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NOUVEL ENGAGEMENT

Pareille à notre savant général, Léona maintenait son plan de bataille après avoir écarté un danger imprévu.

En effet, elle passa dans son riche salon de toilette, et était en train de revêtir son costume de cavalier, lorsqu'un coup de sonnette lui annonça une nouvelle visite. , Cette fois elle espéra que c'était Victor, et dit rapidement à la chambrière :

— Ici... sur-le-champ...

Elle se trouvait dans la pièce la plus éloignée de celle où elle avait dit à Villon de l'attendre. 11 était impossible que

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Farrivée d'Amab ne changeât pas quelque chose à ses résolutions vis-à-vis de Villon.

EUe voulait donc le voir, et elle s*apprêtait à le questionner rapideçfient, lorsqu'elle vit entrer Monrion.

— Vous! lui dit-elle, sans pouvoir cacher sa surprise, malgré l'empire qu'elle avait hahituellement sur elle-même.

— Oui, moi, lui dit Gustave en se jetant sm* un fauteuil, de manière à prouver que sa visite devait être longue; moi, reprit- il, qui viens vous remercier des renseignements que vous m'avez fait donner par maître Jean, mon laquais.

— Quels renseignements ? dit Léona.

— Eh ! cette prétendue lettre de monsieur Charles à monsieur Amah, qui accuse ce pauvre garçon de l'avoir enlevé et d'avoir séduit la belle Julie.

— Qui est une fille innocente et pure, n'est-ce pas? dit madame de Cambure, qui voulait se sauver, par des epigrammes, du danger de répondre directement.

— Qui du moins, reprit Monrion, en regardant fixement Léona, n'ama pas à rougir de sa faute, si elle en a commis une, car monsieur Victor Amab l'épouse.

Ce mot foudroya Leone.

— Il l'épouse ! répéta-t-elle en attachant dans le vide un regard û\e et sombre.

— Cela vous fait-il quelque chose? dit Gustave. Léona resta immobile pendant quelques instants.

— Gustave, dit-elle tout à coup, ma vie va se décider d'ici aune heure...

Voulez-vous me donner cette heme, et je vous exphquerai ensuite tout ce que j'ai fait?...

— Non, dit froidement Gustave, je ne sais rien, je ne comprends rien à ce qui se passe ; mais cette heure, vous ne l'aurez pas...

Je vous connais, Léona, moins de temps peut vous suf-

LA LIONNE « Mi

flre'pour perdre une famille, pour faire égorger deux amis. . . Celte heure, vous ne l'aurez pas...

— De la violence ! monsieur le comte.

— Non, mais une compagnie assidue... Si vous sortez, je vous suis...

Allons, Léona, n'an^achez pas la peau 'de vos mains avec vos beaux ongles roses, c'est un parti pris... et nous en avons pour longtemps, car je suis venu ici pour savoir le secret de la disparition de monsieur Gharles Thoré, je suis venu ici pom* savoir de plus le motif de votre passion pour les tableaux de monsieur Amab, et ensuite la raison qui vous a fait renoncer à ce tableau de la Vierge qui est le portrait de mademoiselle Thoré...

Je suis enfin venu pour savoir ce qui vous a fait me pousser à la séduire, et ce qui vous a portée à la calomnier.

— Monsieur le comte, dit Léona, qui pendant cette dernière phrase de Monrion avait repris tout son sang-froid, je ne puis pas vous empêcher de me suivre, si je sors; mais j'ai pour vous une considération que vous n'avez pas vousmême : je ne veux pas vous exposer devant mes gens à jouer un rôle ridicule et misérable : je reste.

Seulement, j'espère que vous ne m'obligerez pas à vous tenir exacte compagnie.

— Pardon, pardon, fit le comte, cet appartement est merveilleusement organisé en entrées et en sorties, et je ne veux pas que vous puissiez m'échapper pendant que je vous croirai occupée à vous mettre en colère contre moi.

— Je vous remercie, monsieur le comte, dit Léona en l'ayant, les leçons que je vous ai données ne sont pas perdues, et vous mettez parfaitement bien en pratique le précepte que je vous ai cent fois prêché : que lorsque Ton tenait son ennemi dans une position désespérée, il faut l'y ôchever. Je reste.

