INFORMATIONS
La tristesse était toujours dans la maison; toutes les démarches faites pai' monsieur Thoré, par sa femme, par monsiem* Villon, par tous ses gens, n'avaient abouti à rien.
La police informée avait déclaré son impuissance à retrouver un jeune homme dont personne n'avait entendu parler depuis deux jours, et sur la trace duquel on ne pouvait pas lui donner le plus léger renseignement. Charles était sorti de chez sa mère, la veille, à cinq heures du malin, et Charles n'avait pas reparu, c'eîjt tout ce qu'on pouvait dire.
Aucun message ne lui était arrivé, si ce n'était la letti*e d'Âmab, lettre restée dans les mains de madame. Thoré; aucun ami n'était venu le prendre, aucune habitude antérieure ne pouvait indiquer de quel côté il s'était dirigé.
Un seul homme, un seul avait dit qu'il croyait connaître une femme à laquelle il pourrait demander si elle savait des nouvelles de Charles. Cet homme, c'était Amab; cette femme, c'était madame Léona de Cambure.
Madame Thoré avait dès l'abord voulu dénoncer ce nom à la police, mais elle hésita, d'une part, à disposer d'un secret qui appartenait à Amab, et de l'autre, elle se denianda si elle avait le droit de faire intervenir la police sur une aussi vague indication que celle que Victor lui avait donnée. Mais ce n'était pas là surtout ce qui retenait madame Thoré, c'était les informations qu'elle avait prises sur Léona.
n faut que nous disions d'abord à ceux qui nous lisent, pai- quelle filière elle était arrivée à connaître, en quelques heures, une femme qui était un mystère pour des gens qui
la connaissaient depuis longues années^ et dont nous faisons le portrait sans prétendre Fexplicjuer:
Si Ton se rappelle les commencements de ce récit, on a peut-être remarqué une circonstance fort minime, mais qui devint d'une grande importance pour aider madame Thoré dans ses recherches.
Elle savait déjà que la femme qu'on lui désignait, comme pouvant lui donner des nouvelles de Charles, s'appelait madame Léona de Cambure. Elle savait aussi que cette femme était probablement la même que celle qui, sous prétexte d'acheter des porcelaines, était venue dans ses ma- ' gasins, le jour même de la disparition de Charles ; et madame Thoré devait d'autant mieux croire que cette femme avait intérêt à cette disparition, que monsiem* Villon lui avait appris avec quelle curiosité elle s'était enquise de la famille du riche négociant.
Pour dernière raison, enfin, de la supposer intéressée à cet enlèvement, madame Thoré se rappelait le refus qu'avait fait cette étrangère curieuse de donner son nom et son adresse.
Mais tout cela ne suffisait pas à mettre madame Thoré sur la trace de cette femme, et cependant cette trace existait dans sa maison même.
En effet, la veille du premier jorn* de Tan, un service complet avait été expédié, au compte de monsieur de Monrion, à une personne dont monsieur Thoré avait remis secrètement l'adresse à monsieur Villon; cette personne, c'était madame de Cambure.
A peine madame Thoré eut-elle prononcé ce nom devant le caissier, que celui-ci lui apprit cette circonstance. -
Monsieur Thoré, encore mieux informé, révéla à sa femme les relations qu'on disait exister entre monsieur de Monrion et madame de Cambure. Monsieur de Monrion
était un des clients de la maison ; il y avait donc un moyen de savoir par lui ce qu'était devenue cette dame.
Mais conunent aborder un pareil sujet avec le jeune comte^ qui pouvait se fâcher de vmr accuser sa maîtresse d'avoir enlevé un beau jeune homme ?
D'ailleurs, le comte de Monrion, cél^re par ses éclatantes folies, était-il un homme à écouter patiemment les doléances d'un père ou d'une mère de famille? ne vaudraitil pas mieux s'adresser à l'un de ses parents?
Dans ce cas, la solution se présentait en même temps que la difficulté, dar, depuis longtemps, la maison de monsieur Thoré avait pour clients toute la famille de Monrion, et le marquis de Montaleu, oncle et tuteur du jeune comte, avait toujours montré la plus grande bienveillance à cette honnête famille de bourgeois.
C'était donc à lui qu'on avait décidé de s'adresser > et madame Thoré voulut aller elle-même chez le vieux marquis.
