PETITE MANOEUVRE
Après avoii' lu l'insolent billet où Léona avait écrit : tt Monsieur le comte de Monrion, vous êtes un imbécile, » Gustave le déchira avec polère et le foula aux pieds.
— Je vous ai blessé, lui dit ironiquement Léona.
LA LiONNC 267
— Oui, reprit Monrion, car vous venez de me dire iine cnielle véritë.
Vous avez raison, je suis un ipibëcile d*avoir cru, un moment, que vous pouviez céder à une prière.
— Ou à une menace...
— Je suis un imbécile de croire que d'une façon quelconque, dit Monrion, on pût vous arracher un mot de vérité.
— Ce n'est pas ce que vous venez de dire.
— Léona, dit violemment Monrion, je ne sais poiuquoi ni de quelle façon vous avez voulu me mêler à vos intrigues avec monsieur Amah; j*y suis ridicule, je le sens, et peu m'importe ; mais je ne veux pas y être indigne...
Je ne le veux pas, entendez-vous 1 et vous me direz quel est le but de la comédie que vous avez voulu me faire jouer et de celle que vous venez de jouer vous-même.
— Je vous ai répété trois fois que je ne voulais pas vous le dire, fit Léona.
— Alors , pourquoi prétendre que vous vouliez me récrire?
— Parce que j'avais 'besoin de cela pour me procm-er ici même, sous vos yeux, des plumes et du papier, et faire parvenir deux lettres de la dernière importance pour moi.
— Que vous avez écrites?...
-Oui.
-Toutàrheure?
-Oui.
-Ici?
— Sous vos yeux.
— Mais, où sont ces lettres?
Léona écouta et dit en entendant s'éloigner la voiture :
— Tenez, voilà la première qui part...
— Comment, fit Monrion... Celte porte entr'ouverte une ^conde...
— Une seconde et une porte entr*ouverte, dit l.éona, ont déterminé de bien grands événements.
— Mais Fautre lettre^ fit Monrion en s*élançant pom* sortir du boudoir...
— La voilà aussi qui part, dit Léona, ei\ faisant écouter du geste à Gustave le bruit de la porte cochère qui se fermait.
Monrion rentra et tint un moment ses poings fermés sur son front.
Il fallait que cet homme eût des principes de bonne éducation bien enracinés pour qull n*étranglât pas Léona sur rheure.
Enfin, il redevint un peu plus maître de lui, et dit en se jetant sur un siège :
— Toujoiu^... toujours joué... Et vous, toujours aussi audacieuse, aussi indigne...
— Et vous toujours aussi violent, aussi injurieux... aussi injuste.
— N'oubliez pas que c'est de mon honneur peut-être que je suis venu vous demander compte.
Vous me Faviez dit, Léona : le jorn* où je vous parlerais au nom de mon honnem*, vous deviez tout me dire, t'aveivous fait ?
— <Juaiid je vous ai dit cela, Gustave,' je vous ai dit aussi :
N'abusez jamais de l'empire que. la colère peut prendre siu" moi, et lorsque je vous demanderai une heure pour vous répondre et me justifier, accordez-la-moi.
Cette heure, je vous l'ai demandée, il y a un instant, une heure pour décider de ma vie... Vous me l'avez refusée... ♦et comment me l'avez-vous refusée !
Elle jeta un regard autour d'elle et sur elle-même, comme pour montrer sa captivité.
— Oh ! vous êtes libre à présent, lui dit Monrion.
— Cela m'est inutile , fit-elle avec dédain , le mal est fait.
— Quoi ! fit Monrion^ encore une méchante action ?
— Vous m* y avez poussée.
-Moi?...
— Oui l avec une heure de liberté, je pouvais trouver mon salut dans le salut de tous : vous m'avez obligée à le chercher dans leur perte.
— Maïs qu'avez-vous donc fait?
— Je ne puis pas vous le dire.
— Oh! vous parlerez! s'écria violemment Monrion.
— Je parlerai, car je crains affreusemei\t les coups de poing, fit Léona; mais je mentirai.
— Vous direz la vérité...
