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LA MAISON DE CORRECTION

Dans la rue de Charonne se trouve à droite, en gagnant la baiTière, une petite porto ouvrant siu' un endos d'un domi-arpent.

LA LIOMME 187

Cet enclos est planté de lilas et d'arbres fniitiei's qui, abandonnés à leur sève, ont pris presque assez de développement pour cacher entièrement une maison basse, n'ayant qu'un rez-de-chaussée assez élevé, surmonté de mansardes à cadres ovales chargés de guirlandes de pommes sculptées, le tout couverl d'un toit cintré et chaperonné de plomb.

C'est le pavillon de jardinier d'une ancienne petite maison située à peu de distance, et qui est devenue un hospice particulier d'aliénés.

Le rez-de-chaussée de ce pavillon se compose de quatre petites pièces; un escalier tournant, pris siu* l'emplacement de l'une de ces quatre pièces, monte aux mansardes.

A l'époque où se passe cette histoire, l'une de ces pièces servait de cuisine ; dans chacune des deux auties, il y avait un lit en fer et quelques meubles grossiers. Les fenêtres, garnies de puissants barreaux de fer, étaient en outre défendues par un étroit gi'illage en ûl d'ai'chal.

Ce rez-de-chaussée était une véritable prison.

Tout au contraire, les mansardes étaient tendues d'étoffes de soie et d'épais tapis. Des meubles délicieia, des glaces de Venise, des bronzes de prix ornaient le petit salon, la chambre et le boudoir, qui se trouvaient à cet étage.

I>u reste, tout cela n'avait d'étrange que le contraste du Tez-de-chaussée et du premier ; seulement, au plafond de chacune des pièces du bas, on avait pratiqué un petit judas qui laissait voir et entendre ce qui s'y faisait et ce qui s'y disait de la pièce supérieure et correspondante.

U «était à peu près dix hem*es • du soir, deux hommes étaient alors dans le rez-de-chaussée, chacun couché dans son lit.

L'un de ces hommes dormait à moitié vêtu; il pouvait avoir trente ans, et à la largeur de ses mains et de ses épau-

les, on jugeait qu'il devait être d'une force herculéemie, quoiqu'il parût de petite taille.

Par une précaution dont nous dirons bientôt le motif, le dormeiu* avait une petite chaîne passée au poignet. Celte petite chaîne se rattachait par l'autre extrémité au collier d'un petit chien aux oreilles pointues, au museau renfrogné, au poil hérissé.

Cet individu dormait de ce sommeil pesant qui n'appartient qu'aux justes et à ceux qui vivent de mouton.

Un autre individu se trouvait dans la seconde chambre.

Celui-ci, nos lecteurs le connaissent, c'était Charles Thoré.

Mais le pauvre et beau jeune homme avait dû cruellement souffrir pour être réduit à l'état où nous le retrouvons.

Pâle, maigre, la barbe longue, les cheveux en désordre,! accoudé sur son ht, l'œil fixe et hagard, les poings fermés,' il regardait son paisible et robuste camarade. Après un assez long temps de réflexion et d'immobilité, il se retoimu lentement sur son lit, et se jeta la tête sur l'oreiller comme un homme qui se décide à essayer de dormir.

A ce mouvement, le chien fit entendre un sourd grognement et se souleva sur le coussin où il était couché.

Il suffit de la légère tension. qu'il donna à la chaîne pour éveiller brusquement le dormeiu*, qui se mit tout à coup sur son séant, et dont le premier geste fut de s*emparer d'un énorme nerf de bœuf qui dormait côte à côte avec lui.

Cet honime regarda du côté de Charles, et le voyant reiv cogné sous sa couverture, il se mit à grogner à son toiu* et tendit son arme correetionnelle vers Charles, comme s'il eut voulu due qu'il lui ferait payer cher la pi*emière interniption de sommeil.

Cependant le silence dura pendant quelques minutes; le dormeur avait repris son sommeil.

Tout à coup, et quoique Charles iVeût pas bougé, le i/eii se reprit à gi'onder et à tirer sur sa chaîne.

