‹ La lionneChapitre 20 sur 39 · TENTATIVE D' AMOUR · texte numérisé non relu

TENTATIVE D' AMOUR

Julie lança un regard de triomphe du côté de monsieur Villon; mais le commis ne lui donna pas la joie de le recevoir ; il avait baissé la tête sur son registre , et , chose inouïe, il se permit de laisser échapper un léger ricanement; décidément la tête du commis s'exaltait de la façon la plus inconsidérée.

— Eh bien ! eh bien ! s'écrièrent à la fois monsieur et madame Thoré.

— Rassurez-vous, madame, votre fils vit.

Asswément c'était là une grosse nouvelle, et Victor avait

compté sur l'énorme effet qu'eUe devait produire. L'effet ne manqua pas; mais une fois cet effet épuisé, anivèrent les questions, les doutes, les suppositions.

— Oii est-il?

— Que fait-il? pourquoi est-il parti?

— L'avez-vous VU?

— Ne peut-il vous écrire?

— Qui vous a donné cette assurance?

— N'est-ce pas ua leurre?

— Un faux espoir ?

— Étes-vous sûr de la personne qui vous a parlé?

— La connaissez-vous bien ? quelle est-elle ?

— Comment vous Ta-t-elle dit? etc., etc.

Questions auxquelles Am^b ne savait que répondre, par la plus excellente des raisons, c'est qu'il n'en savait rien.

Aussi fut- il obligé de se retrancher dans une foule de phi-ases ambiguës, solennelles et homblement compromettantes, dans le genre de celles-ci :

« J'ai vu quelqu'un qui sait ce que Charles est devenu. Chai'les est. en sûreté , je ne dois pas vous en dire davantage; je ne puis vous nommer la personne que j'ai vue; je dois la revoir demain; je ne puis vous conduire près d'elle, — ce serait manquer à l'honneur, — ce serait peut-être accroître les dangers de Charles.

» N'insistez pas , si vous voulez que je puisse vous être utile. »

Et mille autres balivernes où le poussaient les objections , les prières de madame Thoré , et qui donnaient à cette aventure une couleur vénitienne très-remarquable.

On insista, on pria, mais il fallut s'en tenir à la déclaration suivante, faite la «aain sur le cœui* :

— Sur mon honneur, je ne puis m'expliquer plus clairement; fiez-vous à mon désir de vous servir, à mon amitié pour Charles ; croyez que mon vœu le plus sincère est de ramener dans votre maison la joie et le repos , et laissez-moi la liberté d'agir.

C'était peu, mais encore fallait-il remercier de ce peu , et voilà monsieur Thoré qui prend la parole pour dire :

— Je voudrais, monsieur, qu'un jour pût venu- où je

pourrais vous témoigner, mieux que je ne le puis maintenant, la reconnaissance que nous vous aurons.

11 n'y a que les sots pour faire de ces phrases-là; mais jamais compère n'eût donné plus heureusement la réplique à Amab , qui , nous l'avons dit , était venu avec le projet très-arrêté de s'engager vis-à-vis de Julie.

En effet , Victor s'inclina , prit un air modeste et ému :

— Ce n'est pas votre reconnaissance, monsieur, c'est votre estime, votre amitié que je voudrais mériter.

^— Pourrions-nous vous les refuser, après un pareil service ? fit monsieur Thoré ; nous sommes tout à vous, monsieur, et si jamais il se trouvait... je ne sais quoi, où je puisse avoir la moindre influence, tenez-vous pour assuré qu'à votre première demande je serai prêt...

— N'allez pas plus loin, dit Victor d'une voix bien apprêtée, peut-être vous demanderais-je plus que vous ne voudriez m'accorder.

Madame Thoré trembla d'inquiétude, Julie trembla de joie, monsieur Villon trembla de fureur, monsieur Thoré seul resta calme ; il n'avait rien compris.

Mais quelle nécessité qu'un mari, un père ou im patron comprenne quelque chose ? Quand un homme s'appelle le maître de la maison , il en a bien assez comme cela , et il n'a pas besoin de savoir ce qui s'y passe.

Gonmie nous l'avons dit, Victor s'était éperonné le cœm* pour le lancer dans le chaste amour de Julie , amour que lui conseillaient sa raison , son intérêt et son calcul ; l'espèce de déclaration qu'il venait de faire était le résultat de l'excitation factice qu'il s'était donnée, mais elle ne put aller plus loin.

Tous les beaux rêves qu'il s'était faits s'évanouirent en présence de celle pour qui il les avait faits. La présence de cet ange de grâce et de beauté , qu'il avait voulu mettre BUT l'autel pour l'adorer, glaça la ferveur qu'il se croyait;

LA LIOMNË 149

rien ne le touchait dans cette belle jeune ûUe : Dieu avait refusé au cœur froid et égoïste de l'artiste l'intelligence des douces et chastes sensations : Léona devait l'emporter.