— Et comment saurez-vous que c'est la vérité, monsieur le comte? 11 y a une adresse grossière et vulgaire qui fait dire à certaines gens, quand ils veulent obtenir im aveu :
Avouez la vérité... je sais tout...
Si ceux qui prennent ce moyen stupide ont assez d'énergie pour faire parler par la peur la femme qu'ils tiennent entie leurs mains, ils ont alors la chance qu'elle n'osera leur mentir , de peur d'être confondue, et ils apprennent quelquefois ime partie de ce dont ils prétendent tout savoir.
Mais vous entrez ici en proclamant tout haut que vous ne savez rien, que vous ne comprenez rien à ce qui se passe, et vous voulez que je vous dise tout ? C'est par trop niais.
Gustave grondait sourdement; Samson, après les ciseaux de Dalila, devait rugir de cette façon.
-^ Voyons , reprit Léona , raisonnons froidement. Êtesvous décidé à croire tout ce que je vais vous dire ?
— Vous allez mentir...
— Alors n'en parlons plus...
Monrion dénoua sa cravate et la jeta loin de lui...
— J'étouff'e... j'étoufTe... munnura-t-il.
— Vous souffrez encore^ Gustave ?...
— C'est bien lotag, n'est-ce pas? dit-il en comprimant avec sa main les^ battements désordonnés de son cœur; je suis dur à mourir...
— Ai-je passé tant de nuits au chevet de votre lit, Gustave, pour que vous me disiez cela?
— Ah ! dit Gustave d'une voix haletante, vous avez ré- ; pondu d'avance à ceux qui diront que vous m'avez tué. |
— Vous êtes cruel, monsieur ; vous savez mieux que personne si on m'a calomniée.
— Oui, certes, et on vous calomniera encore... On dira : ,
a Ce pauvre Monrion, il est mort à vingt-quatre ans, usé par l'ivresse, la débauche, les nuits d'excès, les plaisirs furieux... Pauvre sot! »
Ah ! que ne puis-je sortir de ma tombe pour leur dire :
« Vous vous trompez... Non, non, cette Léona que vous accusez n'est ni la bacchante écheyelée, ni la Messaline insatiable que vous imaginez; ce n'est point par les sens^ c'est par le cœur qu'elle m'a tué !
)) Aimez-la, et vous trouverez une nature glacée qui estime trop sa beauté pour lui préférer même le bonheur. Ce que vous trouverez, c'est un esprit de feu qui desséchera en vous tous les sincères sentiments, qui tuera la foi dans votre âme, qui la réduira à n'être qu'un sol aride où rien de jeime, de frais, ne peut plus germer. Vous l'aimerez, et ce verbe du mal créera pour le bonheur de l'amour un langage enivrant.
» Et lorsque vous sentirez votre âme s' épanouir, à sa parole, elle jettera sur votre ivresse quelque froide raiUcrio, quelque doute honteux qui crispera votre cœur dans une étreinte glacée, comme la fleur qui s'ouvre doucement à un premier soleil, et que la nuit vient brûler de sa rosée de glace...
» Si la tristesse vous tient, elle aura des chants, des rires, des folies, pour fouetter volFe douleur jusqu'à ce qu'elle rie, jusqu'à ce qu'elle chante. Aucune de vos sensations, aucune de vos pensées... rien de vous-même ne vous appartiendra... Elle imposera des efiForts inutiles à votre lassitude; elle enchaînera votre ardeur dans un repos insupportable...
» Vous croirez en elle, parce qu'un jour elle vous aura stupéfait par l'audace de sa sincérité; et le lendemain vous douterez de tout ce qu'elle pourra vous dire, en la voyant se livrer aux mensonges les plus inutiles...
» Vous l'attendrez confiante et douce, elle arrivera jalouse et emportée... Vous craindrez de la voir irritée, elle vous apparaîtra angélique et résignée... Elle était hier à vos côtés, et demain, vous l'espérez du moins, elle sera près de vous?... Non !... elle a fui à mille lieues...
» Vous vous croyez échappé de cet enfer, il se rouvre devant vous, plus séduisant, plus lumineux que le paradis!...
