LES BÊTES FAUVES
Gustave de Monrion était couché sur un riche divan, quand Léona entra impétueusement chez lui.
11 avait les yeux fixés au plafond, et sa pipe éteinte avant d'être achevée avait échappé de ses mains, ce qui prouvait qu'il était plongé dans de très-profondes réflexions.
— A quoi pensez-vous donc? lui dit Léona d'un ton mécontent, voilà huit jours que je n'ai eu de vos nouvelles : vous ne m'avez pas écrit, vous n'avez pas passé chez moi.
— Ah ! vous voilà ? lui dit Gustave, je vous attendais.
— Et pourquoi?
— Pour vous dire que ce que vous m'avez demandé est tout à fait impossible.
— Pauvre garçon ! fit Léona en levant les épaules et en jetant sur un siège ses gants et sa cravache, faites-moi servir quelque chose, car je meurs de faim.
Gustave sonna, le valet de chambre que Monrion avait dénoncé à Victor comme vendu aux intérêts de Léona panit aussitôt.
— Prenez les ordres de madame, lui dit Monrion en se recouchant mollement sur son canapé.
Léona donna ses ordres et dit à Monrion :
— A propos, comment se fait-il qae je vous trouve levé de si bonne heure ?
— J'allais me coucher quand vous êtes an ivée.
— Vous avez passé la nuit au club ?
— J*ai passé la nuit chez moi; monsieur Jean, votre espion, peut vous l'attester.
— Et à quoi avez-vous donc passé la nuit ?
— Je Tai passée ici, sur ce canapé, à rêver...
— Vous vous trompez, reprit Léona en s'asseyant devant la table où on lui avait servi à déjeuner, vous avez passé la nuit à apprendre le mot impossibîe que vous prétendiez jadis avoir rayé de votre dictionnaire.
— A votre tour, vous vous trompez, dit négligemment Gustave en ramassant le long serpent de soie à tête d'ambre qui servait de tuyau à sa pipe, je n'ai pas appris le mot, j'ai reconnu qu'il avait un sens.
— Et qui donc vous a expliqué ce sens?
— Moi seul.
— C'est-à-dire, reprit Léona en fronçant le sourcil, que l'e que je vous avais demandé est impossible, parce que vous avez reconnu votre insuffisance à le faire.
— Vous n'êtes pas heureuse ce matin , dit Gustave en lançant au plafond une bouffée de fumée ; ce que vous m'avez demandé est impossible, parce que je ne veux pas le faire.
Une légère contraction altéra les traits de Léona, qui reprit du ton le plus insolemment indifTérent :
— La volonté est la grande prétention des impuissants.
— Cela se peut, dit Gustave; et vous, qui prétendee avoir une volonté de fer, vous devez être un excellent juge de cette question.
itJ8 LA LIONNE
— Je m'en liante, repartit Léona , cai- tout œ que j'ai voulu je Fai eu'.
— Eh bien ! reprit Gustave, en attisant nonchalamment sa pipe, je n*aurai pas ce que je ne veux pas avoir; cela me semble de la même force.
— Vous avez bien vieilli en huit Jours, lui dit Léona...
— Non, paidieu! fit Gustave; jamais je ne me suis senti si jeune.
— Dans quelle fontaine de Jouvence vous êtes -vous donc plonge ?
— Dans un regard bleu, dans une parole séraphique, dans une auréole d'innocence.
— Ah ! fit Lcona en riant, nous en sommes là; c'est fort bien; je vois que je n'ai plus rien à faire ici, à moins que vous ne vouliez ra'accepter pour confidente ; c'est un emploi que j'ai envie d'essayer, en vous voyant prendre celui de Colin d'opéra-comique.
— Aux ambroisies divines et parfumées, dit Gustave avec une fatuité joyeuse, il faut des vases d'un cristal pw et limpide; au nouvel amour que j'éprouve, il faut pow confidentes des âmes blanches et chastes.
— Vous vous égai-ez dans vos bergeries, mon cher, répliqua Léona en riant; vos ambroisies ne sont que du fromage à la crème, et les vases oii on les prépare sont d'ignobles ciniches de ten^e; mais, vu l'état du papa,'on vous les fabriquera probablement en porcelaine.
Gustave fit un geste d'impatience qu'il cacha le mieiu qu'il put en attisant encore sa pipe qui brûlait à mervçille. Léona continua :
— Savez-yous, dit-elle, que ce monsieur Thoré vous fein un très-beau beau-père?
— Un beau-père ! dit Gustave, comment l'entendez-vous?
— Mais dans l'acception naturelle du mot ; je vous ai prié d'essayer ce que pouvait un gentilhomme, élégant et
LA LIONNE iW
spirituel, sur le cœur de mademoiselle Julie Thoré, et j'apprends ce que peut une petite boui'geoise bien apprise siu' un pauvre garçon bien niais et bien crédule.
