PATTE DE VELOURS
A peine furent-ils partis, que Léona s'approcha vivement du jeune homme :
— Voti'e main, Charles, lui dit-elle... Merci... Ce que vous venez de faire là est bien, est noble. . . est brave. . .
I^ jeune homme deraçura tout étourdi de cette façon amicale et brusque d'entrer en matière.
— Ce que Je viens de faire, reprit-il avec embaiTas, est assez naturel...
— Non, Charles; le coiu-age, la noblesse, le sentiment du devoir, ne sont pas naturels à tout le monde> et monsieur Amab, votre maître, en est une preuve...
— Qu'a-t-il fait pom* que vous l'accusiez ainsi ? dit Charles. •
■* Il a fait précisément ce dont vous croyiez l'accuser
"* Quoi ! ma sœur Julie ...
*" yous savez qu'elle l'aimait?...
^ Peut-être... mais qu'importe?...
— Eh bien ! il a profité de sa faiblesse, et, dans un rendez-vous qu'il en a obtenu...
•^ Ce n'est pas vrai !
•^ L'en croyez-vous incapable ?
"" Je pense à noa sœur... madame...
"* Que vous croyez mnocente, et qui est perdue !
•^ Vous mentez ! madame...
^ Dans quel but ?
•" Je ne sais ; mais vous me tendez un piège, et cette let- Ire devait servir à la perdre...
•* N'ai-je pas été maîtresse de l'avoir ? . . .
202 LA LlONISIi:
— Elle n'était pas signée, vous l'avez dit...
— Et je vous ai dit aussi que vous la signeriez...
— Et quel moyen prendrez-vous pour me la faire signer?
— Un moyen bien simple, celui de vous dire la vérité...
— La vérité?...
— Ecoutez-moi, monsieur...
Si jamais femme a eu le droit de se venger, c'est moi, vous devez le reconnaître. J'ai voulu commencer par vous.
Tout ce que le docteur Saint-Jean vient de vous dire est vrai. Pour vous ôter la possibilité de révéler jamais quelle basse trahison m'a perdue, j'ai voulu vous rendre fou... Je n'ai pas réussi...
Chaque jour je venais épier ici les progrès que j'espérais de la solitude et des mauvais traitements, et chaque jour je sentais diminuer en moi ce besoin de vous perdre. . .
Je cherchais déjà un moyen de vous laisser vivre et de vous rendre la liberté sans danger pour moi, lorsque le docteur m'a suggéré Tidéesde faire croire que vous aviez été fou... J'ai accepté cette idée de bonne foi, je l'ai acceptée avec bonheur, elle me dégageait du terrible serment que j'avais fait contre vous.
Je laissai au docteur le soin de choisir le texte de votre folie; tout était préparé d'avance ; on devait remettre une lettre à Amab chez votre père.
Là, en reconnaissant votre écriture, on devait demandera la lire. . . Nul doute que, d'après ce que vous deviez écrire, le mot convenu : a II est fou ! )> ne fût venu à la bouche de tout le monde...
Cela fait, vous eussiez reparu après m'avoir solennellement juré de dire que vous ne saviez ni où vous aviez été, ni le délire bizarre auquel vous aviez été en proie. Vous ne deviez garder souvenir de rien : ni de ce que vous aviez fait, ni de ce que vous aviez écrit...
C'était \m accès de folie bien constaté; c'était à moi à ex-
pliquer comment j'avais pu m'y trouver mêlée, si jamais vous aviez manqué à votre serment.
— Si je vous eusse donné ma parole, madame, elle eût été sacrée...
— Je le crois, Charles... ce que vous venez de faire m'en est un sûr garant.
Mais écoutez-moi encore.
J'avais approuvé l'idée du docteur, comme je vous l'ai dit^^et je lui avais laissé le soin de la metti^e à exécution. En venant ici, je vous l'avoue, je ne voyais dans tout ceci qu'une plaisanterie, lorsque la tourmu:e que le docteur a donnée à la lettre qu'il vous demandait, m'a ftiit rêver contre vous une vengeance que je n'avais pas rêvée ; car je savais, moi, que cet homme qui croyait vous dicter un mensonge , vous dictait ime vérité. . .
Si vous aviez signé cette lettre, je ne sais si je ne m'en serais pas servie poiu* la montrer à' tous et perdre votre sœur.
