LES RENSEIGNEMENTS
A la même heiu*e, et pendant que ceci se passait choz Léona, monsieur Jean, qui n'était plus ni le docteur décoré et honnête de la rue Charonne, ni le domestique rouge planté à la porte d'Amab, et qui avait reçu la lettre qui était destinée à notre héros, monsieur Jean, disons-nous, entrait chez son véritable maître, le comte de Monrion, et lui disait :
— Monsieur le comte m'a demandé des renseignements sur monsieur Amab et sur un certain jeune Thoré mii-aculeusement disparu, je suis en mesure de lui en donner.
' — En vingt-quatre heures?
— En vingt-quatre heures...
— Ceci te réhabilite à mes yeux... Voyons, que sais-tu ?
— Je prie monsieur le comte de vouloir bien me permettre de lui dire comment je me suis procm^ ces renseignements ; il les croira d'autant plus véridiques que moimême je ne les connais pas.
" ParJe^ je sais que tu as fait ton droite et (|ue tu veux maintenir tes prétentions au titre d'avocat, en étant bavard.
— Je commence, dit Jean.
Il se posa en homme de barreau, et commença d'un ton nasillard :
— Le meilleur espion qu'on puisse avoir près d'un gênélulissime, c'est son aide de camp, ou plutôt son chef d'étatmajor; par analogie, le meilleur espion qu'on puisse avoir près d'un homme quelconque, c'est son valet de chambre.
— Ceci est de l'école de Léona; seulement elle pratique, Pt tu professes.
— J'ai pratiqué.
— Contre moi , je le sais.
— Jamais !
— Aurais-tu la prétention de me faire croire que tu n'é* ^ pas ici aux gages de Léona ?. . . •
— Je vous jure, monsieur le comte...
— Je comprends... il est des choses qu'une femme ne (lull jamais avouer, et, par analogie, tu penses qu'il est de petites infamies qu'un valet doit toujom^s nier...
— Jusqu'à la mort, monsieiu* le comte. A ce moment-là, lela devient une affaire de religion ; on le confesse , mais wi ne l'avoue jamais...
— Allons au fait...
— Eti bien ! monsieur le comte, en vertu du principe que je vous ai exposé, et des ordres que vous m'avez donnés il y a deux jours, je me suis occupé à devenir le plvis tôt possible le domestique de monsieur Amab.
— Et lu as réussi?
■* Hier matin.
•* Voilà qui commence à me paraître assez bien fait. •* C'était la moindre des choses...
^ Eh bien ! moi, je suis curieux de savoir comment tu ^y es pris...
Maître Jean réfléchit.
Il parut hésiter ; mais la vanité de rorateiu' l'emporta sur la piudence du laquais^ il repartit :
— Si vous étiez un bourgeois, c'est-à-dire un monsieui' qui a la prétention de ne pas être trompé par ses domestiques, qui les examine, les siu'veille, et perd la moitié de son temps à se défendre contre eux, je ne vous dirais pas la vérité; mais vous êtes un grand seigneur, vous ^ivez trop loin de vos gens pour que leurs défauts, leurs vices ou leurs calculs puissent vous atteindre. Je puis donc vous confier un de nos petits secrets... Vous êtes incapable de vous en seiTir jamais... ^
— Je ne suis peut-êti-e pas si généreux que tu crois.
— Ce n'est pas ce que je veux dire, monsieur le comte; vous avez mieux à faire qutf de vous en souvenir...
Sachez donc que tout domestique qui sait sa condition et qui a la prévision de l'avenir, n'est jamais de Paris. Si monsieur le comte s'était occupé de ces choses-là, il am^il remarqué que jamais un domestique n'est de Paris.
— Parbleu, tu as raison.. . toutes les fois que j'ai demandé à un domestique d'où il venait, c'était toujours de la province.
Voilà ime remarque qui me donne à bien penser des Parisiens.
— Remai'que supeificielle, observation fausse, monsieui* le comte, comme tout renseignement de statistique morale produit à l'Académie des sciences.
Le domestique naît à Paris comme ailleurs, il y a sa famille, mais pour lui seulement : pour son maître, le domestique est toujours de province et n'est jamais orphelin.
— Pom^quoi?
— Parce qu'il a toujours besom d'un père qui se meurt ou d'une mère qui a un procès, pour motiver un départ précipité et fondé sur une lettre reçue le matin même.