Cet effet fut si puissant sur Amab, qu'il ne sut plus que dire, et qu'après quelques phrases embanassées il se retira.

Oh ! comme Julie l'aima pour la hardiesse qu'il avait eue de lui montrer ses projets, et pour la timidité qu'il avait éprouvée ensuite. Quel amour plus sincère, plus complet et plus humble pouvait-elle espérer?

Le mal, comme on le voit, allait en augmentant, et madame Thoré lui donna des aliments , car elle ne pouvait tracjjiire autrement que ne le faisait Julie les paroles d'Amab; seulement, pour la fille, c'était une espérance, et pour la mère une menace de mariage.

Madame Thoré avait beau se rappeler tout ce qu'elle avait vu ou entendu, eUe ne sentait pas sa fille aimée.

Quant à Amab, il s'en alla mécontent de lui, en trouvant qu'il avait été froid , malavisé ; il se dit qu'il n'avait pas su tirer parti de la bonne position où il se trouvait pour se montrer tel qu'il voulait être , c'est-à-dire trèsamoureux; car décidément Amab voulait être amoureux; il se promit de revenir et revint en effet , car son heure avait sonné : il le sentait, et l'habile calculateur, avait admirablement compris de quel côté était la chance honorable, heureuse, pleine d'avenir, et il l'avait choisie. Mais sa natme même, en lui dictant ce choix, s'y refusait.

C'est une chose que nous voudrions faire comprendre à nos lecteurs que cette lutte de la volonté raisonnée, non jplus contre les entraînements, mais contre l'insensibilité du cœur.

Il y a dans le monde, et chacun en connaît, des âmes ^i, endurcies par la débauche, les violentes sensations, les excès aventureux , n'ont plus la faculté d'aimer ce qui est simple, chaste, naïf; celles-là, on les conçoit. Mais un homme jeune, qui n'a pas encore usé de son cœur, peut-il

avoir cette insensibilité? Voilà ce dont on peut douter, voilà cependant ce qui est vrai , voilà ce que nous voudrions persuader aux gens qui lisent ce récit.

Oui^ il y a des hommes à qui Dieu a donné une sévère raison, une puissante volonté , et qu'il a cependant déshérités de l'affection du hon.

De pareils hommes peuvent parvenir à épouser une femme noble, bonne, vertueuse ; ils l'apprécient ce qu'elle vaut, et dans tout ce qui dépend de la volonté, ils lui rendent l'honunage qu'elle mérite; mais leurs aspirations, leurs joies, leurs ardem^, leurs adorations sont pour des idoles qu'ils n'oseraient avouer ; ils honorent la vérin el ils la recherchent; mais la dissolution leur plaît et les entraîne. Il faut à ces âmes , que le calcul et l'égoïsme ont froidement et durement trempées , pour leur aiTacher un soupir, des excitants plus acres, des dissolvants plus énergiques que l'amour modeste d'une jeime fiUe , ses joies timides et ses chastes ravissements.

Mais en vérité, ne vaudrait-il pas mieux raconter que disserter, quoiqu*il y ait des gens qui croient que dans l'histoire du cœur, disserter c'est raconter.

Huit jours environ après sa première rencontre avec Léona, huit jours après s'être promis de devenir amom«ux de Julie et avoir tout fait pour y réussir, Victor partit à dix heures du soir de chez monsieur Thoré, et gagna le bois de Boulogne de toute la vitesse de son cheval ; il le laissa à son domestique aux environs du parc Saint-James, longea un mur défendu par un taillis épais, puis enfin s'arrêta en face d'une haute perche plantée dans rintérieur

LA LIONNE Vôi

de la propriété , laquelle portait un large écriteau sur lequel étaient écrits ces mots :

Fiéges à loups.

C'est une manière si connue de dire aux voleurs : « C'est par ici qu'on peut entrer, » qu'il arrive quelquefois que les drôles s'en méfient. Cette fois, l'indication n'avait rien de mensonger ; il n'y avait pas le moindre péril.

Amab se glissa prudemment entre les branches , et se trouva en face d'une brèche qui devait être bien vieille, car déjà le lierre et la mousse en avaient habillé de vert les anfractuosités.

C'était tout au plus s'il fallait lever le pied à la hauteur d'une marche pour entrer de plain-pied dans le parc.