Elle s'assit en face du comte, et se prit à le regarder

avec une insolence qui eût exaspéré mi homme moins habitué que Monrion aux étranges façons de Léona.

— Eh bien! monsieur, qu'avez-vous à me dire?

— Je ne suis pas venu ici pour répondre, mais pour inten'oger.

— Eh bien ! moi, monsieur, je ne parlerai pas.

— Il faudra bien pourtant finir par m'avouer ce qu'est toute cette intrigue où vous avez voulu me jeter.

Léona se tut.

— Vous connaissez monsieur Amab, monsieur Charles Thoré? L'un des deux a-t-il l'honneur de m'avoir fait oublier?

Léona resta immobile.

— C'est donc un parti pris ?

' — Oui, monsieur; mais de toutes les choses que je hais le plus au monde, c'est, le ridicule pour moi et mes amis. Je vous connais, il me suffirait de rester pendant une heure immobile et muette devant vous pour vous porter aux plus violentes extrémités de la colère et pour que vous fassiez retentir mon appartement des cris les plus absurdes.

— Il ne tient qu'à vous d'éviter ce scandale.

— Et je vous en préserverai, mais à une condition...

— Une condition... je n'en veux pas...

— Alors, je ne dirai rien.

— Et cette condition ?

— C'est de vous écrire ce que je ne veux pas vous dire.

— Où écrirez-vous ?

— Ici même.

— Soit.

A peine Monrion avait-il prononcé ce mot que Léona avait sonné.

La chambrière sourde et muette parut. Léona lui fit uii sigqe.

— Que lui dites- vous? dit Monrion alarmé.

— Vous allez voir, répliqua Léona avec un sourire de dédain.

La chambrière rentra presque aussitôt avec un pupitre rentermant tout ce quil fallait pour écrire.

Aucun nouveau signe, apparent du moins, ne fut fait entre la chambrière et la maîtresse.

Un seul regard fut échangé.

Léona se plaça devant une petite table et affecta de se mettre en face de Gustave, de façon qu'il ne pût perdre aucun de ses mouvements. Elle se mit à écrire avec rapidité.

Cependant elle s*interrompit plusieurs fois, comme emportée par la colère que lui donnait la dure obligation où elle se trouvait, et cette colère alla si loin, qu'elle frappa avec violence sm* le pupitre où se trouvaient ses papiers, au point qu'elle les dispersa deux ou trois fois.

Mais Monrion lui dit toujours avec un calme désespérant :

— Continuez, madame, continuez.

Elle écrivit, et cinq minutes ne s'étaient pas passées qu'elle prit le papier sur lequel elle avait trace quelques lignes à peine lisibles et qu'elle le jeta à monsieur de Monrion, en lui disant insolemment :

— Lisez, monsieur.

Monrion se baissa poiu* ramasser le papier tombé à terre. . .

Le rapide moment où Gustave la perdit des yeux suffit à madame de Cambure pour qu'elle cachât dans l'une des po-ches de son habit de cavalier deux autres billets qu'elle avait eu l'insolence d'écrire sous les yeux mêmes de son amant.

Au moment où Monrion se préparait à développer le billot que lui avait si dédaigneusement jeté Léona, il s'aperçut que celle-ci faisait un pas pour quitter le boudoir où ils étaient ensemble.

— Vous voulez sortir, lui dit-il avec colère.

— Prétendéz-vous me forcer à rester devant vous pendant que vous lirez l'aveu de ma faute? lui dit Léona

en entr^ouvrant la porte qui donnait dans la pièce Toisine. Monrion hésita , il eut honte de traiter avec tant de dédain cette femme qu'il avait tant aimée, et lui dit :

— Eh bien ! allez; mais cette porte restera ouverte.

Léona fit un mouvement rapide pour sortir, et cet empressement rejeta le doute dans Tesprit du comte de Monrion qui ramena violemment Léona près de lui, en lui disant :

— Non ! restez !

Léona laissa tomber un regai-d de triomphe et de mépris sm* Gustave, ferma elle-même la porte et s'assit en face de lui.

