dans le silence du bois , elle dit à Amab :

— Monsieur, je serai à vos ordres, à l'hem-e et au lieu qu'il vous plaira de choisir : j'aurai des armes et j'amènerai des témoins.

Une pareille provocation, partie de la bouche d'une femme, doit faire somire l'homme à qui elle est adressée, alors même que l'amazone qui offre le combat parle d'une voix impérieuse et ferme ; mais lorsque sa parole a la douceur de l'enfant qui supplie et qui a pem% lorsque le regard qui doit guider l'épée et le pistolet se baisse avec pudem* devant le regard de l'ennemi ; alors, l'homme à qui l'on parle ne rit plus ironiquement, mais il se sent pris d'une douce pitié pour l'être faible dont le courage a dé-

passé la force, poui* le débile téméraire qui veut se venger par les armes, et dont le bras ne peut pas supporter Tépée à laquelle il en appelle.

— Madame, répondit Victor, vous m'offrez un combat que je n'accepte pas, et vos armes ne m'atteindront jamais, à moins qu'il ne vous plaise de me frapper par surprise de votre épée, comme vous avez fait de votre cravache.

— Vous ai-je blessé? s'écria Léona d'une voix émue, et comme inquiète du mal qu'elle avait pu faire à Victor.

Et à l'instant même, elle sembla encore chasser ce mouvement de pitié , et elle reprit d'mie voix entrecoupée :

— Puisque vous ne daignez pas me demander raison de l'injure que je vous ai faite, c'est à moi à vous demander compte de celle que vous m'avez value.

— Oh! madame, reprit Amab, oubliez...

— Oublier!... s'écria-t-elle alors en cachant son visage dans ses mains, oublier que vous m'avez jetée aux bras d'un misérable, oublier que vous m'avez prostituée aux lires d'une foule d'insolents!... Oublier!... Oh! on n'oublie pas de pareilles horreurs... On en meurt quand on ne peut s'en venger...

Et, ajouta-t-elle en, laissant tomber, quelques larmes, on en meurt encore... si jamais on se venge.

— N'y a-t-il au monde aucun moyen de vous faire croire anx profonds regrets que j'éprouve? dit Amab en se relevant; n'y a-t-il, aucune réparation qu'un homme comme naoi puisse offrir à une femme comme vous, pour obtenir son pardon?

Léona se recula de quelques pas comme pour mieux ^ïaminer Amah. Elle semblait se demander par quel côté tole on pouvait attaquer cet homme.

Quelquefois, elle paraissait prête à parler, comme si elle avait enfin trouvé là parole qui devait lui arriver ; mab*

aussitôt elle s'airêtait comme si elle craignait d'èti-e vaiii* eue dans la lutte en l'engageant maladroitement.

Tout à coup une pensée plus résolue sembla se préseï^ ter à son esprit. Elle dirigea sa main vers Amab, quives tait immobile, et lui montrant la place où, un momciil avant, il était à genoux devant elle, elle lui dit d'une voii brève et profondément altérée :

— Là... là, comme vous étiez tout à Fhem^... Amab ne rougit pas de demander pardon à luie femme!

dans cette humble posture, et se remit à genoux.

Lorsqu'il fut ainsi, elle se rapprocha tout à fait de lui cl' se reprit à le regarder comme elle l'avait regardé.

— Eh bien ! lui dit Amab, avec un accent humble et cari l'essant, pardon ! pardon ! . . .

— Non, non, ce n'est pas cela, lui dit-elle d'une voix presque éteinte, et pai-aissant chercher la trace d'un souv^ j nir effacé ; non, ce n'est pas ce mot pardon que vous me ! disiez tout à Thème, ajouta-t-elle avec une singulière émotion. Vous étiez là à genoux; vous me regardiez autrement... J'ai cni lire dans vos yeux...

Il semblait que la raison de Léona se fût perdue à la recherche d'un souvenir qu'elle ne pouvait retrouver, tout entier, et elle dit à Amab, avec un sourire qui touchait presque à la folie :

— Oh 1 -oui, vous me regardiez ainsi, et vous me parliez...

— Que vous disais-je donc? fit Amab.

— Que me disait -il? reprit Léona d'une voix d'enfant et avec un regard qui ne semblait plus voir dans le monde réel... Ne me disait-il pas qu'il m'aimerait?

Deux lai-mes s'échappèrent de ses yeux levés au ciel.

— Et si je vous dis que je vous aime?... dit Amab, qui ne put résister à renchantement que cette femme exerçait

sur lui, et qui voulait la ramener à .la vérité de leui* position.

— Toujours ainsi, dit-elle en souriant étrangement, toujours à genoux, reprit-elle, toujours repentant?

— Toujours, répondit Amab.