» Ce sera toujoiu^ une surprise qui hrisera votre joie, irritera votre douleur, qui mentira à vos espérances comme à vos craintes...
» C'est le cheval lancé à toute course qu'an^ête tout à coup un frein d'acier, et qui se brise les muscles dans cet effort capricieux; c'est Thomrae palpitant sous un ciel de feu. et ^î^'on jette tout à coup dans une eau glacée; c'est le rêveur perdu de fatigue qu'on -éveille...
» C'est. . . que sais-je, moi ? . . .
» Pas un jour, pas ime heure, pas une minute dans la ïnôrae voie, dans la même espérance ou dans la même douleur... pas une seconde dans la même sensation...
^ C'est une caresse et une injure, un absuidon insensé Pt une réserve infranchissable... C'est la soif qu'on irrite et ^l'on refuse de satisfaire.
» Non, elle ne m*a pas tué par les sens, c*est par mon cœur, heurté à tous les angles*de ses caprices ; c*estpar mon cœur, secoué en tous sens comme im jouet dans la main d*un enfant, et qui maintenant, saignant... et douloureux... m'étouffe... m'étouffe.T.' m'étouffe... d
Monrion, épuisé par cet accès de colère, tomba sur le divan, et sa respiration haletante montrait combien ce supplice incessant où il avait vécu Tavait épuisé.
Léona s'approcha de lui et voulut lui faire respirer un flacon.
11 la repoussa.
— Ah ! lui dit-elle amèrement, vous ne m'aimez plus!... Gustave se redressa et la regarda d'un air stupéfait,
comme s'il doutait qu'elle eût osé lui dire une semblable parole, après ce qu'il venait de lui dire lui-même. Elle lui somit doucement. ,
— Allons, Gustave! calmez- vous... je vous en prie sérieusement... j'ai eu tort, je l'avoue... mais suis-je seule coupable?... Et puisque vous me connaissez si bien^ ne savez-vous pas que je serais morte plutôt que de céder à un désir exprimé du ton et de la manière dont vous l'avez fait?
— N'ai-je pas vu mes prières aussi souvent repoussées que mes menaces?... Et de même que vous m'avez brave jusqu'à me faire lever le poignard sur vous, ne m'avez- vous pas laissé me traîner à vos pieds et m'y tordre dans les larmes, sans que menaces ou prières pussent rien obtenir i de vous?
— Ecoutez, Gustave, dit Léona avec tiistesse, ne discutons pas sur le paàsé ; je pourrais me plaindre aussi peulH être, je ne le veux pas.
Vous avez voulurompre ; vous m'avez raconté vos nouvelles amours... je vous ai patiemment écouté ; je me suisl soumise; je ne vous ai fait aucun reproche; vous venez'
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maintenant me deniaudér compte de ma vie... En avezvoib le droit?
— J'en ai le droit vis-à-vis de vous, Léona, comme j'en ai le droit vis-à-vis de tout homme qui a mêlé mon nom h une intrigue quelconque... seulement, avec im homme on a des avantages...
— Que j'offrirais à tout autre qu'à vous> Gustave.
Vous le savez, je trouve que les femmes ont le droit de venger leurs injures ou de défendrer leur honneur avec les mêmes armes que les honunes, et je Tai prouvé plus d'une fois, mais vous n'accepteriez pas un combat avec moi?
— Avec vous?...
— Et moi-même... je ne pourrais pas...
Elle s'arrêta, une krme vint A ses yeux, et elle dit tristement :
— Mourir de votre main !... ce serait pourtant meilleur.
— Ah! dit Monrion, vous en êtes à vouloir mourir?
— Peut-être, dit Léona d'une voix ferme. Que voulezvi»u.s? ma vie est manquée... vous ne m'aimez plus...
— Encore ce mot ! dit Monrion, me croyez-vous de ceuv qu'on ramène, avec ces paroles vulgaires, à une passion que vous avez épuisée !
— Non, dit doucement Léona... je vous dis cela non l>oint comme im reproche^^ mais comme une vérité...
D'ailleurs, la faute en est à moi... Dans tous les cas, .je vous l'ai dit, ma vie est manquée.