Nous ne rendrions pas compte de cette entrevue si elle ne devait pas révéler à nos lecteurs quelques circonstances qui les metti'ont à même d'apprécier ce qu'avait^été et ce que pouvait être Léona.
Une femme et une mère obtiennent toujom*s plus de la confiance d'un homme que l'ami le plus persévérant, que le père le plus tendre.
U marquis avait reçu madame Thoré avec cette noble bienveillance qui ne craint pas de descendre jusqu'au respect vis-à-vis d'une honnête femme, quoiqu'elle soit d'une condition inférieure. 11 l'avait écoutée patiemment, mais tristement, et avait fini pai* lui dire :
—Je ne puis croire que madame de Cambure soit pour quelque chose dans la disparition de votre fils. En effet, quels rapports une pareille fenrnie peut-elle avoir avec Charles, un enfant sans nom (je vous demande pardon de vous dire cela), et à qui vous ne donnez pas sans doute
assez d'argent pour qu'il puisse satisfaire des caprices incroyables ?
— Gomment se fait-il donc que monsieur Amab ait paru soupçonner qu'elle pourrait nous donner des renseignements?
— Ce monsieur Amab est le maître de votre fils ? N'estil pas Fauteur d'u!n tableau qui fait grand bruit?
— Oui, monsieur.
— Qu'il a refusé de vendre à mon neveu pour un prix fou ?
— C'est lui-même.
— Ce tableau était destiné à madame de Cambure, et mousiem- Amab l'a refusé, et votre fils est un élève de monsieur Amab... dit le vieux marquis en prenant des notes; j'avoue que, jusqu'à présent, il n'y a rien dans tout cela qui puisse justifier une accusation; toutefois, il y a dans cette circonstance, dans la visite mystérieuse que madame de Cambure a faite dans vos magasins, quelque chose qui peut faire supposer que Charles a pu avoir des rapports avec cette femme.
— Chq^les est beau, jeune, aimable, dit madame Thorc qui semblait reconnaître à regret les qualités dont elle avait été si fière.
— Si vous connaissiez madame de Cambure, vous jugeriez que ce sont là des avantages qui ne suffisent pas à cet esprit désordonné; qu'elle se fût éprise d'un homme conmie monsieur Amab qui occupe l'attention publique, c*est possible; mais d'un beau jeune homme obscur... non...
— Cependant, reprit madame Thoré, on prétend que ces femmes ont des préférences inexplicables.
— Vous, vous trompez sur ce qu'est madame de Cambure : ce n'est pas une de ces courtisanes vulgaires, qui font prudemment la part de lem* fortune et la part de leur amour...
Et cependant, cette fenjme est si extravagante... ou si ha-
bile... Si Charles peut la sei^ir dans quelqu'un de ses projets... eDe Fauia conduit où elle aura voulu.
Ëspërez^ souhaitez qu'il y ait un tout autre motif à Tabsence de Charles que la volonté de Léona^ ce serait peutêtre affreux.
—Vous me faites trembler... mais quelle est donc cette femme?
—Elle est veuve d*im homme qui lui a laissé un nom qui la protège et la classe plus haut que ses pareilles. Elle est riche... mais sa position n'est pas ce qui importe, c'est elle-même.
Eh bien, c'est un emportement aveugle, des colèi*es frénétiques qui semblent vous la liyrer tout entière, et à côté de cela, c'est une astuce calme et souterraine qui ne laisse rien deviner de ses projets. Dans un moment d'orgueil et de ressentiment, elle binsera, elle foulera aux pieds tous les liens qu'elle a imposés, et puis elle mettra une patience infatigable à renouer tous ces fils rompus; vous la verrez à la même heure, fière, hautaine, implacable, puis, humble, repentante, dévouée ; elle a des élans magnifiques pom* pousser un homme à la gloire, au travail, à l'honneur, et jamais bouche n'osa renverser en termes plus hardis tous Ifcj nobles sentiments de l'honneur et du devoir; les larmes, la raillerie, l'éloquence la plus vive, la logique la plus froide, elle emploie tout avec ime rare supériorité ; c'est le cœur le plus dissolu, l'esprit le plus pervers, le langage le plus éhonté que j'aie jamais entendu, et c'est l'âme la plus haute, l'intelligence la plus droite, la parole la plus noble qu'on ait jamais écoutée; elle a des dédains qui écrasent et des flatteries qui enivrent...