— Ah! c'est ainsi...
LA LiOMNE 21i
— C'est ainsi, du moins, que le domestique de monsîeui* Amab a présenté la chose à son maître, en lui demandant un congé de huit jours, pendant lesquels il a proposé im suppléant dont il répondait corps pour corps...
— Et ce suppléant, c'était toi ?...
— Oui, monsieur le comte.
— Il a répondu de toi?...
— J'ai déposé un cautionnement de mille écus pour lui garantir ma bonne conduite et la place à son retour.
— Assez ! dit le comte avec dégoût... Qu*as tu appris de monsieur Amab?
— Je n'ai rien appris de lui par lui, car ce monsieur ne parle qu'avec lui-même, c'est-à-dire qu'il pousse des soupirs affreux et murmure tout bas des noms de romans.
— Quels sont ces noms?
— Julie... Charles...
— Ah 1 fit le comte... Et après?
— Je savais par mon prédécessem* quels étaient cette Julie et ce Charles ; jugez donc de ma stupéfaction, lorsque, ce matin, je vois arriver monsiem* Charles Thoré luimême...
— Tu le connais donc ?
— Monsieur le comte oublie que je suis allé quelquefois porter ses ordres chez ce marchand...
— Drôle ! monsieur Thoré est un commerçant honorable, une des premières maisons de Paris.
Monsieur Jean fit une humble grimace qu'il assaisonna de l'impertinence suivante :
— Je sais aussi que mademoiselle Thoré est une des plus belles personnes qu*on puisse rencontrer.
— Finiras-tu?
— Eh bien ! monsieur le comte, ce monsieur Charles est anrivé,et n'ayant pas trouvé ce monsiem* Amab, il a laissé pour lui une lettre que voici.
2i2 tA LIONNE
— Et tu crois que j'aurai rindignité de décacheter une lettre adressée à un autre qu'à moi? OubUes-tu que lorsque j'étais jaloux de Léonaje n'ai jamais consenti à cette infamie ?
— Monsieur le comte peut au moins lire l'adresse...
— L'adresse... fit le comte en prenant la lettre sur laquelle étaient écrits le lieu et l'heure du rendez-vous...
— Ceci ressemble à un duel, ajouta-t-il après l'avoir lue... Mais pourquoi ce duel?
Le comte pensa à ce que Léona lui avait dit de Julie et de Victor.
— La cause du duel est sans doute dans la lettre... dit Jean en glissant son doigt sous le ph.
— N'importe... jamais !.... dit Monrion, jamais !...
— Jamais, vous !... mais moi... c'est bien différent!
— Qu'as-tu fait, misérable ?
— Ce que j'aurais fait avant de venir ici... si mon maître, monsieur Amab, avait été chez lui, et si je n'eusse pu disposer que de quelques minutes pour savoir ce que vous m'avez ordonné d'apprendre.
— Misérable ! dit le comte en se levant pour chasser Jean. Mais il s'arrêta devant la stupéfaction peinte sur les traita
du laquais.
— Eh bien ! qu'y a-t-il ?
— C'est triste, monsieur, bien triste... Une jeune fillt' déshonorée, perdue...
— Ce n'est pas possible !... fit le comte^ en arrachant vivement la lettre des mains de Jean.
Emporté par ce soudain mouvement, Gustave lut la lettre; il resta muet, anéanti... désespéré...
Un moment après, il rejeta la lettre à Jean en lui disant :
— Va-t'en, je te chasse...
Jean se retira en mesurant son maître d'un regard de pitié, et Mohrion resta seul.
— Oh! c'est ignoble ! s*écria-t-il tout haut... Comment, partout, toujours le vice sous les plus chastes apparences... Jeunesse, grâce, naïveté^ bonne renommée, tout cela n'est qu'un masque plus trompeur... Oh ! c'est affreux !...
Léona avait raison... Cette femme a un instinct du mal qui le lui fait voir à travers les murs les plus épais...
ESi ! mon Dieu, non, reprit-il... elle connaît le monde î... Dans toute amitié, dans toute action, elle parie pour le côté infâme et gagne quatre-vmgt-dix-neuf fois sur cent...
Mais je veux savoir si c'est l'intrigue d'une petite fille hypocrite ou le malheur d'un enfant égaré...