Le dormeur, furieux , se leva et s'avança du côté de !.hai'les pour lui infliger im ordi'e de repos absolu ; mais il ' «rrêta en se sentant tirer dans un autre sens pai' le petit •nien qui jappait avec fureiu* du côté de la porte.

L'homme, accoutumé sans doute à cette façon d'avertis- «nent, jeta son gourdin et entra dans la première pièce,

lie oïl se ti'ouvait Fescalier tournant.

Comme il entrait d'im côté, la porte s'ouvrit de l'autre. À\c femme entra, suivie d'un monsieur en habit décent et i iguie honnête.

La dame était Léona, le monsieiu' en habit, décemment

tu, était Jean, le valet de chambre de monsieur de Mon-

Léona fit un signe au gai'dien de la maison, qui ferma la ' rte derrière elle ; aussitôt elle monta rapidement dans la j'iasarde.

\ — Vous êtes sûr, Jean, que nous n'avons pas été suivis?

-Au contraire, madame; seulement, je pense que i.iomme qui nous suivait, un bâton de six pieds à la main,

ivait d'autre curiosité que celle de savoh* ce que nous ïvions dans nos poches.

-Alors, pourquoi ne nous a-t-il pas attaqués?

— Il était encore de trop bonne heure, et puis, un contre fûJ n'est pas la façon dont ces messieurs engagent d'ordi- Baire le combat.

— Parbleu ! dit Léona en se débarrassant de son chapeau rt de son châle , vous auriez pu dire un contre deux , à ûîoins que vous ne vous comptiez t)as, ce qui est peut-être Ne , car vous trembliez. . .

— Pour vous, madame.

Léona ne daigna pas entendre cette line repartie de mon-» «ieur Jean, et reprit vivement i

— C'est égal, la poiu-suite de cet huiiuue iiiHoquiètf!... Vous savez conduire ?

— Oui, madame.

— Quand j'aurai obtenu (par votre adroite entremise) ce qu'il me faut pour faire croire à Gustave qu'il joue un rôle de niais vis-à-vis de mademoiselle Julie Thoré , vous irei jusqu'au coin du fauboiu'g Saint-Antoine... Vous renven-ei le cocher, vous ramènerez la voiture, et l'espion, si espion il y a, pourra amener la poHce ici demain matin, la maison sera déserte.

— Aller chercher la voiture, seul, au milieu de la nuitt

— Lutz vous accompagnera, il sait conduire, lui...

— Ce chien de sourd-muet n'entend ni à Dieu ni à diable ; s'il vient des voleurs, ils seront sur nos épaules avant qa'û pense à se retomner.

— Vous regarderez pour lui,- et il se battra pour vous... Mais nous avons quelque chose de plus pressé à faire...

Il faut nous occuper de mon prisonnier.

— Mais, dit Jean, à qui la mission que venait de lui dou^ ner Léona paraissait déplaire beaucoup, mais il faudra lais^ ser madame seule dans la maison avec ce jeune énergiimène.

— Tant mieux ! j'ai quelque chose à lui dire que je di^ sb-e que vous n*entendiez pas...

— 11 est à cramdre que cet homme , exaspéré par la co- 1ère, se porte à des violences... que ces belles mains ne pourront repousser...

Léona regarda Jean avec le plus profond mépris , et lui dit d'un ton de souveraine impertinence :

— On ne touche à des mains comme celles-là que poui les baiser...

Allez, maître* Jean, et renvoyez-moi Lina... Elle mêlerait peut-être sa voix aux afireux hurlements que va pousser monsieur Thoré et aux arguments que vous allez lui po*

m; et je ne veux perdis ni un cri ni une parole de voti'c dialogue.

Aussitôt Jean descendit, détacha le collier de la petite chienne, qui" s'élança rapidement vers le premier, où elle trouva sa maîtresse couchée par terre et écartant doucement l'angle du tapis qui couvrait le judas par lequel on surveillait la pièce où était Charles.

.— Bien, Lina, bien, ma belle, dit Léona en calmant les caresses furibondes de la petite chienne ; tout beau, mademoiselle, vous souperez avec moi, et bientôt nous rentrerons à l'hôtel. . . Oui, vous êtes belle ! . . .