A ce moment, Victor chercha à se rappeler les instructions qui lui avaient été données :

« Quand vous serez là, lui avait-on dit, vous trouverez une allée, vous suivrez celle-là ou toute auti-e... dans un parc de dix arpents on arrive toujours à la maison qui est posée au centre.

» Cette maison a un perron ; sur ce pen'on , une porte ouvrant dans im vestibule, il y a de la lumière toute la nuit : vous verrez l'escalier en face , montez au prepiier, avisez un large couloir tendu de soie vert-pomme à oiseaux fantastiques, poussez jusqu'à une porte de velours à larges clous dorés, tournez le bouton, ouvrez une seconde porte, traversez une petite antichambre , il y à aussi de la lu- Dnière; traversez encore un salon, puis une bibliothèque, vous serez chez moi. »

Victor n'était pas accoutiumé à ces rendez-vous espagnols, quoiqu'il les eût rêvés, comme tous ceux qui ont assez de supériorité dans l'esprit, ou qui sont assez neufs pour lire les romans comme une chose sérieuse.

Vingt fois il avait rêvé les aventures couleur de mm-aille, et dans ces cii'constances il se donnait volontiers une allure

pmdente et Gère à la fois, marchant en avant, la baii)e sur rc[>aule, comme dit Sully, et une main ^i\r sa da^e ; mais quand il fut en face de la réalité, notre héros se trouva foil empêché.

Il arriva immédiatement à une belle allée qui le mena à une très-belle pelouse, en face de laquelle il ti-ouva tout de suite la maison qu'il cherchait. 11 faisait im terrible clair de lune ; de façon qu'on était en vue de toutes les fenêti'es de Thabitation, soit qu'on voulût traverser la pelouse, soit qu'on voulût suivre l'allée circulaire qui l'enveloppait de ses deux longs bras fleuris, et qui n'avait ni la moindre ombre ni le plus petit mystère.

Au clair de la lune , noti-e héros Victor cmt remarquer que cette allée perfidement découverte était en outre d'uu ratissage vierge, et qu'elle transmettrait sans mélange l'empreinte de son pied à l'œil jaloux ou médisant qui viendrait la consulter. Ceci lui parut autrement dangereux que les pièges à loups promis au sommet de la perche.

Victor hésita ; mais le courage, ou la vanité, ou l'amour l'emporta, sans toutefois lui ôter la pmdence. 11 fi-aiichil l'allée, tomba au beau milieu de la plate-bande, ou il écrasa la première boutm'e d'un Général-de-Caux, sorti de chez Tripet, puis il traversa la pelouse, et en trois sauts, il fut sur le perron, ravi d'avoir si bien dissimulé ses traces.

Là, un nouveau tremblement le saisit, la porte était ouverte, une lampe de nuit veillait dans un énorme rouleau de verre, à cage de cuivre, pendu au plafond par un gland de hallebarde de suisse.

Cette lumière triste et vacillante avait l'air de s'ennuyer là toute seule comme un laquais à moitié endormi qui attend son maître.

Victor pensa qu'un homme, peut-être deux, peut-être dix, pouvaient sortir des ombres chancelantes que cette lampe faisait jouer aux angles du vestibule; il tira le poi-

gpard malais qu'il avait caché dans sa poche ; un poignaiu ùialais dans une poche de paletot vaut bien le fusil à rouet avec lequel un de nos amis allait à l'affût des lapins.

Victor, armé de son poignard et de la honte qu'il éprouvait de l'avoir tiré, monta l'escalier en trois enjambées, et comme l'épais tapis qtii le i-ecouvrait ne laissa entendi^e aucun bruit, il se retourna brusquement.

Enfin le couloir désigné, la porte de velours se montrèrent à lui, il avança, ouvrit, et entra dans l'antichambre.

Toujours le même silence et la même sécurité, il y avait de quoi s'épouvanter...

11 traversa le salon, arriva à la bibliothèque, la franchit, et souleva, d'une main armée et tremblante, une lomde portière derrière laquelle il vit enfin la chambre de Léona, et Léona elle-même à demi couchée dans un vaste fauteuil.

— Ah! c'est vous, lui dit-elle en posant près d'elle le Ime qu'elle tenait, quelle heure est-il donc?

— Minuit, répondit Victor d'une voix mystérieuse. '

— C'est pourtant vrai, répondit-eUe en jetant un coup d'oeil sur une pendule de quelques pouces posée près d'elle. J'avais oublié le temps en lisant ces odes de Victor Hugo.

Notre Victor fut humilié.

— Mais entrez donc, reprit Léona. Ah ! mon Dieu, que faites-vous donc de ça? ajouta-t-elle en lui montrant son poignard qu'il tenait toujours à la main.

— C'est une précaution... reprit-il d'un air embarrassé.

