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EXPLICATIONS

Avant de raconter ce qui arriva des conseils de Léona à Gustave de Monrion, de son nouveau rendez-vous donné à Amab, il est nécessaire que nous disions à nos lecteurs ce

qiii s^ëtait passe chez niadanie ïhoré depuis huit jours. 11 faut que nous donnious aussi i'explicaiiou de quelques cii'coostanceS; qui ont besoin d'être bien établies, pour ([Il on comprenne T action qu'elles ont sur les personnages de ce récit. . ,

Et d'abord, quoi qu'en disent les optimistes, et nous entendons par là les gens qui prétendent que l'on calomnie sans cesse la société, et qui la trouvent morale, heureuse et pleine de vertus, nous nous permettrons une réflexion qui, ^'adressant simplement à l'essence humaine et non à notre oi^aiiisation sociale, ne doit point choquer les Pangloss niodemes.

Cette observation est de toutes la plus vulgaire ; mais, dans^tre façon de juger, nous la présentons bien plus comme une excuse que comme une accusation.

L'honmie, matériellement et moralement, est de tous les animaux de la création celui qui s'endurcit le plus aisément. Ce que l'homme esclave peut supporter de coups de Iwton progressivement appliqués est incroyable; ce qUe Ihomme du monde peut supporter de chagrins mortels dépasse tous les calculs.

Ainsi, madame Thoré avait dit et avait cm qu'elle mouri^it de la mort de son^fils, et, depuis dix à douze jours qu'il avait disptfu, il n'avait point été nécessaire d'appeler le uiédeo».

Monsieur Thoré avait déclafé qu'il remuerait ciel et terre pour reli'ouver son fils, et ces mots incommensurables, ciel €t terrej s'aient circonscrits dans le bureau du commis- ^ire de police;

Certes, nous ne prétendons pas que cette douleur de monsieur THbré ne fût sincère > que cette résolution de madame Tboré n'eût été prise de bonne foi.

liC premier jour qu'un jeune et ardent cheval sent l'épeïou, il se cabre, il rue, il bondit, pour se débarrasser avee

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fui'eur (le cette aiguille qui le pique au tlanc; mais que te cavalier tienne bon^ et que, pendant un mois, il prouve au noble com*sier son impuissance contre une force supérieure, le cheval fléchit, se soumet, et le flanc endolori s'habitue à suufTiir ou ne soufri*e plus.

Le cœur de Thomme est comme ledit coursier, fort rétif d*abord à la douleiu', la première fois qu'elle Téperonne, il se cabre, il veut désarçonner le malheur qui l'a enfourché, il s'agite nidement et avec tous les cris possibles ; mais que le malheur tienne bon, le cœur s'y Soumet, l'accepte, et avec ce cavalier incommode il reprend ses allures de chaque jom*.

Il en était ainsi dans la famille Thoré.

La disparition de Charles avait été une révolution? on avait couru, on avait agi, on avait parlé, la vie tout entière de la maison semblait à peine suffire à la recherche de ce fils perdu. Mais ce premier effort passé, il avait fallu reconnaître qu'on n'avait rien gagné. Le second n'avait pas eu plus de résultat ; la force humaine ne pouvait sufïiie à une existence qui se passait en soubresauts convulsifs.

On retomba de ces violentes eitaspérations dans im désespoir fatigué, puis dans une anxiété plus calme, et, quoique la disparition de Charles eût laissé un véiltable fond de tristesse dans la vie de la famille, le soin des affaires, quelques mots hasardés en dehors de cette préoccm)ation constante, avaient déjà brodé d'idées moins lugubres le fond sombre de ce chagrin.

Un mot avait même échappé à madame Thoré :

« Mon Dieu ! ne le reverrai-je donc jamais ?... » Ce mot était déjà bien loin de celui-ci : « Si je perds mon fils, j'en mourrai!... » 11 y avait entre ces deux mots unef tombe creusée pai* le premier... et comblée par le second.

Nous ne prétendons, en aucune façon, jeter le moindre doute siu* les sentiments de madame Thoré par les ré-

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flexions que nous \ciioiis de faire ; nous voulons seulement (lire (ju'elle subissait la condition commune^ en supportant son malheur avec plus de calme le douzième jour que le premier.

D'ailleurs, ce malhem* n'était pas sans espérance ; Amab n'avait-il pas apporté l'assurance que Charles vivait ? Depuis ce temps il n'avait à la vérité ajouté aucun nouveau détail, il ne le pouvait pas, il ne savait rien.