Ne vous étonnez pas de ce que je vous dis, je suis ainsi faite, et peut-être* devriez-vous me connaître assez pom* que je n'aie pas besoin de vous le dire. Toute décision en moi est rapide comme la pensée qui, me la suggère... le hasard me jetait une vengeance, je la prenais ; voti-e noblesse me l'arrache, j'y renonce ; si vous saviez quelle femme bizarre je suis ! . . .
Depuis ime heure, dix sentiments difîérents me sont passés dans le cœur à propos de vous.
Je vous ai plaint d'abord, puis quand vous écoutiez Saint- Jean, je me suis laissée aller à rire de votre air étonné... Je trouvais que vous aviez l'air si ridicule...
Mais, pardon... j'en ris encore... puis tout à coup, quand vous avez refusé de signer cette lettre, je vous ai trouvé... tel que vous êtes, brave et généreux, je vous ai admiré... je vous ai presque aimé...
20i LA LIONNE
— Léona ! Léona î ne me trompez-\ous pas?
— Ce que vous savpz de moi, Charles, annonce-t-il une femme astucieuse, perfide, habile?...
Non, certes, non... Je suis violente, folle, ctiielle, je puis tuer dans un moment de rage, mais je ne sais pas corabiner une perfidie... J'aime ma vengeance et j'y tiens : et si vous me voyez là près de vous, c'est qu'en même temps que vous désarmiez ma colère contre vous, je trouvais un moyen de pimir cet insolent dont le dédain...
Oh ! cet homme !... cet homme !... ajouta Léona avec un accent tenible j vous le tuerez, vous... Oh ! reprit-elle, tu le tueras, Charles... Aux yeux du monde, ce sera poui- ta sœur; aux miens, ce sera pom* moi !...
— Oh ! oui, je le tuerai! dit Charles, si c'est vrai...
— Eh bien î Charles, s'écria Léona avec un mouvemcul passionné, signez cette lettre et vous êtes libre... Vous irez la porter vous-même chez l'infâme... Je vous conduirai, moi; vous veiTCz quelle réponse cet homme vous fera... il acceptera, je l'espère, et vous le tuerez, n'est-ce pas?
Oh ! vengez-moi de cet homme, Charles, et j'oublierai tout... ou plutôt... je me rappellerai tout... Charles^ je ne peux plus me venger de vous, vengez-moi de lui!
C'était une femme d'une souveraine beauté qui disait cela avec des larmes aux yeux, une voix suppliante, pressant de ses mains brûlantes les mains palpitantes de ce jeune homme...
— Et je serai lire?
— A l'instant.
— Et je pourrai venger ma sœur ?...
— Vous m'oubliez. . ,
— Je pourrai vous venger toutes deux ?...
— Oh! oui...
Comme je t'ai aimé !
— Eh bien, soit. . . malheur à lui !.. .
Charles signa la lettre...
— L'adresse, maintenant... dit vivement Léona^ bien... cachetez cette lettre. Ah ! pour tout expliquer, mettez sur l'adresse :
« Je suis libre... je vous attends au bois de Boulogne... » avenue de Madrid... »
— A quelle heure?...
— A dix heures, je vous accompagnerai...
Et maintenant préparez-vous à partir...
Léona siffla... la petite chienne répondit en jappant, le sourd-muet parut...
Par un mouvement instinctif, Charles posa sa main sur sa lettre...
Léona fit im signe.
Le muet sortit et rentra avec une toilette et des habits.
Léona s'éloigna après avoir dit à Charles :
— Dépêchez-vous et n'oubliez pas la lettre.
Elle remonta dans son gracieux appartement pendant que Chailes s'habillait ; Jean l'y attendait.
— Quelle heure est-il? dit Léona.
— Près de trois heures.
— Ecoute , dans une heure , nous serons à la porte d'Amab... Charles portera lui-même sa lettre chez ton nouveau maître...
— Lui-même... Ah! ceci est superbe!...
— Ce sera mieux.
—Mais comment Tempêcher de retomiier chez son pèixï? . . .
—Je le tiens dans une prison, fit Léona en regaidant ses i>elles mains, d'où il ne s'échappera que quand je voudrai...
Allons, va...
Une heure après, Charles et Léona, qui avait pris im costume d'homme, conduits par le sourd-muet, s'an'ètaienl à 'a porte de la maison de Victor.