— Contre qui donc ?. . .

— Le bois de Boulogne est, dit-on, le repaire de gens inal intentionnés...

— Ce sont les amoureux qui font courir ces bruits-là pour pouvoir s'y promener à Taise... D'ailleurs, il y a longtemps que vous n'êtes plus dans le bois.

— C'est vrai... mais...

— Avicz-vous peua* ime fois chez moi...

i54 . LA LIONNE

— Pardon, dit Victor, à qui cet accueil commençailÀ paraître singulier, mais chez vous on y entre... comme...

— Comme sur la place publique, voulez-vous dire? N'est-ce pas très-commode?

— Sans doute, dit Amab ; mais on aurait pu faire relever cette brèche et pratiquer une porte secrète.

Léona se mit à rire.

— Apprenez, mon cher Victor, qu'il n'y a rien de plus délateur que ce qui est mystérieux ; si on fait ouvrir une porte, c'est qu'on a le projet d'y faire passer quelqu'un... Si on ne relève pas une brèche, c'est qu'on espère que personne n'y passera.

— Alors, dit Victor d'un ton piqué, c'est avoir une pauvre opinion de ceux qui peuvent venir vous voir que de leur faire une entrée si facile. > votre place, J'eusse voulu les obliger à franchir un mur élevé, hérissé de pointes.

— Jamais je ne donnerai à un homme que je veux bien recevoh*, le ridicule d'entrer chez moi avec un habit en lambeaux et un pantalon déchiré ; mais qu'avez-vous donc, mon ami? asseyez- vous... êtes- vous malade?

Victor venait à un rendez-vous d'amour, du moins il le croyait ainsi, il avait arrangé à sa guise le trouble du premier moment :

a Est-ce vous? — C'est moi.

— Oh! silence...

— J'ai pem*.

— Ne tremble plus, je suis près de toi, etc. »

Mais point, il était entré en secret aussi facilement que par la grande porte ; il était reçu à minuit comme on l'eût reçu à midi, il crut comprendre qu'on se jouait de lui, le dépit lui rendit sa présence d'esprit, son énergie, et il répliqua d'un air tout à fait dégagé : — Vous avez devine juste^je suis malade, et sans la promesse formelle que je vous avais faite, je ne serais pas sorti de chez moi.

lin incompréhensible sourire d'ironie agita les lèvi'es dé Ldona, mais presque aussitôt elle reprit d'un air sërieusenent chagrin :

— En ce cas, vous avez eu tort de venir; à mon sens on peut jouer avec la vie, jamais avec la santé ; risquer de se 'aire tuer pour une femme, c'est une chance de lui plaire; nais gagner des rhumatismes, c'est odieux pom* soi... et pour elle aussi.

— C'est me dire que j'ai mal fait de courir un pareil isque.

— Sans doute...

— El que j'aurais tort de m'y exposer plus longtemps... —Est-ce qu'il ne fait pas bon chez moi ?

Victor s'an'êta au moment où il allait partir ; mais il prit iue vigoureuse résolution, et se décida à s'avouer vaincu. Cet homme avait des moments d'un gi-and com-age. "^ Léona, lui dit -il, pourquoi' vous moquez- vous de moi? Elle lui tendit la main.

— Je ne me moque pas de vous, Victor ! je suis tiiste. -~ Vos réponses ne le montrent guère.

— Et pourquoi ?

— Ces plaisanteries sm- les portes secrètes, sur les brèches ouvertes.

— Mais je vous ai dit ce que je pense, fit naïvement ï^ona, seulement vous vous êtes obstiné à ne pas vouloir me comprendre. Je pratique sérieusement ce que vous api>elez des paradoxes spirituels.

La manière dont vous êtes entré ici vous gêne, je le vois, vous n'y comprenez rien. C'était pourtant la plus commode et la plus sûre, permettez-moi de vous donner en passant une leçon qui peut vous être utile dans d'autres aventures.

Et d'abord, prenez note de cet axiome :

« Le meilleui* moyen de se trahh', c'est de se cacho^ »

Entre l'homme qui en aborde un autre en plein joui', au

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milieu d'une foule et qui lui plante un poignard dans 1a poitrine, et celui qui attend son ennemi la nuit dans un endroit écarté, la chance de réussir et de se sauver est toujours pour le premier, s'il a du courage et du sang-froid.

Les précautions sont à la fois un signe de faiblesse etunt preuve de culpabilité. Je veux vous en donner un admirable exemple.