Ah! s'il en était ainsi, malheur à ce monsiem* Amab !... Si le frère ne le châtie pas... c'est moi qui me chargerai de la punition...
Et Monrion se décida à se rendre, dès le lendemain même, chez madame Thoré, pour savoir à quoi s'en tenir sur le compte de Julie.
De son côté, madame Thoré, perdue dans ce mystère menaçant, où elle maichait au hasard, avait résolu d'avoir une explication sérieuse avec Amab.
Pour comprendre ce qui en arriva, il est nécessaire de <^ comment, aj^rès avoir compromis Julie aux yeux de Monrion, Léona engagea Victor dans cette ténébreuse intrigue.
l'antre de la lionne.
C'était encore la nuit ; c'était celle qui avait suivi le moment de délivrance de Charles et son changement de prison.
Amab avait pénétré dans le parc, comme la première fois; mais ce soir-là il l'avait traversé sans la moindre appréhension. A cette heure, il était au-dessus de tous \e^
214 LA LIO>'ISE
dangers... N'avait-il pas vaincu la veille les scnipulesde Léona?...
Le malheureux^ il appelait cela dès scrupules !... Ne l'avait-il pas persuadée^ du moins le croyait-il, que ramour oublie tout et pardonne tout , et alors ne lui avait-elle pas dit :
« Venez, et si vous m'accordez la seule preuve d'amoui' qtie je vous demanderai jamais, je n'aurai plus pem- î... «
Il semblait que Victor dût connaître assez Léona pow trembler devant une pareille restriction ; mais Amab n'accordait pas aux femmes, en réalité, la dixième partie des prétentions qu'elles montrent dans leurs paroles.
11 résolvait beaucoup de difficultés avec ce mot banal :
tt Ce sont des phrases. . . »
Il croyait être prémuni contre elles, parce qu'il se disait que les trois quarts jouent la comédie. Il avait pris tous les refus de Léona pour un masque de coquetterie qu'elle avait hâte de faire tomber.
Tout cela, pour lui, n'était qu'un manège plus ou moins adroit; parce qu'il soupçonnait la fausseté, il se croyait fort contre la fausseté, sans se douter de la profondeui* de ses calculs.
Ceci nous rappelle une anecdocte qui nous vient en ligne droite de Rome.
Un jeune homme, qui avait raillé une courtisane, disait en riant :
« Hier, la Bambinella a voulu me prouver qu'elle n'avait rien perdu à me perdre : elle m'a présenté à baiser sa main ornée d'un magnifique diamant. Hélas! la pauvre fille n'a pu me tromper, le diamant était faux. »
Huit jours après, le jeune homme mourait; le diamant était faux en effet, car c'était un poison mortel pour qui l'approchait de ses lèvres.
C'est peut-être là un conte; si c'en est un, il nous sert
du moins à monti-er, par une image^ comment Amab ac croyait à Tabri de tout danger parce qu'il soupçonnait une comédie qui, malheureusement pour lui, en cachait une bien plus terrible qu'il ne pensait.
Victor s'imaginait jouer avec une coquette du Gymnase. Cependant Léona l'avait bien averti, mais la vanité l'aveuglait...
Il entra léger, pimpant, joyeux dans la villa... il monta rapidement l'escalier, il traversa le salon, là bibliothèque, entra dans la chambre accoutumée; Léona n*y était pas.
Il vit une porte ouverte, il y pénétra, et se trouva dans un boudoir, bas, sombre, mystérieux, tendu de velours noir à ornements éclatants.
Malgré sa joyeuse disposition, ce boudoir lui parut lugubre; la porte par laquelle il était entré se ferma derrière lui, et il se trouva face à face avec Léona.
Quoi qu'on dise de la coquetterie des Françaises, elle est de beaucoup au-dessous de celle des femmes de l'Orient.
Les belles dames de notre religion et de notre société régnent trop par le cœiu' et par l'esprit poiu avoir ce culte de leur beauté, que lui rendent les fenunes esclaves, comme à la seule force dont elles puissent se servir. L'art infini avec lequel elles alanguissent leurs yeux, font briller lem* regard et éclater leur sourire, ce pinceau qui achève le sourcil et qui étend la paupière, ces eaux qui parfument les cheveux, qui teignent les ongles de rose; ces poudres qui satinent la peau et qui font courir les veines bleues sur son éclatante blancheur : tout cela est abandonné chez nous aux filles de théâtre et aux vieilles folles qui tiennent ferme à leur jeunesse, ou plutôt à la jeunesse des beaux gaiçons.