Léona se pencha vers lui, comme si ses lèvi'es eussent cherché le front de Victor ; mais, comme si elle eût approché d'un serpent, elle se rejeta soudainement en arrière en s*écriant :

— Oh! folle, folle que je suis!... Non, nOn, plutôt mourir que de faire une pareille lâcheté ! Non, non, monsieur, je vous hais, je ne vous pardonnerai jamais !

— Léona ! Léona ! lui dit Victor en cherchant à la retenir, il n'y a que le mal que Ton fait volontairement qui est impardonnable, et cet amour esclave que vous avez rêvé et que je vous offre... moi... ne peut-il pas vous faire oublier ?

— Est-ce cpie vous pouvez oublier, vous? reprit Léona, en le regardant froidement.

Amab ne répondit pas et baissa les yeux.

Une nouvelle colère s'alluma dans le cœur de cette fenmie, et elle lui dit alors, du ton d'une cruelle raillerie :

— Oui, monsieur, c'est vrai, lorsque, revenue de mon évanouissement, je vous ai vu à genoux devant moi, une folle idée, une idée de femme m'a passé par la tête, et je me suis dit :

Oui, ce serait là une véritable vengeance! Oui, faire languir à genoux, devant moi, l'amoul* de cet homme qui ma si outrageusement dédaignée, lui laisser user sa force, son courage et ce génie qui m'avait rendue folle, en désii-s impuissants, en prières inutiles et en tom*raents jaloux ; ce serait là ime vraie vengeance !

Mais un moment est venu où j'ai compris que je n'aurais peut-étie pas assez do force conti«e vous.

Alors je suis revenue à ce projet de vous donner la mort... Car, si faible que je sois en apparence, si renommé que puisse être un homme pour son adresse, je ne le redouterais pas, une épée à la main. Non! dit-elle avec toeur, je n'am^ais eu peur de personne...

Un soupir désespéré s'échappa de la poitrine de Léona, et elle reprit :

— Et j'ai eu peiu' de vous... je n'aurais pas osé vous tuer, et vous eussiez peut-être dédaigné de me frapper; et c'est assez d'humiliation comme cela, monsieur.

Puis enfin, tout à l'heure, ajouta-t-elle d'une voix pleine de larmes, j'ai essayé de retrouver le premier rêve qiii m'était apparu; mais ce n'était plus comme une vengeance, c'était comme une consolation. Ce rêve, vous me l'avez airaché, monsieur.

J'ai cru, moi, que je pouvais oublier une injure; vous avez eu soin de me montrer que vous ne l'oublieriez pas. Adieu, monsieur, le mieux est que nous ne nous revoyions jamais.

Demain j'am'ai quitté la France pour toujours.

Léona se détourna après ces paroles.

Amab s'élança vers elle en lui disant :

— Eh bien ! moi, je veux vous revoir, car je veUx vous aimer, non pas dans l'espoir que vous m'aimerez, mais pour obtenir du moins votre pardon.

— Fou que vous êtes, lui dit Léona en prenant tout à coup l'inflexion aisée et natm'elle d'une simple conversation, le pardon d'une femme, c'est son amour.

■ — Eh bien ! j'aurai le vôtre.

— Jamais.

— Préparez-vous donc à me dire ce mot toute votre vie, car je vous demanderai sans cesse votre amour.

— Mais, pour cela, il faudrait me revoir, et c'est ce que je ne veux pas.

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— Permettez-moi, en ce cas, de ne pas vous quitter, lui dit Amab, car il y a quelqu'un dont il faut que je vous parle.

— Oh! je sais!... fit Léona avec un mouvement dlmpatieHce nerveuse... Eh bien! vous pouvez rassurer la tendresse inquiète de sa mère , celle de sa sœur, si toutefois il lui reste une pensée pour son frère... il n'est pas mort.

— Mais où est-il ?

Léona posa vivement sa main sur la main d'Amab, comme pour* lui imposer silence; elle parut écouter un bniit lointain, et repartit vivement :

— Ici, demain, ^ la même heure, je vous le dirai.

Aussitôt elle sauta légèrement à cheval, et disparut rapidement dans la direction où se faisaient entendre quelques voix, parmi lesquelles Amab crut reconnaître celle de monsieur de Monrion.

— Oh ! se disait-elle en s' éloignant, il y viendra, lui ; mais elle ! . . . elle I Allons !

La première scène de la comédie avait réussi ; elle alla jouer la seconde près de Monrion.

EXCUSES, PROJETS d' AMOUR.

Amab, demeuré seul, ne songea point à comprendre le nouveau sentiment dont il était agité. Seulement, il lui semblait qu'il y avait un siècle entre le jour où il était et le lendemain.

El cet homme, dont chaque heiffe avait son occupation prévue et son labeur ambitieux, se demanda pour la première fois de sa vie ce qu'il ferait jusqu'au moment où il poun-ait revoir Léona.