Je vous ai vu, car je ne veux pas jouer plus longtemps la coquette avec vous ; je vous guettais à travers ma peisienne, et je vous ai vu. sauter au beau milieu d'une platebande pour ne pas laisser l'empreinte de vos pas dans une allée. Eh bien ! demain, au point du jour, mon jardinier eût ratissé son allée sans s'occuper si les pas étaient entrés à huit heures du soir et ressortis à dix, ou s'ils étaient arrivés à minuit et repartis avec le jour.

Au lieu de cela, vous avez écrasé, j'en suis sûre, quelque fleur qui lui fera pousser dés exclamations toute la journée de demain sur le grossier maladroit qui saute dans ses plates-bandes.

Et puis , mon ami , vous ne savez pas vivre. Comment, vous êtes garçon, vous ne devez encore compte de votre vie à personne, et à supposer que vous eussiez seulement une liaison, vous seriez l'homme le plus esclave de la terre.

— Et comment cela?

— Vous avez des habitudes incroyables... Tout le monde vous sait par cœm*... A telle heure vous êtes dans votn* atelier, à une autre vous déjeunez ; puis c'est l'heure de la promenade ou celle des visites, et celle du dîner, et celle du spectacle, et celle du monde, et celle de votre retour.

Je suis convaincue que votre domestique vous a regarde avec des yeux renversés quand vous lui avez dit d'amener à onze heures votre cheval à la porte de madame Thorc.

-^D'oii savez-vous?

-^Je ne sais pas, j'en suis sûie.

Eh bien! il en sera ainsi de tout ce que vous voudrez fiire; chacun se dira : 11 ne fait pas aujourd'hui comme hier, donc il y a quelque chose de nouveau. Quelque chose ie nouveau, c'est si rare qu'il faut pardonner au monde fespionnage qu'il se croit en droit d'exercer à la nouvelle 'J'un si grand événement.

Etonnez-vous après cela que votre secret, si vous en aviez un, ' fût soupçonné en deux heures et découvert en nngt-quatre.

Quant à moi, j'ai prévu ce danger dès le pensionnat, et j'ai pris mes précautions dès que j'ai été maltresse de faire ma vie. C'est le désordre le mieux arrangé. Quand on a de grandes amhitions, il ne faut pas avoir de petites chaînes. Ouand on a de hauts désirs, il ne faut pas avoir de sottes nécessites.

Je déjeune depuis huit heures du matin jusqu'à deux, chez moi quand j'y suis, ailleurs si je n'y suis pas^ cela me prend cinq minutes.

Je dîne depuis trois heures jusqu'à neuf, quand je dîne, et la fantaisie de souper peut me prendre depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin.

Je sors à pied, ou en fiacre, ou à cheval, ou en voiture, à l'heure où tout le monde sort et à l'heure où tout le monde rentre.

11 y a des jours où je me couche à neuf heures, et où je me lève à midi, d'autres où je me couche à midi, et où je me lève à minuit. Je viens au bois en sortant de l'Opéra, ^t j'ai dix fois quitté le bal pour monter en chaise de poste.

Je sors pour aller faire une visite, et, deux jours après, j'écris à mes gens de venir me rejoindre à Boulogne.

Gustave a voulu être jaloux, et ne se fiant pas à la fidélité d'un espion gagé, il a voulu me suivre. Je l'ai fait se morfondre dans son fiacre drapé de rouge, à la porte de

tous mes fournisseurs, à la porte des endroits les plus incroyables.

Une fois où J'avais cherché querelle à monsieur de Monrion sur l'heure qu'il était, je suis mystérieusement paitie dans une voiture de place pom* aller régler ma montre sur l'horloge de l'Hôtel de Ville, et je suis rentrée chez moi. Gustave m'avait suivie : il s'est informé du motif de celte promenade. *

Je savais qu'il avait acheté ma femme de chambre, elle lui raconta la vérité, alors il a haussé les épaules et a dit : « Décidément, c'est une folle, » c'est tout ce que je voulais.

La lutte a été longue entre nous, mais je l'ai toujours gagné de vitesse.

Victor fut abasourdi.

Il était de ces hommes qui rêvent et comprennent toutes les excentricités dans la spéculation, et qui les redoutent dans la pratique. Tout stupéfait de ce qu'il venait d'enten dre, il crut avoir trouvé quelque chose de pérepaptoire, et il répliqua la niaiserie que voici :

— Mais s'il prenait fantaisie à monsieur de Monrion de venir maintenant?

— Eh bien ! il trouverait les portes ouvertes...

— Mais s'il me ti'ouvait ici?

Soit que l'objection parût embarrassante à Léona, soit qu'elle dédaignât d'y répondre, elle se mit à rire et répliqua:

— Savez-volis que vous devenez fat?