Il y a huit jours, quand, à défaut du portrait en vierge de cette belle, portrait que vous n'avez pu obtenir de monsiem* Amab, je vous ai demandé d'enlever le modèle au peintre, puisque vous n'aviez pu lui enlever la copie, voxis m'avez dit que c'était l'affaire de huit jours, et vous'êtes parti /n conquérant.
Je me suis fiée à vous. J'arrive. Je croyais trouver un triomphateur, je ti-ouve un vaincu.
Mais de toutes vos bonnes qualités d'autrefois, je pense qu'il vous en reste au moins une, c'est "de faire parfaitement les choses quand vous vouleî! les faire. Vous ne laisserez pas votre défaite incomplète, et je suppose que d'ici à quelques jours, si ce n'est déjà arrivé, monsiem* de Montaleu se présentera chez monsieur Thoré, afin de lui demander humblement la main de sa fille pour le jeune comte Gustave de Monrion.
— Cela n'est point fait, dit Gustave, et cela ne se fera pas.
— Cest encore sans doute une impossibilité ?
— Tout au contraire, j'aurais trop grande peur de réussir. Je ne veux point de mal à cette charmante fille.
— Ou plutôt, lui dit Léona, vous ne voulez point accepter l'héritage de monsieur Amab; mais, en ce cas, que voulez-vous faire alors de votre passion ?
— Un rêve, dit Gustave en se couchant sur le divan.
— Vous avez parfaitement raison, la grande sagesse hu- HMdne est de savoir ne désu*er que ce que l'on peut obtenir, et comme les réalités de l'amour de mademoiselle Jqlie appartiennent à monsieur Amab, vous vous êtes fait avec bonheur la seule part à laquelle vous puissiez prétendre.
— Léona, dit le jeune homme avec un léger dédain,
Yous avez beau railler^ Julie est un ange d'innocence et de candeur.
— Voilà le mot par où vous auriez dû commencer, lui dit Léona; il nous eût épargné à tous deux ce faux esprit que nous venons de faire, et m'eût éparçné, à moi surtout, des mots que je regrette d'avoir dits.
— Ah! vraiment? dit Gustave, et quels sont ces mots?
— Vous me connaissez, fît Léona d'un ton sérieux et affectueux ; vous savez qu'au milieu des écarts de ma vie, vous savez qu'à travers tous les principes moraux à mon sens, immoraux selon les autres, que je me suis faits, il est une chose pour laquelle j'ai toujours gardé un profond et sincère respect, c'est la passion bien sentie, c'est l'amoiir.
— Oui, c'est vrai, dit Gustave, et je vous ai entendue à ce sujet excuser les plus étranges folies pour les femmes les plus indignes, quand un amour aveugle en était la cause.
— Oui, monsieur le comte, reprit sérieusement Léona, vous m'avez entendue parler ainsi et vous m'avez vue agir en conséquence : jamais sous un faux prétexte d'amitié, ou de bon service à rendre, je n'ai été révéler à un homme les fautes d'une femme qu'il adorait, ni à une femme les infidélités de celui en qui elle avait foi.
Si j'en agis ainsi, monsieur le comte, c'est qu'on ne tue pas l'amoui' par de pareils moyens, on le rend seulement douloureux au'cœur qui l'éprouve. Je comprends qu'on efface de la vie l'être méchant qui vous fait mal, je ne comprends pas la tortiu-e qui le fait souffrir et le laisse vivre.
Je vous demande donc pardon des suppositions probablement très-fausses que j'ai faites au sujet des amom-s de mademoiselle Thoré et de monsiem* Amab.
Vous aimez Julie, je la respecte dans votre amour, je la
vois comme il vous plaît de la voir, j'aime mieux votre bonheur que ma vengeance.
— Vous aviez donc à vous venger d'eUe?
— N'aurais-je pas à m*en venger aujourd'hui ?
— Que vous avait-eUe donc fait, il y a huit jours?
— Ne me prend-elle pas votre cœur aujourd'hui ? Gustave ne s'intéressait plus guère aux passions ni aux
intérêts de Léona, car il ne poussa pas plus loin ses questions et répondit nonchalamment :
— Avouez qu'il y a de votre faute.
— Vous n'êtes ni généreux ni adroit, Gustave, reprit Léona. Vous me faites un crime du bonheur que vous me devez et vous me forcez à vous dire que je ne vous croyais pas si niais.
— Niais, et sur quoi, s'il vous plaît?
— Je vous ai dit que je ne voulais pas toucher à votre foi; car le bonheur, c'est la foi.
— Vous persistez donc à prétendre que monsiem* Amab est le discret amant de cette jeune fille?
— Je vous prie encore d'oublier que cette supposition m'est échappée.
— Mais sur quoi la basez-vous ?