Oh! je la connais, madame, j'ai lutté avec elle, j'ai voulu luiaiTacher mon pauvre Gustave... j'ai voulu faire de la raoï-ale, elle en a fait et a rompu avec Gustave.
Huit jours après, il voulait se brûler la cervelle, et j'ai
i42 LA LIONNE
été la prier de le consoler un peu. Je lui ai reproché la ruine de mon pauvre neveu ; elle lui a restitué toutes ses folles dépenses, et un mois après je préférais le voir satisfaire les caprices de Léona que de savoir qu'il marchait à sa ruine par des voies plus honteuses.
Alors je l'ai menacée... et c'est alors qu'elle m'a juré la perte et la ruine complète du comte de Monrion, et elle a tenu parole.
— Mais n'avez-vous pas averti votre infortuné neveu?
— Elle l'a averti elle-même.
— Et il n'a pas brisé cet indigne lien?
Le marquis leva les yeux au ciel, et dit avec une tristesse désespérée :
— Ne l'accusez pas trop... Ah! quelle femme!... C'est le mal incamé...
Le lendemain, il avait réformé sa maison : pendant sis mois il se prépara, pai- les études les plus graves et les plus assidues, à paraître un jour avec éclat à la Chambre, où l'attend, depuis son enfance, le siège de son père.
Je le croyais sauvé, Léona avait disparu ! Fol espoir ! elle ne l'avait pas quitté : cachée sous les habits d'un jeune homme, elle lui servait de secrétaire, l'aidait, l'encourageait, le soutenait... Tout ce temps avait été employé à reprendre sur lui l'empire qu'un mot lui avait fait perdre. Elle s'empara de cet esprit facile... et... alors... alors...
Le marquis se détourna et ajouta :
— Priez Dieu, ma chère dame , que votre fils n'ait rien de commun avec cette femme.
— Oh ! s'il en était ainsi, monsieur, je lui arracherais mon fils, moi...
— Peut-être avez-vous raison, dit le marquis : uneniè; qui iraît franchement chez Léona et qui lui dirait
j(JfeCne veux pas lutter avec vous; je viens imi *^
votre pitié, je m'en remets à votre générosité... Rendezmoi mon fils ! »
Peut-être cette mère toucherait-elle cette femme si étrange, el peut-être Léona serait-elle capable de lui demander pardon du chagrin qu'elle lui a causé.
VoUà ce que madame Thoré avait appris chez monsieur de Montaleu, qui, du reste, lui avait promis de faire prendre des informations.
Lorsqu'elle eut rendu compte à monsieur Thoré du résultat de cette entrevue, celui-ci, avec cette immortelle.assurance des sots, traita de poésie stupide le prétendu pouvoir de cette Armide moderne.
— Tout cela, disait-il, est bon dans les poèmes et dans les romans ; mais dans notre siècle de lumières et de liberté constitutionnelle, on a raison de pareilles drôlesses, comme des loups-garous qui font peur aux petits enfants ; on dissipe les fantômes à coups de canne. Je me charge de la voir cette dame, et je la traiterai... d'une façon...
Madame Thoré n'avait pas une idée précise de ce que )ouvait être Léona; mais, en sa qualité de fenune, elle 5avait trop bien par quelles innocentes ruses elle avait touours fait plier la volonté de son mari, pour ne pas crainire l'abus qu'un esprit méchant pouvait faire de la supériorité des femmes en ce genre. Elle craignait surtout. i'irriter la vanité de Léona, vanité dont monsieur de Mon* aleu lui avait montré les funestes effets.
Elle obtint donc de son mari qu'il ne chercherait point i voir madame de Cambure avant que monsieur Amab n'eût tenu la promesse qu'il avait faite la veille.
Tout ceci avait été discuté hors de la présence de Julie.
Mais quand la cm-iosité d'une jeune fille est éveillée par jj^ sentiment puissant, elle perce les murs, elle franchit
n 'spaces ; elle aiTive par des voies incompréhensibles. h ne s'imagine pas que Julie écoutât aux portes, elle
lii LA LIONNE
n'y eût pas même pensé ; mais un reste de conTersation prolongée après sa venue^ une exclamation échappée pendant le repas ou le travail; quelques conseils de ceux qu'on croit bien discrets parce qu'on invente des noms en Tair pour cacher à qui ils ont rapport, conseils que monsieur Thoré donna à monsieur Villon; miUe réflexions étrangères au fond de l'inquiétude qui remplit la maison, mais qu'on ne faisait jamais autrefois ; une question en apparence sans but, mais à laquelle la réponse donne un sens déterminé, tous ces atomes dispersés dans l'air d'une journée d'attente, et rassemblés précieusement par un esprit attentif, finirent par prendi'e un corps, une forme, un sens.