Si Léona eût eu besoin de tous ces appareils pour être belle, elle les eût employés; elle connaissait trop bien la vie pour ne pas savoir que la plupart des hommes tiennent plus à ce qu'on pardt qu'à ce qu'on est. Mais à part
216 LA LlONKE
les parfums^ à part cette atmosphère qui fait i*espirer l'ivresse, elle n'avait remprunté à TOrient que le costume qu'elle portait.
Mille fois plus discret que notre costiune européen, il n'accuse aucune beauté, mais il les laisse deviner toutes; il cache tout, mais il ne déforme rien. Nous ne Toulons pas peindre le visage superbe de Léona, sa taille flexible et imposante, ses pieds nus et blancs, ses mains d'ivoire.
Parmi toute cette soie, cet or, cette gaze qui l'enveloppaient sans l'habiller, une chose était remarquable dans ce costume, c'était son exactitude... exactitude qu'elle avait cru devoir pousser jusqu'à glisser dans sa ceinture un poignard dont le manche s'échappait d'im flot de soie, comme une menace des lèvres roses d'une sultane.
En la voyant, Amab se mit à genoux devant elle. 11 eut le bon esprit de penser qu'il devait être fort laid en costume d'élégant parisien près de cette femme qu'il trouvait si magnifiquement belle... et il le lui dit.
11 la remercia de cette éclatante parure.
— Oui, répondit-elle, j'aime ma beauté, et je la fais le plus belle que je peux, pour ceux que j'aime... N'est-ce pas un don du ciel? N'aimez-vous pas votre génie, et ne vous croiriez-vous pas indigne de l'avoir reçu de Dieu, si vous ne le placiez sm le piédestal le plus haut que vous pourrez lui élever?
— C'est un autel qu'il faut à voti'e beauté, Léona, pour qu'on puisse vous adorer à genoux...
— J'accepte la métaphore, dit Léona en souriant; je l'accepte toute vieille et tout usée qu'elle soit, et je la veux continuer, poiu* voir si à ndUs deux nous pourions faire sortir quelque chose de nouveau... Voyons, monsieur, êtes- vous de ma religion?
— Je suis de la religion de l'amom...
— Le Dieu des chrétiens ne reçoit pas paiiout les wè-
mes hommages, dit Lëona ; les enfants de Mahonît^ divisés entre eux; et les croyants de Tamour ne lui rendent pas tous le même culte.
— Instiiiisez-moi donc, répondit Amab; car je n'ai encore, moi, que la religion naïve de Tenfant qui prie le Tout-Puissant sans savoir de quel nom on rappelle.
— Eh bien! dit Léona en attachant sur Victor ses yeux à moitié clos, ètes-vous de ceux qui donnent à Tamour les heures perdues de leur existence, qui lui font sa part dans les occupations de la vie, comme cet usiu-ier de- Gil Bios qui écoutait la messe de onze heures à midi, et qui écorchait ses clients de midi à quatre heures : gens d'ordre et de probité qui ne volent rien à Tamour pour leurs affaires, et qui ne prennent rien à leurs affaires pour l'amour?
— Âppelez-Tous cela, dit Amab en souriant, des gens amoureux ?
— Mon ami, dit Léona, ces gens-là sont amoureux conune ia plupart des bourgeois de la France sont dévots.
— Eh bien ! je répudie cette religion ,• je n'en veux pas...
— Étes-vous alors de ceux pom* qui l'amour est un joyeux passe-temps, un assaisonnement qui les mène au festin ou à l'ivresse, de ceux qui célèbrent leur dieu dans les chansons à boire, qui lui donnent pom- prêtresses des l«cchantes, et qui mettent sa statub *§ur une tonne, ou la promènent sur un char de vendange ?
— Ah ! Léona, dit Victor, me prenez-vous pour un chansonnier ou pour un commis voyageur ?
— Eh bien ! reprit Léona, laissons de côté ces vilenies , et maintenant, répondez-moi franchement : Votre amour est-il de ceux qui cherchent chez une fenune l'éclat, la beauté, l'esprit, pour se parer fièrement de leur conquête, qui l'aiment bien plus de l'amour qu'elle inspire, que de celui qu'ils éprouvent; qui l'estiment, non pas au bonheur fiu'elle leur donne^ mais à l'envie qu'ils excitent?