— J'avoue que je ne comprends pas... Je serai bientôt mort, Léona, et vous resterez après moi; riche... jeune.,, beUe...
— Et vaincue...
— Vaincue?
— Qui, et de:ix fois par vous.
— Par moi?
— Oui, dit Léona. Mais déjà vous êtes tout à fait en dehors de ce qui ^a... arriver.
— Qu'est-ce donc qui va arriver?
Léona fit un mouvement amical vers Monrion^ et reprit avec douceur :
— Laissez-moi seule ici , et je vous affirme que rien de ce qui s*y passera cette nuit ne vous atteindra en aucune façon.
— Je préférerais juger par moi-même des événements ; je serais plus sûr de voir mon honneur en sortir sain et »sauf.
— Croyez-moi, Gustave, ne tentez pas une épreuve dangereuse.
— Dangereuse... en quoi? •
— Vous le dire, ce serait vous dévoiler mes projets, et je ne le puis pas. Seulement, je vous avertis... Si vous restez... prenez garde !
En parlant ainsi, Léona paraissait écouter...
— Ah! dit Gustave, Fheure de quelque grande tromperie est-elle donc arrivée ?
— Pas encore, dit Léona en se levant. Mais écoutez-moi bien, Gustave, une dernière fois, voulez-vous me laisser maîtresse d*agir à ma volonté ?
— Non... ime dernière fois, je {M'étends voir par moimême jusqu'où vous oserez pousser vos projets, quels qu'ils soient.
— Vous le voulez ?
— Oui.
— Eh bien ! lui dit Léona, ne maudissez que vous, à rhem'e de votre mort , si les malédictions et les remords pèsent sur votre conscience ; car, du moment que vous ne me laissez pas la liberté d'agir seule, il faut que vous de- Ycnipz mon complice.
— Léona^ je suis bien averti, et toutes vos ruses n'y feront rien.
— Vous êtes bien averti, monsieur le comte de Monrion, et vous laisserez votre honnem* ici.
— Vous êtes folle...
— Gustave, dit Léona, avec un cruel effort, il me reste une heure... J'ai pitié. de vous... Je vais tout vous dire; vous me connaîtrez enfin , et j'espère qu'alors vous vous éloignei'ez.
— Nous verrons, dit tout haut Monrion, pendant qu'il se disait tout bas : Quel mensonge va-t-elle inventer?
Léona resta pendant quelques minutes immobile, le coude appuyé sur le marbre de la cheminée. Elle méditait ses moyens d'action.
Nous voudrions faire pénétrer nos lecteurs dans le secret des pensées de cette femme, et certes, si c'était une figure de notre création, nous n'hésiterions pas à le faire, au risque de donner des motifs invraisemblables ou infâmes à la façon dont Léona parlait et agissait. Mais ceci est un portrait, et nous ne pouvons que raconter.
En effet , il nous serait impossible de dire si l'avertissement qu'elle venait de donner à Monrion était un de ces mouvements de franche pitié qui se rencontrent quelquefois dans les cœurs les plus pervers, ou si ce n'était encore qu'une de ces insolentes bravades à laquelle eUc était sûre qu'on ne croirait pas, et qui l'autoriserait à dire plus tard :
« Je vous avais prévenu , c'est vous qui vous êtes bénévolement précipité dans le danger. y>
Quoi qu'il en fût, la méditation de Léona ne fut pas longue.
ËUe sounsL et dit à Gustave :
— Je devais aller souper hors de chez moi ; permettezmoi de quitter ce costume qui m'est devenu inutile.
Une femme de chambre ciitra.
— J'ai soraié Dorothée.
— Elle est sortie.
— Sans ma permission? dit Léona sévèrement.
Mademoiselle Dorothée prend des libertés que je ne puis
admettre. On fera son compte ce soir même. Je veux souper ici.
La chambrière s'inclina et sortit. v
Monrion dit à Léona :
— Vous oubliez que Dorothée est sans doute allée porter une de vos lettres; et cette manière de vous informer si elle est rentrée n*est pas d'une adresse digne de vous.
— Relisez mon billet, monsieur de Monrion, répondit Léona en tirant im autre cordon de sonnette.