Et elle prit Taffreuse bête dans ses bras comme un enfant, la baisa maternellement sur son front poilu , en lui disant :

— Fi! vous sentez mauvais !.^. Tenez-vous en repos... Et, se couchant tout à fait sur le tapis, elle appliqua son

«reille et son œil au judas pom* épier le succès de la ruse qu'elle venait tenter.

A ce moment, Jean entrait dans la chambre de Charles, '|iii avait entendu le bruit des nouveaux arrivants et qui se demandait avec une horrible inquiétude si c'était la liberté »u de nouvelles tortures qu'on lui apportait.

Monsieur Jean était en habit noir, en cravate blanche, <^n gilet de satin à châle; un solitaire brillait à son doigt, on camée de quelque prix attachait sa chemise, ime tabatière d'or sortait à moitié de la poche de son gilet , et un liséré de ruban rouge assez mince pour paraître indifférent lui donnait tout à fait l'air d'im chef de division qui n'est pas député, ou d'im médecin qui a guéri le secrétaire d'un ministre.

C'était à cette dernière profession que visait le valet de chambre, et il paraît qu'il y avait déjà formellement établi ^^ droits, car Charles lui dit :

— Ah! c'est vous, docteur; venez-vous encore pour me

faille ineltre la cdmisole de force «t pour me brûler avec desmoxas?

— Chut! fit Jean, parlons bas, monsieur...

Puis il regarda Lutz, et ajouta en haussant les épaules :

— Je suis fou!... c'est moi qui suis fou de tout ce que j'ai appris , et qui oublie que ce malhemeux soiu*d-muet ne peut nous entendre.

Aloi-s, et comme s'il pouvait se livrer à l'enti-aînement de son cœur, il tendit la main à Charles en lui disant :

— Pauvre jeune homme !

— Quel malheur avez-vous donc à m'annoncer, monsieur?... À ce que je vois^ vous ne croyez plus à ma foUe?

— Hélas! non...

On n'a pas réussi à perdre votre raison... Vous êtes uii honune fort, jeune honune... dix autres à voti*e place seraient déjà à Bicêtre...

. Mais ce que n'ont pas pu faire dix ou douze jours de captivité, un mois le fera... On ne résiste pas à de pareilles épreuves...

— Quoi ! monsieur, on veut me rendre fou?...

— Oui, dit Jean d'un ton désolé, on veut que vous deveniez fou... ou du moins que vous l'ayez été...

— Que je l'aie été !... dit Charles d'un ton alarmé; j'ai bien peiu* de l'être en ce moment, car je ne vous comprends pas...

— • C'est tout simple, tout simple, s'écria le prétendu docteur... il faut une tête de fer pour inventer une pareille combinaison et même pour la comprendre...

Oui> monsieur, oui, mon ami, oui, mon pauvre enfant, on veut que vous ayez été fou ; à cette condition , à cellelà seule, on vous rendra votre liberté... à moins que vous ne finissiez par perdre véritablement la raison... ce qui servirait mieux la personne' qui vous a fait mettre ici.

LA L10I9NE i93

— Je ne vous comprends pas davantage^ monsieur... Mais cette condition ne me pai^aît pas si terrible... On veut que j'aie été fou... eh bien ! soit ! je Tai été...

— C'est fort bien, très-bien... mais ce n'est pas assez de le dire... il faudrait qu'on en eût des preuves...

— Quelles preuves? Faut-il que j'aille proclamer un Dieu nouveau siu* la place publique , ou déclamer sur les bornes une tragédie classique en cinq actes et en vers ? Je n'ai connu que deux fous dans ma vie : c'étaient les deux hommes qui faisaient ce que je viens de vous dire... un bedeau qui n'avait pu devenir suisse et un poète refusé à rOdéon.

— Ceci serait assez bien... assez bien... assez bien... mais vous ne pourriez donner ces preuves de folie qu'à la condition d'être libre, et l'on voudrait avoir des preuves de votre folie pendant qu'on est encore maître de vous...

— Alors , monsieur, expliquez,- vous clairement , je suis tout prêt à faire ce qu'on voudra...

— C'est que moi-même je suis fCrt embarrassé... A la vérité, on m'a permis de choisir le moyen...