Amab n'hésita pas à répondre, et cependant sa voix s'altéra, car il y avait en lui un peu de cet amour dont Léona venait de lui parler.
— Non, dit-il : la vanité d'un pareil triomphe n'appaitient qu'aux hommes qui ne peuvent pas obtenir d'autres coiu-onnes, et je m'estime plus haut que cela.
— Il y a aussi, dit Léona, ime autre vanité : il y a des gens qui aiment une femme comme on aime im beau meuble, une belle maison, ou pour mieux parler, fit-elle en riant tout à fait, qui l'aiment comme on aime une belle étagère.
Us lui mettent des robes splendides, des parures de diamants, des châles de l'Inde, ils la promènent dans des voitures de soie; ils la chargent de dentelles, ils l'encombrent de bijoux; ils étalent sur elle, autour d'elle, la fastueuse vanité de leurs écus... et ils ont entendu le mot suprême de leur bonheur lorsqu'on dit :
« M. B*** ou M. A*** se ruine pour madame C***. » Amab répondit avec un empressement dont la piudencc fit sourire Léona :
— Vous ne voudriez pas d'uo pareil amour ; il ne peut exister qu'à des conditions que je ne puis remplir...
Mais pom'quoi toutes ces vaines dissertations de l'esprit? Est-ce mon cœur que vous voulez connaître, est-ce l'amour que j'éprouve? ajouta-t-il, en prenant la main de Léona.
Eh bien!... c'est l'amour esclave, l'amoiu' qui donne sa vie, l'amour qui courbe la tête et qui prie.
Léona devint triste; et, retirant doucement sa main des mains de Victor, elle lui dit d'une voix altérée :
— Gomment avez-vous dit?... de quel amour ave^-vous parlé ?
— De celui qui adore, qui obéit, dit Amab d'une voix suppliante.
LA LIONKE 219
— Toujoui's? dit Léoiia.
— Toujours, je vous le jure !
Le'ona parut faire un violent elTort sur cliemètne pour ne pas céder à la douleur qu'elle éprouvait... et elle ajouta :
— Et cet anriour n'aura ni soupçons, ni menaces, ni ja-
— Jamais, dit Amab, qui nageait en pleine séduction d'opéra-comique...
— Et il n'aura ni reproches, ni vengeance?...
— Ni reproches, ni vengeances. . .
— Malgré tout?
— Malgré tout!...
Léona s'était doucement penchée vers Amab comme pom* lire plus avant dans son regard... son front était incliné vers celui de Victor.
n voulut attirer cette bouche parfumée dont il sentait Thaleine le brûler.
— Ah ! vous ne m'aimez pas ! s'écria Léona en repoussant brusquement Amab, et en se levant avec un geste de désespoir.
Amab resta étomdi, comme un homme qui a monté degré à degré Téchelle qui doit lui livrer la viÛe qu'il assiège, et qui tout à coup est brusquement renvei*sé à cent pieds du sommet auquel il allait toucher. Il éprouva un cruel dépit.
Cependant Léona marchait activement, crispant ses ïûains, essuyant ses yeux, poussant de profonds gémissements ; il fallait bien dire un mot à cette inexplicable colère.
— Quel amour voulez- vous donc plus puissant que celui ^ donne tout? reprit Amab avec un sourire amer.
— L'amoiu" que je veux, Victor, répondit Léona avec hauteur, n'est pas un amour esclave... sornnis, tremblant : un pareil amour est une lâcheté ou une hypocrisie. L'amour que je veux, moi...
EUe s'an-êta^ et Victor reprit avec dédain :
— Quel est-il?
— A quoi bon vous le dire?... cela vous épouvanterail, cela ne vous persuaderait pas... On ne donne à personne les sentiments qu*on éprouve, on ne refait le cœur de personne.
Vous m*aimez comme vous le pouvez, cela doit me suffire... Le reste est un rêve qu'il faut que j'oublie.
— Un rêve ! dit Amab, comme indigné qu'on eût pu rêver plus qu'il n'avait offert.
Un rire acre et convulsif de Léona répondit d'abord à Victor.