Léona haussa les épaules et repartit :
— Vous êtes fou, Gustave, vous êtes comme les enfants cmieux, qui veulent absolument savoir le secret de la poupée qui les amuse ; ils la retournent tant qu'ils finissent par la briser : vous briserez votre idole.
— Avez- vous peur de m'y aider ?
— Oui, car vous ne me le pardonneriez pas.
— Qu'espérez-vous donc?
— Le temps est un grand maître.
— Si je vous demandais un conseil, Léona?
~ Une femme n'en donne point dans la position où je suis, on la croît jalouse, et on accuserait le soleil de ténè
bre» si cette jalouse le montrait du bout du doigt^ en disant qu'il éclaire.
— Vous ne m*aimez donc plus du tout?
— Je ne vous aime plus assez pour mourir de votre infidëlitë, mais je ne suis pas encore assez votre amie poui* \ous défendre contre une sottise ou un malheiur.
— Vous me trompez, Léona, vous haïssez cette Julie, vous voulez la perdre, vous me l'avez dit, et comme vous saviez que je n'aiu*ais jamais été de gaieté de cœur entreprendre la séduction d'une jeune fille innocente et pure, vous l'avez calomniée pour lever mes scrupules.
— J'avoue que je l'ai calomniée.
— Dans quel but?
— Pour la perdre, vous l'avez dj|t.
— Et maintenant ?
— Maintenant que mon but est manqué, j'avoue que je l'ai calomniée.
Gustave examinait la figiu'e de Léona, dont Fexpi^ession désespérée et ironique semblait cacher ou une violente colère, ou une profonde douleur.
— Léona, s'écria Gustave avec éclat, vous êtes une infernale créature !
Eh bien, oui ! j'aime cette jeune fille, je l'aime comme un fou. Non, je vous le jure, je n'ai point fait de poésie ; l'aspect de ce jeune et charmant visage, où nulle passion n'a laissé une triste empreinte, cette calme limpidité de la voix, écho du calme limpide de son âme ; cette virginité du regard où rayonne la virginité de la pensée, tout cela produit autour de cette noble et belle enfant une atmosphère douce , fraîche , embaumée , qui a ranimé ma vie. C'est la délicieuse sensation du fiévreux à qui l'on permet de se plonger dans une onde fraîche et parfumée.
Vous riez, Léona. Eh bien ! depuis que je connais Julie?
je vis mieux... J'ai la poitrine plus ouverte; je suis moins sûr de moiuir bientôt.
— Eh bien ! lui dit Léona, que voulez-vous de plus?
— Ce seraitquelque chose de moins que je voudrais, dit Gustave en essayant de rire ; ce serait de ne pas avoir entendu ce que vous m'avez dit.
Oh î je ne veux pas jouer la comédie avec vous, Léona ; nous nous sommes jm*é d'être francs Ymi envers l'autre, le jour où nous romprions; eh bien! je serai franc, moi, cai", vous me l'avez dit, vous ne m'aimez plus... I Eh bien ! j'aime Julie, Lëona ; mais au milieu de l'en- I chantement où elle m'a jeté, je sens toujours malgré moi I la goutte d'eau glacée qui résout en pluie cette douce vapeur où flotte mon âme. Un fantôme hideux me lance tou- , jouis quelque regard raillem- à travers les lis et les roses I de ces bocages si frais, ie doute.
Voulez-vous venir à mon aide? voulez- vous me rassurer?
— Je ne le puis plus, Gustave, dit Léona; je le reconnais avec regi-et; mais cela est ainsi.
Je vous jurerais que Jidie est innocente, et que j'ai inventé sa prétendue passion poiu* monsieur Amab; je vous affirmerais qu'il n'est pas vrai que ce soit dans des rendezvous secrets qu'il a peint ce ravissant tableau qu'on vous a refusé ; je vous dirais que c'est la vengeance qui m'a fait parler, que vous ne me croiriez pas. Ce n'est pas le témoignage d'une femme qu'on abandonne qui peut justifier la rivale pom* laquelle on la quitte.
Malgré vous, malgré la foi que vous avez peut-être encore en moi, vous supposeriez qu*une pensée cachée et pleine de duplicité me fait parler ainsi, et vous auriez peutêtre raison.
— Quoi! vous osez avouer, dit Gustave, qu'en rendant justice à Julie, ce serait peut-être une trahison?
— Entre nous, dit Léona en riant, à supposer que 'je
n'aie pas caloumié Julie, quelle meilleure vengeance pouii*ais-je tii*er de voU*e infidélité que de vous pousser à épouser la maîtresse délaissée de monsieur Victor Amab?
— J'avoue, dit Gustave d'un ton sombi^e, que l'idée de cette vengeance ne m'était pas venue.