Léona lui avait seulement dit :

« Cet homme est en mon pouvoir, il vit... je vous dirai un jour la condition à laquelle je puis le rendre à sa famille. »

Souvent Amab avait voulu connaître cette condition, mais Léona avait toujours ajourné ces renseignements, et il n'avait rien appris de plus.

Cependant il l'avait vue tous les joms, depuis cette première renconti'e où elle l'avait entraîné à s^ poursuite.

Tout ce temps, Léona l'avait employé à irriter la curiosité et les désii's de Victor, à l'enivrer d'espérances, à le tortm-er de déceptions jusqu'au jour où, sûre de son empire, elle avait livré sa première grande bataille.

Tous les joixrs aussi, Amab était venu chez madame Thoré, et tous les jours il lui donnait de nouvelles espéi*aDces au sujet de Charles. Il fallait encore répondre, à des questions , comme la première fois ; mais lorsque Amab eut juré une fois, deux fois, trois fois qu'il ne pouvait rien dire de plus ; lorsqu'il affirma sur son honneur qu'il ne pouvait nommer la personne près de laquelle Charles était caché, on s'accoutuma à ces vagues assurances.

La certitude que Charles vivait suffit à l'anxiété habituelle.

Du reste, Victor avait tout fait pour détruire chez madame Thoré les soupçons qu'il avait fait naître lui-même sur madame de Cambure. Le malheureux, en effet, per-

^bistait dans la résolution incroyable de devenir amoureux de Julie ; et il y persistait d'autant plus qu'il se sentait chaque jour plus dominé par Léona.

Les hommes à volonté puissante et à raisonnement froid ont d'étranges bizaireries ; la plus folle, c'est de vouloir ce qu'ils ont jugé bon et profitable pour eux, c'est de le vouloir, non pas seulement à rencontre des obstacles étrangers qui les en séparent, mais à rencontre de leurs antipathies naturelles.

Je connais un homme qui s'est donné trente indigestions, non pas poui* satisfaire un goiit prononcé, mais pour s'habituer à manger des biftecks, attendu, disait-il, qu'il était ridicule qu'il ne pût pas manger de biftecks, comme tout le monde. Ces gens-là sont rares, mais il y en a.

Or, Amab était un homme de cette espèce ; il s'était dit que tout le monde aimait la beauté, la jeunesse, la vertu, et qu'il devait être comme tout le monde ; il avait trouve dans Julie tout ce qui promet à un mari le bonheur et la considération, et il voulait avoir ces excellentes choses. Il venait en goûter le plus qu'il pouvait pour s'y accoutumer.

Il regardait Julie, il admirait Julie, et à force de l'admirer il finissait par croire qu'il en était véritablement épris ; mais quand il sortait de cette lutte avec lui-même, et qu'il mettait la bride sur le cou de ses rêves, ses instincts dépravés le toiu-naient vers Léona, vers la courtisane bizarre, fantasque, éhontée, passionnée, superbe, dédaigneuse.

J'ai oublié de dire que le monsieur qui voulait aimer les biftecks, comme tout le monde, aimait plus que personne le l)oivre, le kari et les épices les plus cuisantes de l'Orient.

Ce jeu d'Amab n'eût été qu'une lutte curieuse, s'il y avait été seul engagé ; mais, en n'y gagnant rien, il y perdait ime pauvre enfant dont le cœur naïf se prenait à ces faux semblants. Pauvre âme trompée, qui avait d'abord adoré un rêve et qui aimait une comédie*

Dureste^ Julie n'était pas la seule qui s'abusât : ni monsieur Thoré ni sa femme ne doutaient plus de l'amour d'Amab.

Ils en avaient causé ensemble, et hi l'un ni l'autre n'avait trouvé d'objections contre un homme qui avait un talent réel et une réputation intacte.

Monsieur Villon seul, avec ce tact de l'homme qui aime, sentait encore qu'Amab n'aimait pas celle qu'il prétendait adorer.

Si Louis Villon eût été sûr de l'amour de Victor, il lui eût cédé Julie, tant il aimait cette belle enfant Le commis ne haïssait pas seulement Amab, il le méprisait.

Dix fois il lui passa par la tête de chercher querelle à Victor pom* lui demander raison d'une assiduité sans amour. Dix fois aussi Villon avait voulu déserter la maison, mais à chaque fois quelque chose lui avait dit dans le fond de son cœur : '

« Tais-toi et reste, Julie aura besoin de toi. »

Un autre événement, d'une grave importance, s'était passé dans la maison de monsieur Thoré.

Cet événement, c'était l'entrée dans la maison de monsieur le comte de Monrion. Quand je dis entrée dans la maison, je me trompe, je veux dire entrée dans les magasins.