Charles était descendu avec Léona et avait demandé monsieur Amab.
Un domestique à visage rouge, à veste rouge, à culotte rouge lui répondit ;
— Monsieur Amab n*y est pas.
— Est-il déjà sorti?
— Monsieur ne couche plus à Paris, et ne revient qu'à sept heures à son atelier...
— Je l'attendrai 1
— Et moi, fit tout bas Léona.
Charles la regarda.,. Qu'elle était belle, et que ses yeux avaient d'amour!...
— Remettez votre lettre, continua-t-elle. Le rendez-vous est pour dix heures...
— Mais, dit Charles, une pareille lettre...
— Eh bien ! si j'ai raison, elle ne saurait être remise trop tôt... Si l'on m'a trompée, une exphcation sauvera tout...
— Et jusque-là?...
— Êtes-vous déjà ennuyé de votre pardon ?
— Mais mon père, ma mère?
— Charles, vous ne pouvez retourner chez vous qu'avec la preuve de l'innocence de votre sœur, ou bien quand elle sera vengée... Mais je comprends votre inquiétude...
L'ami, dit-elle, en s'adressant au domestique, pouvez-vous nous donner de quoi écrire?
— Certainement...
— Eh bien ! voici un louis, et vous porterez à son adresse la lettre qu'on va vous remettre...
Ecrivez, Charles, ajouta-t-elle tout bas :
« Ma mère, avant la fin de la journée, je serai près de vous... »
— Qui sait? dit Charles tristement.
— Avez-vous peiu*?
Que de sottises on fait faire aux hommes avec ce mot !... Charles écrivit à sa mère et laissa la lettre pour Amab. Ni l'une ni Tautre de ces deux lettres ne devait arriver, à son adresse.
Léona le fit remonter dans sa voiture.
— Où allons-nous?
— Chez moi, à Boulogne, près du lieu du rendez-vous... Ah ! Charles, je n*ai pas voulu tout vous dire, si cet
Amab refusait le combat ; s'il était vrai, ce que je crois et ce que j'espère pour vous, que votre sœur ne soit pas coupable, il me trouverait là ; car j'ai voulu déjà le contraindre à se battre, mais il a insolemment refusé de venir.
La voiture roulait rapidement.
Léonaraconta alors le rendez-vous qu'elle avait donné à Amab, et auquel il avait manqué, et comment elle l'avait cherché partout, en habits d'homme, pour le souffleter.
Et l'héroïque amazone disait cela au jeune peintre avec tant de sourires charmants, de larmes naturelles, de colères fougueuses, de retours pleins de tendresse, que Charles ne i^nsait plus ni à son père, ni à sa sœur, ni à Amab, ni à >on rendez-vous, lorsque la voiture franchit la porte cohère de la coiu- ombreuse de la villa de Léona.
Celle-ci descendit si précipitamment, et Charles la suivit ivec tant de rapidité, qu'il ne s'aperçut pas que le sourdnuet avait jeté ses rênes à un palefrenier et le suivait pas
pas.
liéona monta au premier étage, traversa trois ou quatre t'ièces, puis, arrivée à une espèce de boudoir, bas, somlire, l'élicieux... elle s'arrêta tout à coup, et dit à Chaiies :
—Attendez-moi un moment.
Elle sortit.
Mais, avant de fermer la porte, elle fit signe au sourd- <^uet, qui tira immédiatement de dessous sa houppelande
énorme nerf de bœuf, quiy à ce qu'il parait , lui tenait
208 LA LlONfiE
lieu de langage, et comme il en avait donné quel<pies leçons à Charles, qui le comprenait parfaitement, celui-ci vit qu'on lui disait :
— Allons, couchez-vous, je n'ai pas dormi de la nuit, vous devez avoir envie de dormir...
Après ces paroles supériemement mimées, Lutz tira encore de l'une de ses vastes poches construites dans l'incommensurable houppelande, Todieuse griffonne qui lui servait d'oreiller, et lui remit sa chaîne qu'il s'attacha au poignet.
A cette vue, Charles, anéanti , confondu, désespéré, et comprenant enfin qu'il était encore impitoyablement joué, tomba suffoqué sur un lit de repos, et Lutz se coucha doucement sur le sien.