Ce mot rendit à Victor une partie de son humeiu", <?t ne voulant pas cependant rester en dessous d'une femme qui se dévoilait si franchement, il lui dit :

— Si j'ai fait cette faute, c'est vous qui m'y avez poussé.

— Ah ! oui, dit tristement Léona, c'est vrai.

. — Oubliez-vous qu'hier, dans cette voiture qui nous emportait tous les deux vers Paris, lorsque je vous disais*

LA LIONKE i59

mon amour et que vous m^aviez avoué le vôtre, lorsque je vous implorais et que vous aviez épuisé vos refus, oubliezvous que c'est vous qui m'avez promis cette heure... et qui m'avez dit :

« Demain... chez moi... à minuit, je n'aurai plus peur. »

— Cest vrai, dit Léona en poussant un profond soupir... c'est vrai... mais je vous le dis franchement, dût la brutalité de ma franchise vous donner de moi une opinion encore plus mauvaise que celle que vous avez, oui, je vous le dis franchement, vous avez été un maladroit.

— Vraiment ? fit Amab d'un ton qu'il voulait en vain rendi-e léger et moqueur.

— Ne riez pas, mon ami, je vous parle dans toute la sincérité de mon âme, reprit Léona d'un air naïf; apprenez donc de moi, ajouta-t-elle d'un air caressant et confidentiel, que l'amour est comme certaines maladies, elles ont tontes un jour fatal, culminant, qui emporte le malade ou qui commence la guérison.

— Et vous êtes en voie de convalescence depuis hier? dit Victor avec un sourire fiuieux.

— Je l'espère, dit Léona en levant les yeux au ciel. — Et vous ne craignez pas les rechutes, je suppose ? Léona prit un air triste et fâché, et repartit :

— Ah ! mon Dieu ! Victor, vous faites de l'esprit quand je vous parle raison, quand j'ai le cœur brisé, quand les larmes me suffoquent : oh! les hommes ne comprennent rien.

— J'avoue, dit Amab, que je ne comprends plus ce que vous me disiez hier, en vous écoutant aujourd'hui.

Léona se leva, fit quelques pas avec impatience, comme pour sortir, puis revint soudainement en disant :

— Tenez, il faut en finir, écoutez-moi, mais écoutez-moi bien, et surtout ne cherchez pas à me deviner...

— Comment ! vous voulez que...

—Je veux, dit Lëona avec humeur, que vous ne cherchiez pas dans mes paroles des sentiments cachés, des feintes, des ruses, que sais-je ? tout ce que les hommes qai se croient pénétrants s*imaginent découvrir dans ce que leur dit une femme. Je ne suis pas de Técole des demimots et des réticences.

Je suis libre, maîtresse de moi ; je sais où je veux aller et où je ne veux pas aller, je n*ai donc pas besoin de mentir, ni aux autres ni à moi-même. Je suis assez belle et " assez spirituelle pom* me passer de coquetterie.

D'ailleurs, vous m*aimez, Victor, et il n*y a pas de manège qui vaille un pareil complice quand on veut tromper un homme. Ainsi donc, je puis être franche, je n'ai besoin que d'une chose, c'est que voutei'écoutiez...

— Je vous écoute, dit Victor, qui dans les autres entretiens qu'il avait eus avec Léona, s'imaginait avoir percé dans les ténèbres de cette existence et de cette âme, je vous écoute, reprit-il.

— Je vous ai aimé, reprit tout à coup Léona, je vous ai aimé par un des caprices insensés, et cependant vulgaii*es, qui égarent la vie des femmes inoccupées.

L'aspect de votre tableau de la Vierge m'a fait croire à quelque chose de charmant, de naïf, d'idéal, dans l'âme de celui qui avait si bien peint tout cela sur ce divin risage. Avec la même ardeur que je retournerais à l'air vif et embaumé des montagnes où je suis née, si je le pouvais, j'ai voulu plonger mon âme dans les frais et jeuues sentiments que je vous supposais.

Je vous le jure, Victor, si vous fussiez venu, jamais vous n'auriez connu de moi que mon fol enthousiasme ; peutêtre ne vous aurais-je jamais revu.

Si vous aviez été ce que je pensais, je n'aurais pas voulu avoir le remords de vous avoir perdu^ j'aurais voulu pas-

ser dans votre cxibleiice comme une fée incoimue qui vous eût donne votre première couronne.

J'étais dans la folie de mon rêve quand je vous ai écrit : vous étiez de sang-froid quand vous avez reçu ma lettre ; vous Tavez traduite comme un vieillard qui craint le ridicule.

Hélas ! à vingt-cinq ans, vous croyez à l'expérience des autres; vous avez tué par avance les trois quarts de votre vie. Vous aniverez à un âge avancé sans avoir vécu, et vous commencerez à essayer de vivre à un âge où il n*est plus permis d'être imprudent.