On se rappelle ce jour où Gustave avait promis à Victor de le forcer à se battre avec lui en l'insultant au bois ; on se rappelle la rencontre d' Amab et de Léona, et comment celle-ci, en^ entendant la voix de Monriôn, avait été le rejoindre et avait désarmé la main qu'elle avait un jour avant armée contre Amab.

Le lendemain de ce joiu'-là, monsieur de Monrion entrait chez madame Thoré ; elle était sortie.

Monsieur Villon, de son coté, était en campagne; monsieur Thoré faisait antichambre chez le chef de la police de sûreté.

iS'À 'LÀ LIONNE

Julie seule était dans les magasins^ avec les commis subalternes.

Gustave était airivé en costume du matin ; il s'était fait beau dans le vi-ai sens du mot ; il était d'une parfaite simplicité. Gustave avait perdu son cœui- et ses mœurs ; mais il avait gardé ses bonnes manières.

Il entra dans cette maison, où sa personne seule était connue^ en demandant, avec la plus aimable politesse, monsieur Tboré.

11 était sorti.

— Madame Thoré?

— De même.

— La personne qui la remplace ?

— Il n'y a que mademoiselle Julie.

— Veuillez faire que je puisse lui paiier.

On l'avait conduit au bureau où se tenait Julie. Celle-ci était trop habituée à de pareilles visites poiu* que l'arrivée d'un beau jeime homme la troublât. EUe lui demanda ce qu'il désirait.

— Pardon, mademoiselle, dit Gustave , si je n'avais été si pressé, je n'aurais pas voulu vous déranger- poiu* une bagatelle.

— Nous sommes aux ordres des personnes qui veulent bien nous donner leur confiance.

Julie savait depuis son enfance cette phi^se marchande qu'elle eût dite à un prince aussi bien qu'à un roulier.

— Encore mille,fois pardon, mademoiselle, mais ce que j'ai à vous demander est un peu long, et sera peut-êti-e bien difficile.

— Veuillez vous expliquer, fit Julie en s'asseyant cl en monti^ant un siège à Moimon.

il refusa par une inclination respectueuse, et reprit :

— Si ce que j'ai à vous demander n'était qu'une fantaisie, je ne viendrais pas ennuyer monsieur Thoré, et

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VOUS en son absence, d'une si petite chose... mais j'atticlio à cela un intérêt grave, sérieux... c'est un souvenii-...

Julie fit une légère inclination qui voulait dire :

« Ce sera tout ce que vous voudrez, cela m'est fort indifférent. »

Gustave la regardait, et cette beauté calme, sereine, confiante en soi, le charmait et le faisait presque douter de ce que Léona lui avait dit.

11 continua :

— Je tiens de ma mère qui est morte...

Une vive émotion altéra la voix de Gustave.

Etait-ce seulement le souvenir de sa mère ou le remords (le mêler ce nom sacré à ime iiise galante qui le troubla? Toujours en est-il que cette émotion le servit à merveille.

Julie le regarda et l'écouta mieux.

— Je tiens de ma mère, reprit-il, quelques porcelahies qui ne sont peut-être pas des pièces d'un choix précieux, mais qui lui étaient personnelles. •

Parmi celles-là se tiouve ime tasse de Saxe...

C'est celle, ajouta-t -il avec effort, où elle a bu la dernière goutte du remède qui n'a pu la sauver ; c'est le dernier objet que ses lèvres ont touché.

— Et on l'a brisé peut-être ? dit vivement Julie.

— Non, mais quelqu'un me l'envie, quelqu'mi à qui je ne puis guère le refuser.

— Eh bien ! monsieur ?

— Eh bien ! mademoiselle, je voudrais savoir s'il n'y a pas moyen de me faire faire une seconde tasse absolument pai-eille àla mienne... avec ses défauts, avec ses plus petits <létails...

— Voilà qui, je crois, sera fort difficile...

— Je dois vous prévenir qu'un essai malheiu'eux ne mo rebutera pas... je payerai...

Pardon.,,

L'argent est un argument si grossier qu'on est toujours embarrasse de le mettre en avant...

Je payerai dix essais^ s'il le faut... vingts trente...

— Pourrez-vous nous confier cette tasse?

— Pourrez-vous la faire prendre chez moi?...

— Votre adresse^ monsieur?

— Mais vous devez juger combien je tiens à cet objet... Envoyez-moi quelqu'un de sûr, d'adroit...

— On en aura le plus grand soin... le nom de monsieur?

— Le comte deMonrion, mademoiselle.