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Cependant le souvenir du nom de monsieur de Monrion et du dédain avec lequel celui-ci avait parlé de lui, lui revint bientôt.

Jusque-là Amab avait accepté avec courage , mais avec déplaisir, la chance d'une fâcheuse rencontre avec ce fou débauché ; mais à peine Léona était-elle partie qu'il éprouva, pour ainsi dire, le besoin de cette rencontre. 11 remonta à cheval, et recommença sa promenade dans le bois de Boulogne.

Ses recherches furent longtemps inutiles; mais enfin, et au moment où il se décidait à rentrer dans Paris, Amab , aperçut Gustave qui lui-même regagnait la porte Maillot.

Victor précipita la com*se de son cheyal de manière à se trouver auprès du comte en même temps que quelques cavaliers qui venaient de l'avenue de Neuilly.

^mab voulait des témoins de la scène qui allait sans doute se passer.

Lorsqu'il arriva à côté du comte , il le dépassa de quelques pas, et se retourna ensuite vivement comme avait fait Léona.

Monsieur de Monrion parut aussi foii; étonné de ce bnisque mouvement ; mais, en reconnaissant Amab, il s'inclina en soiuiant, et lui dit, en lui tendant la main :

— Pardon, monsieur Amab, vous êtes \m brave garçon, je le dis tout haut pour que tous ceux qui nous entourent puissent m'entendre. Je vous fais mes excuses de toutes mes folles menaces.

Amab rangea son cheval à côté de celui du comte, et ils marchèrent un moment l'un près de l'autie.

Pendant ce temps, monsieur de Monrion lui dit eucoi'e :

— Nous n'avons plus envie de votre tableau; c'est un autre caprice qu'il faut satisfaire, et celui-là, en apparence plus difficile à contenter, ne trouvera pas peut-être autant d'obstacles que celui dont on m'a affranchi.

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— Je VOUS en félicite, lui dit Amab, qui n'avait pu résister au ton de franchise aviec lequel monsieur de Monrion lui avait parlé.

— Vous, lui dit Gustave en riant, vous... c'est étrange; et pourtant, ajouta-t-il avec un soupir, c'est possible... Oh ! les femmes ! les femmes!... Mais elle le veut...

— Elle le veut... répéta Amab; mais de qui parlez-vous donc ?

— Vous ne la connaissez pas? reprit amèrement Monrion; tant mieux... ne la connaissez jamais... vous y laisseriez votre jeunesse et votre génie, comme j'y ai laissé ma jeunesse et ma fortune.

Puis il ajouta en saluant légèrement Amab de la main :

— Mais elle le veut.

Victor ne pouvait en douter, c'était Léona qui avait inspiré à monsieur de Monrion le projet de le provoquer pudiquement ; c'était elle qui venait sans doute de le détourner de ce projet. Il ne pouvait douter de quel prix elle payait cette obéissance.

A cette pensée, son cœur se serra.

En quittant Léona, Victor était amoureux ; en quittant monsieur de Monrion, Victor était jaloux.

Alors, il éprouva ce tumulte d'idées , cette confusion de sentiments où la volonté se perd, où la force s'épuise, et où l'homme ne semble plus se rattacher à la vie que par ïin seul point, celui où il doit retrouver l'être qui a jeté en lui ces étranges et nouvelles perturbations.

Les paroles bizarres de monsieur de Monrion n'avaient point effrayé Victor; il ignorait encore trop l'amour pour en prévoir les dangers.

Il le rêvait comme une conquête et non pas comme un esclavage. 11 ne croyait pas même à la servitude de monsieur de Monrion, parce que celui-ci Tavouait. Il ne se dou-

tait pas de cette inconcevable puissance qu'on renie, qu'un méprise et qu'on subit.

Monsieur de Monrion lui paraissait un sot qui faisait de la vanité avec une chaîne qu'il ne daignait pas briser^ et il n'eût pas compris les paroles d'un honune prudent qui lui eût dit :

a Je fuirai cette femme ^ car si je la revoyais, je l'aimerais , et le jour où je l'aimerais, elle me pousserait à tout, même au mal, si elle le voulait. »

Amab croyait qu'il reste un sentiment de libre dans le cœm* de l'homme, lorsque l'amom- s'en est emparé. Jamais victime plus confiante ne s'avança avec plus d'audace vers l'embûche où elle doit péril*.

Quelque chose cependant l'épouvantait dans l'amour qu'il rêvait avec Léona : c'était ce qu'elle avait été. De quel amouil'aimaitTil donc déjà , pour que cette pensée le torturât ? Sentait-il qu'il pouvait donner tout son avenir à. cette femme, pour qu'il se crût le droit de lui demander compte de son passé ?