Mais ce mouvement avait suffi à Léona pour jeter dans la pièce voisine les deux billets qu'elle avait soustraits au regard du comte de Monrion, et quand celui-ci voulut lire le billet où Léona lui faisait, disait -elle, l'aveu de sa faute, il ne put déchiffrer, au bout de dix lignes parfaitement illisibles, que les quelques mots suivants parfaitement écrits :

« Monsieur de Monrion, vous êtes un imbécile. »

Nous voici en plein champ de bataille.

Nous avons laissé Amab qui racontait chez madame Thoré l'aventure qui avait fait de madame de Cambure l'enneraie jurée de Charles, et nous voici forcés de laisser (pour y revenir cependant) Léona et monsieur de Monrion à la scène violente qui suivit ce billet impertinent , pour suivre les différents mouvements des autres corps d'armée.

Nous avons dit que Léona avait trouvé le moyen de jeter deux billets hors de l'appailement où le comte la tenait enfermée.

La chambrière sourde-muette, avertie pai- l'imperceptible regard de sa maîtresse , attendait ces billets dans la pièce voisine ; elle les ramassa et les lut.

C'était une digne élève de madame de Cambure, ou plutôt cette femme était précisémeriria nature auxiliaire qui était l'exact complément de la natme d'élite de i-éona.

U est à remai'quer que presque tous les esprits supérieuri rencontrent ou savent découvrir ces esprits secondaii'es qui les comprennent et les servent mieux que des gens d'une Téritable valeur personnelle. César avait Labiénus ; Napoléon avait Berthier; Léona avait Dorothée.

Après avoir ramassé les lettres, Dorothée les lut.

Voici la première :

a le suis entre les mains du comte de Monrion qui a }\iré » la mort de Charles pour lequel il croit que je Tai trahi , » et dont il a découvert la retraite. Partez, allez avenue de » Madrid, au bois de Boulogne, vous y trouverez Charles. « Emmenez-le eq toute hâte , faites-lui lire les lignes sui- » vantes...

» A propos, ma voiture est attelée, prenez-la.

» Le domestique qui vous remettra cette lettre vous ac- » compagnera, et vous fera ai'river jusqu'à Charles. »

Sm' un autre papier, il y avait écrit :

« Hour Charles Thoré.

>) Mon ami, vous êtes libre, votre famille vous réclame ; » je ne veux pas vous retenir loin d'elle plus longtemps.

» Si après avoir vu à quel crime a failli se porter contre » vous celui qui a peur de votre vengeance, vous doutez » encore de sa perfidie, hâtez-vous, rentrez dans votre mai- » son. Puissiez-vous arriver à temps pour déjouer le fatal » projet qu'il médite ! N'oubliez pas qu'il faut que je vous » revoie. L'on peut venir chez moi toute la nuit. »

Dorothée prit le billet, le remit à son collègue en intrigues : c'est ainsi que se nomment entre eux ceux que la police appelle complices. *

Le domestique annoncé reçut ses instructions en moins

d'une minute, alla trouver Villon, et partit immédiatement avec lui.

Villon hésita un moment ; mais il était jeune, brave, arme de pistolets et d'un large couteau catalan, il se décida.

Une pensée, entre toutes, fit cesser ses craintes :

« Si l'on en*veut à ma vie, se dit-il, qu'on la prenne : n'aije pas dit à Julie que je lui rendrais son frère ou que j'en mourrais ? » - '

Il avait à peine quitté le salon oii Léona l'avait fait attendre, que déjà Dorothée avait pénétré dans un cabinet de toilette. Là, elle avait levé l'un des petits carreaux de marbre qui formaient un des compartiments de la mosaïque qui servait de pierre de foyer à une cheminée sculptée. Sous ce marbre elle avait trouvé un très-petit coflîfe^ et dans ce petit coffre un billet.

Elle relut l'instmction qui lui était adressée à elle-même par Léona, et s'assm*a que le billet qu'elle avait trouvé était bien celui qu'on lui désignait dans ces instructions.

Elle le lut aussi, le mit dans sa poche, prit un châle qui la cachait entièrement, un chapeau profond, sortit de la maison sur les pas de Villon, et alla chercher un fiacre.

Pendant ce temps, Amab racontait toujoiu^, Villon courait à toute bride siu* la route de Boulogne, et Léona disputait avec Monrion.

Revenons à ceux-ci.

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