— Mais qui vous a permis ?

— Quelqu'un...

— Mais ce quelqu'un a un nom?...

— Silence , malheureux ! silence... peut-être , à l'heure où je vous parle, plane-t-elle au-dessus de nous, comme un génie malfaisant... bienfaisant, veux-jedire... Oh ! silence... silence!...

— Pardon, monsieur!... mais vous connaissez la personne qui me retient captif ici... si vous voulez me sauver, vous pouvez aller la dénoncer à ma famille... à la police.

— Je me retire, monsieur, dit le docteiu*, avec une terreur fwt bien jouée, je me relire... si c'est ainsi que vous recevez les propositions amicales que je viens vous faire...

— Mais, monsieur...

iy4 LA LIONNE

— Mais, monsieur, qui sait si vous ne m*avez pas exposé à un danger imminent par les seules paroles que vous venez de prononcer...

On peut s'imaginer, on peut croire , ajouta maître Jean en élevant la voix, que je suis capable de prêter l'oreille à de pareilles insinuations , de céder à dès suggestions qui ont l'air justes, et l'on peut me faire partager la captivité que vous subissez...

Si ce sont là vos projets, jeune homme, si ce sont les propositions que vous avez à me faire... je me retire... • — Mais, s'écria Charles, je vous ai dit que. j'étais prêt à faire ce que vous voudriez... Ordonnez, parlez... j'attends...

— J'avais eu une idée., oui, une idée médicale... mais vous me l'avez fait perdre...

Cependant... oui, c'est bien cela ; contraria contrariis... l'hypothèse est bonne, le résultat doit être excellent... Voyons, avez-vous un ami ?

— J'en ai beaucoun...

-^ Mais im ami dévoué, qui ait intérêt à vous servir dans cette circonstance, ou qui s'y croie obligé...

— A ce compte, monsieiu*, j'en ai un qui devrait me venir en aide, si ce n'était pas le cœur le plus sec, le plus personnel...

— Ce n'est pas la question... Comment s'appelle-t-il?

— Monsieur Victor Amab...

— Bien... monsieur Victor Amab... très-bien... Supposez que je vous dise :

« Je puis remettre une lettre à monsieur Victor Amab... •Ecrivez-la sur-le-champ, et je vais la lui porter... » Que lui écririez-vous ?

— Eh ! pardieu !... je lui écrirais pour quelle raison pn>- 'bable je suis ici... qu'il y va de son honnem* de m'en arracher... que...

— N'allons pas si vite... mettez tout cela sur le papier.

— Pourquoi faire ?

— J'ai mon plan...

— Mais cette lettre, qu'en ferez-vous?

— Sur la tête de mon père , mort membre de l'Institut d'Egypte, vous pourrez l'anéantir avant que je ne sorte d'ici... mais, écrivez, je vous prie, et que ce soitime lettre touchante qui puisse arracher cet homme à son insensibilité...

— Ma foi, reprit Charles, je n'y vois pas grand danger... Il se mit à écriïe, et quelques minutes après, il remit à

Jean qui lui disait de temps en temps :

« De la sensibilité... des élans... »

Il lui remit, disons-nous, la lettre suivante :

« Mon cher Amab,

» Je vous écris d'un cachot, d'une prison, d'une loge de » fousî...

» Cette infâme madame de Camljure m'a fait enlever » poui" me punir de votre dédain et démon bonheur (mal- » gré tout ce qui m'arrive, je maintiens le mot).

» On prétend me rendre fou ou faire croire que je l'ai » été... Avertissez la police, avertissez ma famille. Qu'on »> fasse arrêter cette femme...

» J'ai été enlevé de la manière suivante :

» Le lendemain de Taventm-e de l'atelier, je reçus un » petit billet avec ces deux mots : « Boulevard Bourdon, à » sii heures... On peut pardonner à qui ose venir deman- » der pardon. »

» On prétend que je dise que j'ai été fou... c'est vrai... » je l'ai été... je suis allé à ce rendez- vous, le cœm- rempli » de souvenirs et d'espoirs délicieux...

» Là j'ai trouvé une belle grande fille qui m'a fait un » signe et est passée près de moi... ce signe disait de la ■ suivre... il faisait grand jour...