« Oh ! se disait-il, si je l'avais rencontrée jeune, pure, avant que le monde ne l'eût séduite et perdue par ses misères et ses vertiges ! oh 1 que je l'eusse aimée, et que c'était bien là la femme qui eût également convenu à mon âme et à mes projets ! »

Ce fut durant ce rêve qui rendait à Léona tout Téclat virginal qu'elle n'avait plus, ce fut pendant qu'il encadrait^ dans son imagination de poète, cette tête brune et ardente dans les voiles blancs d'une chaste vestale, que^ par une sorte de métamoiphose pareille à celle que produisent certains jongleurs par le jeu des lumières et de la couleui, ce portrait idéal qu'il se faisait ainsi perdit peu à peu ses teintes trop accusées ; la hardiesse du front s'humilia, la contraction des sourcils se détendit doucement, la flamme des yeux s'attiédit, l'amère expression des lèvres s'épa-

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nouit en un souiiie angélique, et à la place de Léona, Victor vit le visage de Julie tout rayonnant de pureté, tout rayonnant aussi de l'amour qu'elle avait pour lui.

Ce qu'U rêvait qu'avait été Léona, Julie l'était maintenant ; cœur sans reproche et sans vengeance, dont il pouvait tout accepter, auprès duquel il n'avait rien à oublier.

« Oh ! s'écria-t-il dans un soudain mouvement, et comme un homme qui vient d'être frappé d'une lumière éblouissante, c'est celle-là que je dois aimer. »

Aussi rapide dans l'exécution de sa pensée que sa pensée elle-même, il dirigea sa course vers la demeure de Julie.

Singulière bizarrerie que ce désir d'aimer la chaste et puie jeune fille, parce qu'il avait senti palpiter en lui l'amour de la comlisane !

L'amom- est-il donc im breuvage si enivrant que les le-» msen deviennent altérées, même quand elles l'ont goûté dans une coupe empoisonnée? Mais pourquoi chercher à donner une raison à ce qui souvent n'en a aucune?

L'àme de Victor venait d'être arrachée à sa torpeur par une voix enchanteresse, son heure était venue. Mais pour qui était-elle venue ?

11 se croyait encore le maître de lé décider, comme si l'honune décide quelque chose en amom* !

En vérité, on n'est pas plus niais à quinze ans, que Victor rétait à vingt-cinq.

Durant le trajet qu'il avait eu à parcouiir, entre les Champs-Elysées et la demeure de madame Thoré, Victor s'était fait les plus beaux raisonnements sm* la nécessité où il était d'aimer Julie. Il s'était parlé comme un père, et s'était dit tous les avantages d'une union avec cette honorable famille ; il avait fait le calcul de la fortune et avait fait celui de la vanité ; il s'était dit qu'à quelque position que l'avenir le fît arriver, Julie était une femme qui ne serait jamais au-dessous de la place qu'il lui faudrait occuper.

Eii cela, Atnab se montrait prodigieusemeui sage et calculateur.

En effet, une des plus mauvaises chances de Tavenir des ambitieux, est de traîner après soi la femme qui convenait à la misère de la première condition, et qu'il faut garder à ses côtés, gauche, maladroite, vulgaire, quand soi-même on a acquis du monde, du savoir-vivre et du pouvoir. Cest l'enseigne du vitrier qu'une main ennemie cloue au fronton de l'hôtel d'un ministre.

Oui, Amab était profondément sage dans toutes les admonestations qu'il s'adressait; mais les meilleurs raisonnements n'ont jamais eu la moindre influence sur le cœur-

L'amom* qui meurt d'un mot résiste au plus éloquent sermon , et c'est pour cela que la femme la plus noble, la •plus pure, la beauté la plus chaste et la plus parfaite, l'esprit le plus fin et le plus naïf, sont impuissants à faire naître une flamme qui s'allume quelquefois au feu d'un regard obscène.

Julie aurait-elle ce regard, et la bonne envie qu'Âmab avait de l'aimer devait-ellç fleurir ou rester stérile dans son cœur? C'était une question douteuse et difficile à résoudre.

Mais ce qui était facile à deviner, c'est qu'Amab tenterait d'éprouver l'amour qu'il se conseillait, c'est qu'avec Tespoir d'être sincère, il jouerait peut-être vis-à-vis de Julie la comédie d'un homme amoureux. En efiet, n'allait-il pas chez elle pour cela, et ne devait-il pas mettre tous ses soins à se le persuader?

Du reste, ce qui se passa ce jour-là même chez madame Thoré expliquera, mieux que toutes nos réflexions, le rôle que voulait jouer Victor, ou, pour mieux parler, les efibris qu'il fit pour s'inspirer un sentiment qu'il trouvait convenable et digne de lui.

Que faisait-on cependant chez madame Thoré?

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