Le jour où vous avez permis qu'on m'exposât au plus iusolent outrage, je ne vous ai pas jugé, je vous ai méprisé, et, pour la première fois de ma vie, j'ai voulu me venger de quelqu'un que je méprisais; c'est que je vous aimais encore.

Vous savez comment a tourné ma vengeance; l'incon* cevaLle folie de mon cœur vous a protégé ; n'ayant pas pu vous attirer à un duel dont l'issue était toujours un malheur pour vous, j'ai prétendu vous rendre assez amoureux de moi pour pouvoir vous faire souffrir des tourments qui vous puniraient cruellement du mal que vous m'aviez fait; j'y ai réussi...

Croyez-moi, Victor, ne prenez pas un air piqué et menaçant; vous m'aimez, vous m'aimez assez pour que je puisse abuser de votre amom*, pour que je puisse me venger; mais il m'arrive une chose que je dois vous dire : c'est que je vous aime encore.

— Ne me le disiez-vous pas hier?

— Hier je croyais vous mentir, hier je croyais vous égarer... Et cependant.,, hier... oui... hier, il y a eu un moraent où j'aurais été heureuse peut-être d'avoir été prise dans le piège que je vous tendais.

Ce moment, vous l'avez laissé passer... ce moment, j'ai

cru qu'il pouvait renaître dans mon cœui... et c'est de bonne foi que je vous ai donné ce rendez- vous.

— Mais... aujourd'hui, dit Victor amèrement. ,

— Aujom-d'hui, c'est le lendemain d'hifii'... reprît Léona, aujom-d'hui vous retrouvez une femme qui est restée seule vingt-quatre heures en face d'elle-même, une femme qui ne se ment pas, qui ne se flatte pas, qui ne se ménage pas; une femme qui a pu mesm*er l'abime où vous n'avez pajj eu l'audace de la précipiter ; alors j'ai réfléchi, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu, tout supposé...

Eh bien! d'après ce que je sais de moi et ce que je sais de vous, Victor, je vous aime trop pom' vous revoû' jamais.

— Se peut-il ! et après un pareil aveu, pouvez-vous me condamner ainsi?

• — Ce n'est pas vous que je juge, c'est moi que je condamne.

— Léona, ne paiiez pas ainsi, vous m'aimez, dites-vous?

— Victor, reprit Léona, ne jouons pas un jeu d'enfaiils. La femme q^i vouî? a dit ce que je viens de vous dire^ mérite qu'on n'abuse pas de l'empire que sa folie vous donne sur elle...

Ecoutez-moi bien... comprenez-moi bien... si je me laissais vous aimer, je n'accepterais pas le tiède amoui* que vous pouvez me rendre.

— * Mais cet amour me brûle, cet amom- occupe toute ma pensée.

— En vérité^ vous n'êtes pas bon*.*

Oui, vous ra*aimez ardemment, je le sais, peut-être assei pour vous perdre poUr moij si j'acceptais l'amoui* que voU^ m'offrez ; mais moi, Victor, je ne veux pas que vous vous perdiez j ce que j*aime en vous, c'est votre glohe, votre honnem*, votre jeunesse pm*e et irréprochable, voti'e lutte contre l'adversité, votre triomphe sm* la misère et le mai-

heiu*; j'aime eu vous, Victor, tout ce que vous ne pouvez pas aimer en moi.

Vous savez ma vie passée, vous savez mes fautes... et vous voulez que je vous donne pour maîtresse la plus fastueuse courtisane de Paris ? mais moi, je ne veux pas.

Si Dieu pouvait tuer le passé, et que pour cela il me demandât des millions d'années de tounnents, crois-moi, Victor, je rachèterais à ce prix tout le passé pour te donner une heure de ma vie.

Mais me livrer à vous, monsieur, pour que je sente sous la passion la plus ardente le froid jugement de l'esprit... non... non... je ne le veux pas; je n'ai trouvé qu'un moyen de rester digne, non pas de votre amour, mais du mien c'est de n'être jamais à vous. En ne vous appailenant pas, il me semblera que j'eusse été peut-être digne de vous aj)partenir; non, je ne serai pas à vous... Jamais. ,

— Léona, dit Victor, en se mettant à genoux devant elle, lion, vous ne m'aimez pas... L'amour raisonne-t-il si bien, est-il si fort contre lui-même ?

Léona repoussa doucement le front de Victor qui se penchait vers elle.