— Ah! fit Julie... qui ne put s'empêcher de regarder ce jeune homme dont elle avait entendu raconter les défauts, la vie scandaleuse, les mœurs impudentes, et qui la salua avec le respect le plus profond.

Rentré chez lui, Monrion dit à ses gens :

— Si quelqu'un de chez monsieur Thoré vient me demander, je n'y suis pas.

n voulait se garder le droit d'y retourner.

Voilà comment Gustave était entré chez monsieur Thoré.

Celui-ci, averti de la fantaisie du jeune comte, avait envoyé chez lui... Mais on ne l'avait jamais trouvé...

Le comte était revenu, et, profitant du bavardage de monsieur Thoré, il avait appris la disparition de Charles , en avait profité pom* offrir ses services, était encore revoini pom* prendre des renseignements, et chaque fois avait vu. écouté, admiré Jidie.

Ce manège dm*ait depuis' huit jom-s.

Mais dame séduction , comme disent les romans scudériens, dame séduction avec laquelle Gustave était parti de compagnie pour la conquête de cette jeune fille , l'avait lâchement abandonné. L'indigne auxiliaire avait fait pis, elle avait passé du côté de l'ennenii, et, au bout de huit joui-s, mademoiselle Thoré était fort tranquille à l'égard du comte

de Monrion^ que celui-ci était déjà vaincu ^t amoureux.

Cependant monsieur de Monrion n'avait pas encore osé aborder la maison de monsieur Thoré qu'aux heures publiques du magasin.

L'après-dînée, l'heure privée, l'heure de la famille, était réservée à Amab, qui jouait alors sa comédie.

Quant à madame Thoré, elle avait peur. Elle se demandait ce que venait faire chez elle le comte de Monrion.

N'était-ce pas l'homme qui avait marchandé 'l'image de sa fille et qui l'avait voulu payer un prix fou?

N'était-il pas ou n'avait-il pas été l'amant de madame de Cambure?

Madame de Cambure n'avait-elle pas été d'abord signalée par Amab comme sachant ce qu'était devenu Charles?

n y avait dans la réunion de toutes ces circonstances im seos caché, mais certain.

Madame Thoré s'épuisait à le comprendre, et après avoir combiné ces figures et ces circonstances de mille façons, elle en arrivait à cette lassitude de l'esprit qu'éprouverait un homme après une nuit passée, sans succès^ à la reconstniction d'une figiu-e d'un jeu célèbre, du casse-tête chinois.

Et si maintenant on veut savoir quel avait été le point de départ de tous ces événements, point de départ bien fragile et bien imperceptible, qu'on veuiUe bien se rappeler la réllexion de Léona au sujet de cette tasse religieusement posée sur un meuble dans l'appaitement dç Gustave.

Voici à quelle circonstance cette réflexion faisait allusion.

Un jour d'ivresse, fatiguée de voir son jeune amant lui prodiguer sans mesme sa fortune, sa vie, son avenir, ennuyée de voir avec quelle facilité elle lui avait fait rompre les liens les plus sincères, les affections de famille, les amit iés d'enfance. . . Léona cherchait dans le passé de cet homme •juelque chose qui lui tint plus fortement au cœur que le présent, et le caprice de Léona était tombé sur cette tasse

qu'elle avait désii^e, qu'elle avait voulue et qui lui avait été refusée. /

C'était le lendemain de ce i-efus qu'elle avait écrit à Amab la lettre qui avait donné lieu à toute cette histoire.

Léona n'avait pas pardonné à Gustave ce dernier respect pour un souvenir de mort.

■ Il restait donc dans l'âme de ce jeune honune quelque chose où elle n'avait pu atteindi'e. Sa colère ne calcula rien ; elle voulut quitter Gustave, mais pour un honune dont la gloire humihâtle délaissé.

On sait comment tourna cette tentative.

Ce fut alors que Léona voulut posséder ce tableau qui lui avait fait aimer Amab. Elle pressentait que c'était le portiait d'ime rivale.

Gustave, on se le rappelle, mit à satisfaire ce désir do Léona la vanité d'un homme qui veut prouver qu'il peut tout sacrifier, excepté son honneur. 11 échoua encore, et i-eçut la mission de séduire Julie.

La défaite le suivit partout, et nous l'avons vu amoui*eu\ et vaincu, lorsque Léona était venue lui demander compte de cette conquête qu'il lui avait promis de faire en huit jours.

Léona était vaincue avec lui; mais Léona n'était pas femme à abandonner la vengeance qu'elle se promettait. Elle y avait travaillé dans son dernier entretien avec Gustave.

Voici comment elle continua à la poursuivre.

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