LA. L10M
~Non^ madame; elle avait raison.,. Je l'ai senti , et je viens vous demander pardon de mon inconvenance.
—Si vous trouvez l'expression juste, pourquoi la mériter ? dit madame Thoré.
— Pourquoi ? dit Victor avec enthousiasme et en regardant encore Julie. Mon Dieu! madame, je suis peintre, voilà pourquoi je suis coupable, et c'est là aussi mon excuse. Charles m'a dit toute votre bonté... Eh bien! madame, comprenez-moi : supposez que j'aie à peindre une image de la Vierge, supposez que fort embarrassé de rendre la divine chasteté de cette figm^e, je l'aie vue tout à coup se révéler à moi, plus belle que nos plus grands maîtres ne l'ont rêvée. Comprenez alors ma joie, mon enthousiasme.
Pardon, madame, ce sont là des idées d'artistes qui vous paraîtront bien bizarres ; mais j'en connais cent qui payeraient^un pareil modèle je ne sais quel prix, s'il était de ceux que l'on peut payer. Eh bien ! moi, je l'ai étudié poiu* rien, ajouta-t-il en riant. J'y ai mis de Findiscrétion... Non, ajouta-t-il en regardant encore Julie, ce n'est pas à moi qu'il appartient de jamais rendre cette pureté de dessin, ce transparent de la peau, cette limpidité de l'œil, ce parfait ensemble; et les mains! ah! cela fait cruellement regretter de ne pas avoir un grand talent.
Madame Thoré examinait Victor pendant qu'il parlait ainsi, et quoique ses idées fussent choquées de l'étrange liberté avec laquelle l'artiste détaillait les beautés de sa tille, elle comprit qu'elle s'était tout à fait trompée sur le sentiment qui avait poussé monsieur Amab à se faire inviter chez elle. 11 n'y avait pas le moindre trouble, la moindre émotion dans la voix du peintre, il eût parlé de même fievant une belle statue.
Les craintes de madame Thoré, au sujet de ce jeune homme, se calmèrent aussitôt; mais le soir même elles se réveillèrent au sujet de sa fîlle.
Quand tout le monde fut retire, Julie demeura avec sa mère plus tard qu'à Tordinaire, plus prévenante^ plus caressante encore qu'à Tordinaire.
Evidemment Julie avait quelque chose à dire, et elle craignait de le dire. Madame Thoré s'en aperçut, et évita de prononcer la moindre parole qui ressemblât à une question.
Mais la curiosité de la jeune fille fut plus persévérante que la piTidence de la mère, qui avait fini par lui dire :
— Pourquoi ne rentres-tu pas dans ta chambre ?
— J'y vais; mais dis-moi donc, maman, qu'est-ce que le maître de Charles te disait de moi ?
— De toi?
— Oui, un moment avant de s'en aUer, pendant qu'il te parlait tout bas, près de la cheminée.
— Mais, dit madame Thoré du ton le plus natm*el, il ne m'a point du tout parlé de toi.
— Ah l fit Julie d'un ton dépité... Bonsoir, maman, bonsoir...
Elle se retira rouge de honte et peut-être de chagrin.
Le lendemain, Julie n'avait pas fredonné une seule de ses romances, n'avait pas eu un seul mouvement de folle gaieté, et depuis trois semaines elle ue riait plus, elle était distraite, quelquefois triste.
Alors était venu ce portrait, et madame Thoré avait remarqué le regard ardent et enthousiaste dont Jidie l'avait contemplé, du moment qu'elle avait connu l'auteur de ce chef-d'œuvre.
Cette nuit-là, madame Thoré ne dormit point; elle chercha longtemps comment elle pourrait se délier de l'engagement qu'elle avait pris de faire faire son portrait, et par conséquent d'autoriser monsieur Amab à revenir chez elle. Ce n'est pas que madame Thoré repoussât l'idée d'ime alliance entre Julie et le jeune peintre. 11 n'avait point de fortune, mais la fortune vient vite aux hommes de talent.
LA LIOMME âS
D'ailleurs, un pai*eil obstacle n'eût pas arrête madame Thoré une minute, si le bonheur de sa fille eût pu être dans cette union ; mais par un singulier pressentiment, cette mèi'e avait compris que cet homme lui amenait un chagrin. Elle l'avait bien étudié, bien considéré, et elle avait gardé de cet examen une opinion défavorable.
Cependant c'était un loyal jeune homme, plein de probité et de courage. 11 avait cette qualité si chai*mante dans la jeunesse de douter de son présent et d'avoh* foi dans son avenir; peu content de ce qu'il faisait, il s'était juré de bien faire, avec cette volonté qui est une grande puissance.
Lorsque madame Thoré avait envoyé Charles dans l'atelier d'Amab, elle s'était informée de ses mœm-s, et avait appris qu'il était studieux, rangé et infatigable travailleiu*; n'y avait-il pas là de quoi rassurer une mère, dans la supposition même que sa fille vînt à s'éprendre d'un pareil homme ?
Beaucoup d'autres que madame Thoré n'eussent pas demandé plus de garanties à un gendre futur, et cependant, die avait peur de cet honmie, elle ne l'aimait pas. Peu accoutumée à formuler ces intuitions déhcates par lesquelles les femmes jugent si sainement sans le secom-s de la raison, elle eût été fort embarrassée de dire les causes pour lesquelles monsieur Victor Amab lui déplaisait tant.
Si l'on eût demandé ce qu'elle pensait de lui, et qu'elle eût voulu répondre selon ses impressions, elle eût dit que monsieur Victor Amab était un ambitieux et un égoïste. Mais s'il eût fallu qu'elle prouvât la bonté de son jugement, elle n'eût rien trouvé pour l'appuyer.
Il fallait cependant sortir de l'embairas oîi elle se trouvait à propos de son portrait, et, après de longs raisonnements^ elle se demanda s'il ne serait pas plus sage de laisser aller les choses à leur cours ordinaire.
« Bfa fille est venue, se disait-elle, à l'âge où le coeur se fait
des fantômes avec lesquels il vit ; ce n'est pas monsieur Amab qu'elle aime, c'est un être imaginaire auquel elle prête des perfections qui la séduisent. Cet être fantastique, ellelaimera tant qu'elle le verra comme elle l'a crée. Ne serait-il pas prudent de lui montrer la réalité de son rêve ? Ou monsieur Amab est tel que je le suppose^ et Julie le devinera et sera honteuse de sa foUe imagination, ou je me ti'ompe sur le compte de ce jeune homme, et ce sera peutêtre dans cet amour que je trouverai le bonheur de ma fille.»
Cette résolution mit fin aux incertitudes de madame Thoré; mais ce qu'elle ne pouvait comprendre, c'était la rapidité avec laquelle Julie s'était prise de rêverie pour ce jeune honmie.
Sans doute, il avait de bonnes façons; sans doute, il était beau de sa personne, beau surtout de cette fière intelligence du regard et de la physionomie qui donne à l'homme tant d'autorité; il parlait avec esprit et bonhomie; mais ce n'était pas assez pour que JuUe, ce cœur mgénieux, cette âme délicate, en fît, au premier abord, l'idéal de ses rêves.
C'est que madame Thoré ne savait pas tout, c'est qu'elle n'avait pas entendu une confidence que Charles avait faite à sa sœur, dans la soirée du jour où monsieur Amab avait dinc chez monsieur Thoré.