)) D*aiUeurs, je ne pensais pas à avoir peur... je suis si » étourdi... je la suivis...

» Elle me fit monter le faubourg Saint-Antoine, me fit » prendre la rue de Charonne et ouvrit une petite porte à » droite, à côté de la maison des fous... j*entrai brave- » ment... il était sept heures...

» J*aiTivai à une petite maison, je montai au premier » étage... on m'attendait armé de tous ses charmes et d'un » déjeuner qui devait être exquis... on voulut s'expliquer » à table... j'obéis...

» Cinq minutes après, je tombai seul sm^ un canapé où » je suis resté dans une léthai'gie qui a duré je ne sais D combien de temps... il faisait nuit quand je m'éveillai...

D J'étais dans une salle basse, attaché sur un lit de fer... » A côté de moi était la vénérable figure d'un honnête mc- » decin...

» On m'apprit que j'étais fou et qu'on allait me traiter » comme tel...

» Aussitôt on m'inonda d'eau glacée, on me frictionna ï) avec des brosses de chiendent, et, depuis ce temps, on » m'asperge au moindre cri que je pousse... on me...

» Mais à quoi bon tous ces détails?... Suis-je encore dans » la maison où l'on m'a conduit?... Je le suppose...

» Quoi qu'il en soit, nwn cher ami, servez-vous de ces » renseignements pour me tirer des mains de cette infâme » créature. Je m'en rapporte à votre amitié ; vous savez si » je vous suis dévoué; vous savez avec quelle fidélité j'ai » gardé votre secret au sujet du tableau qui fait maintenant » votre gloire...

» Ma famille vous est reconnaissante de votre affection I )) pour moi; elle deviendra la vôtre quand elle vous devra x> mon salut; et parmi ces cœurs qui vous aimeront, peut* » être en est-il un dont la tendresse vous pai^aitra digne (te » payer votre dévouement; car, je ne me trompe pas, voitf

» avez deviné que Julie n'est pas insensible à ramoui* qui » vous a inspiré votre chef-d'œuvre.

» Amab, ce n'est pas seulement sur votre amitié pour » moi que je compte, c'est sur votre amour pour une au- » tre, etc., etc. »

Jean prit la lettre et la lut à haute voix, et d'un ton tant soit peu ironique ; il savait que d'autres oreilles que celles de Victor devaient l'entendre.

Il interrompait sa lecture par des marques d'approbation.

•^Bien... très-bien... disait-il; c'est cela!... voilà mon affaire!... le moyen est excellent!... parfait! parfait! parfait!...

— Qu'allez-vous donc faire de cette lettre!

•-- Ah çà ! dit Jean en la rendant à Charles, raisonnons... ^oilà ime lettre que vous venez d'écrire en homme raisonnable?...

■^ Je l'espère, dit Charles.

— Ce n'est pas là la lettre d'un fou ? -Non.

— Que doit donc être la lettre d'un fou ?

— Mais autre chose que cela, apparenunent...

"^ C'est-à-dire le contraire... exactement le conti^aire...

•^Vraiment?

"* Oui, certes.

^'ous comprenez, dit Jean du ton de la suffisance la plus naïve : j'ai voulu savoir ce que vous pourriez faire étant ^isonnable, pour en conclure par opposition ce que vous devriez faire étant fou... Ainsi, comprenez-moi bien : vous ^nunencez votre lettre par ces mots :

«Mon cher Amab... »

Ecrivez au contraire :

«Infâme Victor.,. »

Vous ajoutez :

« Je vous écris d*un cachot. »

Mettez au contraire :

tt Dans la retraite délicieuse où vous m'avez entraîné » pour égarer ma raison par les plaisirs les plus eni- » vrants... »

— Que diable voulez-vous que cela prouve? dit Charles.

— Attendez... attendez... fit Jean en se gi'attant le front, comme un homme qui cherche ime idée.

Puis il s'écria tout à coup :

— Ecrivez, écrivez... j'ai votre affaire...

tt J'ai appris votre indigne conduite envers une famille » honorable... »

Vous comprenez... c'est si faux! fit Jean en s'an-êtant. Que dira-t-on?