— Bon Dieu ! lui dit-elle en souriant, que vous êtes imprudent! Mais vous ne savez pas ce que vous me demandez; car si j'étais assez folle pour me laisser persuader, vous auriez trop à sou£frir.

ie suis jalouse, fantasque, exigeante; fiu-ieuse d'avoir manqué à la parole que je me suis donnée, je voudrais, pour excuse de ma faiblesse, vous posséder si exclusivement, que ce serait un affreux supplice. Je vous compterais vos hem*es, vos moments, j'épierais votre pensée, je déchtrerais la toile où je veirais naître sous votre pinceau une beauté idéale, et que je croirais réelle.

Je prendrais les préoccupations de votre génie pour des liouvenirs d'amour. Je vous fermerais le monde> je brise^

rais vos amitiés^ je tuerais celle que vous pomiiez me préférer un jour...

Non... non^ Victor^ ne me demandez pas d'oublier mon serment. Heureusement que je vous aime liop pour vous imposer ce malheur.

Nous ne devons plus nous revoir.

Jamais Torgueil d'un homme ne fut plus doucement flatté dans ses fibres les plus cachées.

Victor était ivre, et il reprit de sa voix la plus caressante :

— Ne plus nous revoir, est-ce possible?

— Et pourquoi voulez-vous que nojus nous revoyions 1 Pour vous mettre encore à mes pieds comme vous êtes là, pour prendre mes mains et les couvrir de baisers comme vous faites, pour me regai^der avec des yeux éperdus...

Cela peut vous sembler chai*mant... mais cela m*est insupportable, fit-elle en se levant vivement.

Elle mit la main sur son cœur, et murmura sourdement :

— Ah ! c'est affreux !

Puis elle se mit à marcher rapidement en évitant le regard de Victor, en se détournant de lui ; il l'atteignit et la regarda; elle pleurait.

— Vous pleurez ! s'écria-t-il.

— Oui, monsieur, oui, je pleure d'être si faible, d'être si misérable, que votre présence me trouble; car, ajoula-t-elle avec un doux sourire, j'aurais été si heureuse d'itre votre amio, votre frère, j'aurais aimé cela, et...

Elle prit un air enfantin plein de malice et de gaieté :

— Et si vous vouliez être raisonnable, ajouta-t-elle, ce serait si bien. Vous me diriez vos travaux , vos projets, j'irais vous voir. .. vous me conteriez vos succès, vos amours...

— Mes amours ! c'est vous...

— Vous voyez bien que ce n'est pis possible, dit Léona avec ti'istesse.

Eh bien ! non, je ne veux plus vous voii*, jamais, jamais.

LA LIONNE i65

— Eh bien! je vous jure d'être comme vous voudrez.

— Oh ! dit-elle ironiquement^ vous êtes bien maître de vous-même, à ce qu'il paraît... C'est d'im amour bien respectueux.

— Léona ! Léona ! dit Amab avec transport, vous êtes cruelle.

— Eh bien! oui, c'est vrai... reprit Léona avec impatience. Mais je souffre bien, moi... Je me venge... et... Allons, taisez-vous.

Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-eUe tout à coup, voici le jour qui vient, et nous avons oublié ce pauvre Charles.

— En effet, j'avais promis à sa fandlle, qui m'interroge chaque jour, de lui apporter de ses nouvelles.

— Vous aurez mieux que cela, dit Léona. Demain, aprèsdemain au plus tard, vous recevrez une lettre de lui.

Et maintenant, partez, partez.

— Sans que vous m'ayez dit quand et où je pourrai vous revoir.

— Je pars ce matin pour Fontainebleau, si vous êtes libre après-demain à cette heure... nous souperons ici.

— Nous souperons... Ce sera donc encore la nuit? dit Amab.

— Oui, lui dit Léona en baissant les yeux , et si vous osez m'accorder la seule preuve d'amour que je veuille vous demander jamais, alors...

— Eh bien ?. . . dit Victor. . .

— Je n'aurai plus peur, dit Léona... et maintenant laissez-moi... Je suis libre... je joue avec ma considération, mais jamais avec moi-même...

Si vous revenez... c'est que vous m'aimez assez pour que je me fie à vous.

Amab sortit, Léona le regarda s'éloigner à travers sa jalousie et dit d'une voix triomphante :

— 11 y viendra, lui... mais elle !

Un violent mouvement de rage accompagna cette dernière exclamation, elle sonna violemment, une femme parut. Léona lui fit quelques signes auxquels la chambrière répondit de même.

Mais presque aussitôt Léona reprit :

— Au fait, nous sommes seules. .. Dépèche toi... un frac... des bottes... im cheval.

— J*y vais, madame, dit la fausse sourde-muette. Vingt minutes après, Léona, en habit de cavalier et suivie

d'un groom, prenait la route de Paris à la suite d'Amab.

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