Puis elle se plaça devant lui, et le mesurant d'un œil dédaigneux, battant le sol d'un pied frémissant, elle lui dit d'une voix sèche et insolente :
— Ah ! mon cher monsieur Amab, que je suis encore enfant et que je connais peu les hommes !
Ce qu'il y avait de cruel et de puissant dans Léona, c'étaient ces brusques changements d'expression de physionomie, €es transitions de plein saut d'un sentiment à uii autre.
Elle pai'aissait joyeuse , facile ; elle semblait se plaire à jouer avec les mots et les pensées, et tout à coup un sombre regard, un regret désespéré traversait ce ciel serein et riant.
La folie de la passion venait-elle à parler plus haut que ces désespoirs secrets, et croyait-on la tenir enfin dans son délire, palpitante et épuisée, au même instant la voix mourante se ranimait dans la moquerie, et les frémissements de la fièvre s'achevaient dans les convulsions du rire.
Les dernières paroles de Léona, le ton dont elles avaient été dites, avaient confondu Amab ; il se sentit le jouet d'une comédie habilement jouée, et, son orgueil blessé parlant enfin plus haut que le désir, il pensa qu'il était seul avec
LA LIONNE tti
cette femme, et qu'il arrive un moment où Ton peut oublier que la faiblesse est une protection.
Aussi lui dit-il d*un ton qu'il n'avait jamais osé risquer avec eUe : ^
— Quoi ! madame, vous dites que vous connaissez peu les hommes; il en est un cependant qui a pu vous apprendre jusqu'où peut aller leur esclavage et leur délire... Et votre empire sur monsieur de Monnon...
— Ah ! fit Léona avec dégoût...
Mais elle domina encore ce nouveau sentiment et reprit d'un air dégagé :
— Ce monsieur, que je trouvais un sot, les connaît niieux que moi. Ce n'est pas supériorité assurément; c'est que lliumanité fait toujours la chance belle aux imbéciles qui la méprisent.
— Ce monsieur vous a-t-il parlé de moi ?
— De vous précisément? jamais, repartit Léona du bout (les lèvres.
Seulement, reprit*elle du ton le plus railleiu* et en faisant crier la soie de sa ceinture sous ses ongles crispés, lorsqu'il me voyait m'enthousiasmer à la lecture d'un livre, à r.ispect d'un tableau, et que je m'écriais, dans l'extase de mon admiration : ^
a Ah ! je voudrais connaître ces nobles génies ! quelle àme ce doit être que celle qui trouve en soi de pareilles inspirations! )>
Gustave riait... et quand je m'irritais de cette gaieté :
a Si c'est une croyance à laqueUe vous tenez, me disaitil, restez toujours à distance de ces héros de votre imagination, ne les voyez jamais... vous auriez trop à perdre à jouer vos illusions contre la réalité.
yi Celui-là qui s'épuise à scalper les fibres les plus tendres du cceur humain pour dire le secret de ses plus imperceptibles mouvements, celui-là est im gros homme qui
mange beaucoup^ qui rit à pleine gorge à travers des dents en râteau, et qui dépose ses hommages aux pieds de quoique affreuse Maritome bourgeoise.
» Tel autre qui sèn^ les diamants et les millions dans ses inventions dramatiques, en remontrerait aux administrateurs des caisses d'épargne.
» Si vous voyiez quel cai-actère de cheval, queUe figure de cheval et quelles manières de palefrenier distinguent tel peintre qui a traduit dans une plus pure idéalité les idéales figures des poètes allemands, vous vous refuseriez à penser que Dieu habille si mal le génie qu*il crée.
» Non, Léona, ajoutait-il, ne demandez jamais à les connaître. Les vaniteux se font un rôle, les habiles se cachent; mais aucun d'eux n'a en lui la millième partie de ce qw'/i donne si libéralement aux autres. »
— Et les paroles que monsieur de Monrion disait généralement, vous avez trouvé enfin à qui les appliquer, n'estce pas, madame? dit Victor avec une sourde colère.
— Peut-être, dit Léona sèchement; mais celles-là ne sont pas celles qui pourraient vous concerner.
— Vraiment?...
Et que disait-il encore... ce suprême physiologiste?
— 11 me disait, monsieur, qu'il y a parmi vous autres des hommes qui font de l'amom* une étude, d'une femnne un livre qui parle , qu'ils traduisent et qu'ils vendent.
— Je ne suis pas un romancier , madame.