Ah çà! mais ce gai*çon-là est fou!...

— Soit ! dit Charles, mais c'est qu'en vérité c'est tout à fait d'un fou!...

— Ah ! fit Jean d'un air ravi, à la bonne heure !... j'ai trouvé le moyen... continuez... continuez... vous êtes sauvé !... Avec cela je vous réponds que vous sortirez d'ici avant le jour...

— Dictez donc...

— Oui, oui, reprit Jean, comme s'il se parlait à lui-même, dans le ravissement où il était de son idée... oui... il faut casser les vitres... plus il y en aura^ mieux cela sera... écrivez...

. « Vous avez bassement abusé de ma confiance, lâche sé- » ducteur : vous avez déshonoré la fille candide et pure qui » croyait à votre honneur. »

Chai'les hésita à écrire , mais Jean se mit à rire avec éclat. .

— Ah! ah! ah ! c'est d'un effet sûr... il était fou ! dirat-on... Eh! mais oui, c'est vrai... il avait perdu la tête... il accuse sa sœur. . . Pauvre malheureux ! . . .

Ecrivez donc . . . écrivez ....

« Elle m'a tout confié... rendez-moi la liberté... et si vous » n'êtes pas un lâche, c'est dans votre sang que je laverai » l'injure que vous m'avez faite. »

Charles avait écrit machinalement; mais il mit la main sur son papier et dit à Jean :

— Et que comptez-vous faii-e de cette lettre?

— Sur la tète de mon vertueux père, qui est mort membre de l'Institut d'Egypte, je l'enverrai à monsieur Amab...

— Mais il me prendra pour un fou !... .

— Eh bien... il le dira...

-Et après?...

— Après? vous reviendrez en racontant que vous avez voyagé dans la lune...

— Et après ?

— Après... dit Jean en appuyant sur les mots de façon à les faire peser de tout leur poids dans l'oreille de Chaiies, si jamais il vous arrive de raconter certaine aventure à laquelle vous faites allusion dans votre première lettre, on ne s'en défendra pas avec des cris et des dénégations, mais en disant d'un air de pitié :

« Ce pauvre garçon a été fou !... et la meilleure preuve qu'on eh puisse donner, c'est qu'il a prétendu des choses stupides, c'est qu'il a prétendu que sa sœur, la vei-tu même, s'était laissé séduire par monsieur Amab... »

— Ah! je commence à comprendre, dit Charles... oui... oui... la ruse est bonne...

En eflet, il n'y a qu'un fou qui puisse écrire de pai'eilles choses, et si jamais, comme vous dites, je raconte les aven-

lui-es un' peu libres de madame de Cambme, elle dira loul naïvement :

« Ce garçon a été fou!... Il s*est imaginé qu'il était venu à un rendez-vous donné par moi à un autre, et que, dans ce rendez-vous, j'avais posé sur le front de l'écolier la couronne destinée au maître... »

Vous avez raison... ceci pourra faire croire à tout le monde que j'ai été fou... Mais cela me prouverait, à moi, que j'ai été un lâche. Vous n'aurçz pas cette lettre...

Il la prit pour la déchirer; mais à l'instant même, sur un signe de Jean, le sourd-muet sauta sur Charles, le i"enversa en arrière avant qu'il se fût emparé delà lettre.

La lutte fut tenible, et malgré la force de Lutz et la faiblesse que Charles devait à ime diète sévère, celui-ci fut dix fois sur le point de lui échapper ; mais Jean vint en aide au sourd-muet, et tous deux s'apprêtaient à enchaîner le malhem eux sur le lit, lorsque Léona panit tout à coup en disant :

— Laissez monsieur, la lettre n'est pas signée.

— Et je ne la signerai jamais !

— Vous la signerez à l'instant même...

Laissez-nous seuls un moment, et allez chercher la voi-

tm'C, Jean... Lutz peut vous accompagner...

— Madame, fît Jean, prenez garde...

— Allez et revenez vite.

— N'avez-vous pas promis à monsieur que, cette nuit même, il quitterait cette maison ?

Jean se retira l'air stupéfait et en disant :

— Quelle femme!

Le sourd-muet le suivit.

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