Cela est si vrai que Julie, à qui on n'avait rien dit, savait parfaitement que madame de Caml)ure était une fename dangereuse et d'une séduction irrésistible. Elle l'avait vue et savait combien elle était belle. Et Amab la connaissait.
Voilà quel fut le dernier mot de cette patiente reehercli<\
Ainsi donc, Julie aussi craignait cette fée aux enivrants poison§ : mais ce n'était pas pour Charles, c'était poui- Victor.
La fenmie qui aime a des instincts mei^veilleux; le mal qu'elle ignore la fait souffrir. Les sottes appellent maia de nerfs les tristesses qui les prennent à certains moments; celles qui savent la vie se disent qu'on les trompe, et elles devinent juste neuf fois sur dix. Cela se sent à cent lieues de distance. Pourquoi cela?
Quand quelque savant aura expliqué comment un pigeon expédié à trois cents lieues de son colombier, dans les ténèbres d'un panier couvert, devine son nid et y retourne dès qu'il est en liberté, nous essayerons d'expliquer ces inexplicables sympathies qui lient un cœur à mi autie pai" un fil électiique qui lui apporte des nouvelles confuses, mais ceitaines, de ce qu'il éprouve.
Il faut bien que cela soit vrai ; car, durant toute la matinée de ce jour-là, Julie avait attendu patiemment le retour d'Amab, et ce n*était qu'à l'heure à peu près où Victor renconti-ait Léona dans le bois de Boulogne qu'elle avait éprouvé une inquiétude , une impatience et une douleur qui allaient aux lannes.
Un homme comme monsieur Villon aurait expliqué cela le plus naturellement du monde, et il aurait dit :
« A deux heures, on a envoyé chez monsieur Amab, et l'on a répondu qu'il venait de monter à cheval ; alors l'inquiétude a commencé; en effet, ce monsieur qu'on adore en secret, dont on voudrait faire un héros de dévouement aux yeux de la famille , ce monsieiu* qui devait découvrir Chailes , et sur la parole duquel on comptait si bien qu'on avait l'air de dire que toute autre démarche était inutile; ce grand cœur, ce génie, cet ami dévoué, est allé se promener tranquillement au bois de Boulogne.
» Aussi, voyez comme mademoiselle Julie se dépite, comme elle tressaille à chaque bruit, dans l'espoir que c'est lui qui arrive, et comme l'heure se passe ; et comme voilà déjà quatre heures, quatre heures et demie, cinq heures, elle ne tient plus en place, elle va et vient sans prétexté, elle monte dans l'appartement, elle ouvre la fenêti*e pom* voir si elle ne l'apercevra pas au bout de la me : tout cela, c'est de la colère excitq^ pai' l'insouciance de monsieur Amab; c'est du dépit et non pas une sympathie éthérée, un rapport magnétique, un alambiquage stupide. »
Voilà ce qu'eût dit monsieur Villon, et peut-être cet homme, habitué à faire avouer aux chiffres toutes les vérités qu'ils renferment, avait-il rencontré la vérité morale de toutes les nombreuses agitations de Julie, peut-être monsieur Villon avait-il raison.
Mais qui voudrait d'une pareille raison, si ce n'est un
i40 LA LIONNE
jaloux comme lui? Et d^aiUeurs y a-t-il rien de plus odieux au monde qu'un homme qui calcule si froidement?
Oui, certes, il y a quelque chose de mille fois plus odieux : c'est un homme qu'on n'aime pas et qui a raison.
Or, monsieur Villon avait raison pour monsieur et madame Thoré, lorsqu'il disait qu'il ne fallait plus compter sur monsieur Amab ; qu'il ne viendrait pas; que c'était un homme fort indifl'érent aux chagrins de la famille Thoré ; que dans tous les cas , il ne fallait pas beaucoup espérer d'une intervention qui peut-être protégerait encore plus la coupable que la victime, et mille autres paroles qui eussent fini par faue éclater le cœur de Julie, si tout à coup on n'eût entendu le pas d'un cheval s'arrêter à la porte de la rue, et si presque aussitôt Amab n'eût paru.