— On ne peut pas tout prévoii-, reprit Léona; mai» a* que vous voyez certainement, c'est que dans une aiïairc comme celle-ci, je suis une partie trop intéressée pour ne pas être mi conseiller suspect. C'est à vous à voii', à a|> prendre, à deviner.
Cette jeune fille n'a-t-elle pas un frère que vous pouiiiez Ikiie adroitement parler?
— Eu effet, reprit Gustave, un frère qui a dispai'u depuis une ou deux semaines, et dont on m'a parlé, je me le rappelle maintenant, en termes qui doivent me faire croire que je connais l'autem* de la disparition de ce jeuuo homme.
— On en a donc des nouvelles? reprit Léona.
— A ce qu'il païaît.
— Par qui donc ?
— Par monsiem- Victor Amab, répondit bioisquemenl le jeune comte, comme si ce nom lui était odieux à pn»noncer.
— 11 sait donc où il est?
— Oui, sans doute, repartit Gustave avec plus d'im|Kitience, il paraît qu'il s'est engagé à le rendre à sa famille.
— A supposer, dit Léona, en ayant l'aii* de chercher lf>| combinaisons d'un mystère difficile à comprendi'e, à supposer que ce jemie homme fût dans le secret de monsieui' Amab et de sa belle ; à supposer qu'il eût menacé de faia' un éclat, c'eût été une chose adroite que de le fah'e dispalaître, et probablement il ne reparaîtra que lorsque l'on aui-a obtenu de lui la promesse formelle de ne rien dire.
— Mais c'est un conte des Mille et une I^uits (juc vous me faites là.
— Je ne le fais pas ; il est tout fait : ce jeune homme ainsi disparu et que personne ne peut retrouver, monsiem* Amab qui sait de ses nouvelles, et qui cependant ne peut pas ou ne veut pas sm'-le-champ le rendre à sa famille, cela n'est pas un conte, je le suppose ; ou si c'en est un, ce n'est pas moi qui l'ai inventé.
— Au fait, vous avez raison, Léona, dit le jeune comte ; si on pouvait voir ce Charles... Croyez- vous donc impossible de parvenu- à retrouver ce jeune homme?
— J'avoue que, pour ma part, je né saurais comment m'y prendie; mais il y a une chose que je puis vous dire, c'est que vous avez à votre service un homme, moins avancé que vous cependant, car il n'a pas encore reconnu la puissance du mot impossible. S'il veut s'en mêler, je crois qu'il sera plus habile à lui tout seul que nous ne le serions ensemble, vous et moi.
— Mais cet homme qui est à mon service vous appartient, je le sais, dit Gustave.
— Rien de ce qui est à vous ne m*appartient plus, dit Léona -avec une triste dignité; tant que vous m'avez aimée assez pour me tromper, j'avais besoin d'un espion près de vous; maintenant que vous voulez bien me dire, vousmême, la vérité sur vos sentiments, cet homme m'est devenu inutile, adressez-vous à lui ou à qui vous voudrez.
Adieu, Gustave, je ne fais pas de souhaits pour a ous, vous m'avez trop blessée pom* que je puisse dire que je vous souhaite franchement de vous voir hem*eux, et je vous aime encore trop pour vous vouloir du mal. J'espère, cependant, ajouta-t-elle avec un sourire amer, que ce désir me viendra bientôt. Adieu.
— Ne vous reverrai-je plus? dit Gustave avec l'embarras
176 LA LIONNK
d'un homtiie (jui ne veut pas accepter la responsabililé d'une rupture absolue.
— Quand vous voudrez, lui répondit Léona ; je serai à Paris probablement toute la semaine, à quelque heure que vous vous présentiez, vous savez que lorsque je suis chez moi, la porte est toujours ouverte aux hommes d*esprit et de bonne compagnie : ce sont des titres, ajouta-t-elle avec un léger sourire d'ironie, ce sont des titres à être bien venu chez moi, que vous ne perdrez jamais, je l'espère.
A ce moment, Léona s'arrêta au moment de sortir, et regarda sur une console une tasse posée sui* un coussin de velours, et enveloppée d'un globe de veiTe.
C'était celle sur laquelle les yeux de Gustave s'étaient fixés si longtemps le jour de la discussion avec son oncle. La tasse était médiocre et ne paraissait pas mériter une protection si particulière ni une place si riche.
— Ah ! murmura Léona, c'est contre ce frêle morceau de terre blanche que ma puissance a commencé à se briser.
Léona sortit sans attendre la réponse de Gustave ; quand elle traversa l'antichambre, Jean se trouva sur son passage.
— La nuit prochaine à la Bastille, lui dit-elle à voix basse.
— J'y serai ! répliqua le valet de chambre, et tout aussitôt la sonnette de son msdtre se fit entendre et l'appela près de lui.
Léona l'entendit et murmura en haussant les épaules.
— Oh ! pauvre garçon ! . . .