— Que voulez-vous dire ?
— Que Dorothée n'est pas sortie, qu'elle n'a été porter aucun billet et que la voilà.
En effet, Dorothée parut à une autre porte.
Monrion se retourna.
Un signe furtif avait été échangé entre la chambrièi'e et la suivante.
Celle-ci avait sans doute réussi dans ce que sa maîtresse lui avait ordonné de faire, car im sourire de satisfaction cruelle glissa comme un éclair sur les lèvres de Léona.
— Diable ! fit Monrion, qui ne voulait paraître étonné ni mécontent, puisque Dorothée était là, à quoi bon cette question à Lucienne ?
— A vous prouver que vous ne devinerez rien de mes façons d'agir, à vous prouver que vous n'apprendrez que ce qu'il me plaira de vous avouer.
Et encore, ajouta-t-elle en prenant une carafe et se versant à boire, êtes-vous ainsi fait que, bien persuadé que je ne puis que mentir et toujours mentir, vous croirez que c'est là du poison si je vous dis que c'est de Teau, et que
LA LIONNE . il*
VOUS croirez que c'est de l'eau si je vous dis que c'est du poison.
— Si Je tenais à savoir la vérité, je vous prierais d'en boire.
— Et je ferais comme Cléopâtre, je boirais la coupe empoisonnée.
— Et moi, j'attendrais comme Rodogune.
— Ce qui vous montre que votre prétendue preuve n'eu serait pa£ une...
Mais je vous en prie, Gustave, laissons là toutes ces luttes de paroles... nous avons des choses plus sérieuses à traiter. Voulez-vous passer un moment dans la pièce voisine et me permettre de faire ma toilette?
— Vous me permettiez autrefois d'y assister.
— Je crains bien, dit Léona en souriant, que ceci ne soit un soupçon et non pas un regret.
— Je vous laisse à le deviner.
— Ma vanité choisit : je veux croire que c'est un regret, et je ne veux pas mal répondre au dernier des bons sentiments que je vous suppose. Restez.
Léona s'abrita derrière un magnifique écran en tapisserie de Berlin peint à l'aiguille.
— Je vous gêne? dit Monrion.
— C'est fini, dit Léona en reparaissant immédiatement, comme si la baguette d'une fée ou la ficelle d'un machiniste de théâtre eût remplacé ses vêtements d'homme par une ample robe de chambre de satin noir, à bouquets de roses, dans laquelle elle s'enveloppa.
— C'est fini, ajouta-t-elle en serrant à sa taille flexible la cordelière à glands d'or... mais, dans la position où nous sommes...
— La pudeur? dit Monrion d'un ton goguenai'd...
— Pourquoi étes-vous grossier avec moi? dit Léona tris-
temeut, pendant que Momion regai*dait^ malgré lui, cette suprême beauté.
Il ne lui dit pas que c'était précisément pom* échapper à Fempire qu'elle exerçait toujours sur lui qu'il s'était, pour ainsi dire, réfugié dans le sarcasme injurieux, et il répondit :
— Ck)mment voulez-vous donc que je traduise ces sévères précautions?
— Quand on n'est plus aimée, on n'est jamais assez belle.
— Voilà de la modestie à laquelle vous ne prétendez pas que je croie.
— Je n*ai pas la prétention de vous faire croire à quoi que ce soit.
— Excepté à ce qui va se passer ici.
— Ceci, vous le verrez.
— Et c'est bien extraordinaire?
— Ce n'est qu'un rendez-vous entre deux personnes de votre connaissance.
— Rendez-vous inouï, sans doute?
— Mais non... rendez-vous fort natiu*el entre des gens qui s'aiment.
— A supposer que ce soit si natm^el, comment se fait-il que cela doive amener des résultats si importants pour vous ou pour moi?
— C'est que, dit Léona, pendant qu'on apportait une petite table sur laquelle on avait mis deux couverts, c'est que si la rencontre est vulgaire, les circonstances qui l'ont amenée sont des plus bizaires.
— C'est une histoire...
— Qui part de chez vous, qui devait se finir sans vous, et qui peut-être ne se dénouera plus que par vous.