— Vous , messieurs les peintres , vous en faites un modèle qui pose.
— Le croyez-vous ?
— Ne me l'avez-vous pas dit vous-même? et lorquejVi essayé de me montrer jalouse de cette belle Julie qui vous a inspiré votre chef-d'œuVre , ne m'avez-vous pas dit qu'elle n'avait été poiu' vous que ce que je suis peut-être aussi... moi... un sujet d'études...
— L'amouL' se distingue aisément de Fadmiration.
— Oui, quand ramour existe...
— Doutez-vous du mien ?
— Quelles preuves m'en avez-vous données ?
— Ai-je reculé devant rien de ce que vous m'avez proposé?
— Vous y avez eu grand mérite , en effet: vous avez bien voulu monter à cheval, un peu tard peut-être, faire une lieue par un temps délicieux , et entrer chez moi par une brèche trop commode et des portes très-ouvertes.
— Quelles preuves vouliez-vous donc ?...
— Quoi ! dit Léona dont la colère se rallumait, vous n'en avez trouvé aucune ?. . . aucune ?. . .
— Mais laquelle?...
— Quoi ! dans votre position et la mienne , rien ne vous est venu de vous-même ... si ce n'est pour moi. . . pour vous ?. . , ftioi!... vous n'avez pensé à rien? à rien?...
Amab, poussé à bout, répondit alors brutalement:
— Je ne fais pas de sacrifices à qui ne m'en demande pas.
— Ah ! s'écria tout à coup Léona avec un transport désespéré... folle... folle que je suis!... Je frappe sur ce cœur pour lui arrachef un cri , une plainte , un mot qui me fasse lui pardonner... et rien... toujours rien... ou pis encore... mot... rien que moi...
Puis elle répétaavec dédain les dernières paroles de Victor : « Je ne fais pas de sacrifices à qui ne m'en demande pas.D
— Ah ! reprit-elle. . . égoïsme ! . . .
— Léona, fit Victor avec colère, vos dédains deviennent des insultes.
Léona se tourna vers lui, et , le couvrant d'un regard de superbe dédain , elle s'écria :
•^ Est-ce qu'on demande, monsieur ? estrce qu'on laisse demander?...
Mais moi, monsiew*, moi qui ne suis qu'une femme, reprit-elle, la pâleur sur le front, si je savais qu'un homme
224 LA LIOMME
possède lin secret qui peut voys perdre... mais cet homme... je ne sais comment... mais je le rédiiii*ais au silence... pour vous d'abord^ pour vous épargner un souci, une crainte...
Et si j*ëtais faite comme vous, si j'avais cet égoîsme ardent qui vous rend le but de toutes vos passions, je le tuerais encore... oui, je le tuerais, pour que cet homme ne pût pas m*humilier dans celui que j*aime.
Après cette violente sortie, Léona tomba sur un diTan, et se mit à fondre en larmes. Victor s'approcha d'elle... et lui dit doucement :
— Je vous comprends, Léona... et si vous le voulez... Il s'était remis à genoux devant elle ; il avait repris ses
mains et la suppliait... elle se dégagea doucement :
— Oh ! non, monsieur, reprit Léona avec plus de tristesse que de colère, vous ne me comprenez pas... Vous prêtez un sens exact à l'exagération de mes paroles... on dit cela. . . on ne le fait pas. . . mais on a un mot qui console...
Ah! mais il faut donc tout vous dire... ajouta-t-elle en le regardant à travers ses larmes. Quelle est la femme à qui l'homme qu'elle aime propos^ un crime et qui l'accepte... aucune, croyez-moi... Seulement, j'attendais, moi... j'attendais, oui... une menace, un transport de rage, une fureur jalouse qui vous eût fait crier à mes pieds :
« Non, non, Léona, l'homme qui t*a insultée, l'homme devant qui, toi et moi, nous ne pouvons plus passer que la honte au front, cet homme ne peut pas vivre... »
Oui, c'est vrai, j'attendais ce mot... et c'est moi qui alors vous aurais prié à genoux... c'est moi qui aurais alors demandé grâce à cet amour que j'aurais enfin vu éclater dan^ .ses transports insensés...
Mais rien, rien... cela ne vous trouble pas... cela ne yow^ indigne pas... vous n*y avez peul^tre jamais pensé. . La parole triste de Léona fit résonner en Victor des seu-