— Je vous écoute.
Léona se jeta au fond de son siège, et, de là, regardant Monrion avec le plus gai sourire, elle se prit à dire :
— Quel dommage que nous soyons brouiUës^ Gustave ! il y aurait au fond de tout ceci la plus joyeuse infamie...
Mais^ bah !... vous avez laissé vos plumes d*autom* dans la glu bourgeoise de la rae de Paradis-Poissonnière; vous êtes vertueiix; ne faisons plus de folies... causons si^ement...
Elle s*approcha et dit à la chambrière :
— Otez ce couvert.
— Est-il devenu inutile^ grâce à ma présence, dit Mounon, et celui qu'il attendait. . .
— 11 n'attendait personne que vous, probablement. Pourquoi avez-vous mis ce second couvert, Lucienne?
— Pour monsieur le comte...
— Monsieur le comte ne soupe plus avec moi, ma tilIc... cela pourrait le compromettre.
— Et cela pourrait vous ennuyer.
— Je vous hais trop à cette heure, dit Léona en liant, pour que vous puissiez m'ennuyer.
— Et si je vous demandais à souper, reprit Monrion du même ton, vous gênerais-je?
— Pas le moins du monde.
— Ce qui signifie tout le contraire. Voulez-vous me donner à souper?
— Laissez ce couvert, Lucienne, dit Léona d'un air eui-
— On n'est pas plus insupportable que moi, n'est-ce pas ? dit Monrion en s*{q)prochant de la table.
— On n'est pas plus charmant.
^ Le dépit vous va à ravir.
"" Votre air de tyran vous sied à merveille.
"* Et il vous inspire de secrètes envies de m'arracher les Te\ix.
— 11 me donnerait presque le désir de vous séduire, fit
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Léona avec ses beaux yeux doucement voilés, si je ne savais pas qu'il y a au monde des choses impossibles. • — Qui vous a appris ce mot, Léona?
— Vous-même, fit-elle en le servant gracieusement.
— Ah! c'est vrai, fit Momion; je me rappelle notre discussion à propos de mademoiselle Thoré... Vous êtes admirable dans Tart des transitions, car je suppose que c'est à Julie que vous voulez en venir.
— En vérité, je n'y pensais pas; depuis longtemps j'avais reconnu qu'il y avait des choses impossibles pour moi, lorsque vous m'avez appris qu'il y en avait aussi pour vous.
— Ceci tient -il aux révélations que vous vouliez me faire?
— Tout à fait, et nous y voilà.
Us causaient ainsi tous deux, le sourire aux lèvres, l'ai- {^reur dans l'âme ; rien cependant ne trahissait dans Léona le but qu'elle voulait atteindre.
Elle avait accepté la présence de Monrion avec une facifité qui eût pu faire croire que cette présence lui était nécessaire, et ne semblait pomrtant avoir aucune envie de le retenir.
Si, d'un autre côté, on se fût imaginé qu'elle pourrait se faire un moyen des moindres circonstances pour égarer la raison de Monrion ; si l'on eût pensé qu'au besoin, elle appellerait l'ivresse du festin en aide à ses froides combinaisons, on eût été détourné de cette idée par l'indifférence avec laquelle elle laissait Gustave agir à, sa guise, sans le presser, sans Texciter à rien.
Les aides de camp de Léona étaient partis chacun emportant avec lui Tordre de la marche qu'il avait à suivre.
Le combat était engagé sur tous les points, et elle venait de recevoir la nouvelle du succès de sa priqcipale manœuvi'e. Elle s'était réservé Monrion, comme l'ennemi le plus dangereux.
De mots eti inots^ de retraite en l'étroite^ elle l'avait ai' tiré dans là position où elle voulait le vaincre, et elle réfléchissait avant d'engager cette suprême lutte.
Cependant Monrion attendit quelques instants, et voyant que Léona ne se hâtait pas de parler, il reprit :
— Eh bien ! voyons, quelles sont ces révélations que vous m'avez promises ?
— Permettez-moi de remonter un peu haut, dit Léona.
— J'ai la nuit à moi, et je vous écoute.