‹ La lionneChapitre 31 sur 39 · EMBUCHE · texte numérisé non relu

EMBUCHE

Que s'était-il passé cependant chez monsieur et madame Thoré depuis que Monrion en était sorti et y avait laissé Amab?

Celui-ci, comme nous l'avons dit, avait jugé qu'un aveu complet de tout ce qui s'était passé entre lui, Charles et madame de Cambure, pouvait seul faire comprendre à mou-

sieur et madame Thoré le danger qui menaçait leur fils.

11 avait donc commencé le récit de cette longue et incroyable histoire, interrompue à chaque instant par les étonneraents de ces honnêtes gens.

Jamais Amab ne parlait assez has, et il leur semblait que les murs de leur maison allaient crouler au bruit de ces scandaleuses révélations.

Plusieurs fois madame Thoré avait entr'ouvert la porte du salon pour voir si sa fille/ poussée par une curiosité très-naturelle, n'était pas aux aguets de ce qui se disait dans le salon.

La première et la seconde fois, madame Thoré avait vu sa fille retirée dans un petit boudoir de l'autre côté de la salle à manger, et fort occupée, en apparence, à un travail de tapisserie; mais, la dernière fois, le boudoir était vide et la lampe éteinte.

Madame Thoré demanda sa fille ; la femme de chambre répondit :

—Mademoiselle m'a chargée de dire à madame qu'elle était fatiguée, et qu'elle allait se reposer.

Madame Thoré, délivrée de la crainte de voir sa fille écouter ou surprendre im mot de pareilles confidences, rentra dans le salon pour les entendre jusqu'au bout, et discuter avec Amab les moyens d'arracher Charles à la vengeance de madame de Cambure.

La discussion fut longue, ce qui n'est pas étonnant ; mais ce qui l'est beaucoup, c'est que Julie, sachant que c'était d'elle qu'on s'occupait dans le salon, se fût retirée dans sa chambre poui* y chercher et y trouver le sommeil.

L'amour des jeunes fiUes les^ tient d'ordinaire plus éveillées; aussi Julie ne dormait-elle pas, et si elle avait pris ce prétexte, c'est qu'elle avait quelque chose de très-important à cacher.

En effet, pendant que sa mère et son père écoutaient

monsieur Amàb, une vieille dame était venue sonner doucement à la porte de leur appartement.

A la voir si modeste, si grave^ si pudicpiement embëguinée, et bientôt à Tentendre parler d'une voix si douce et si libre^ on ne se fût guère douté que ce fût là la très-belle suivante d'une très-belle dame, la sourde et muette devant laquelle Monrion se laissait aller à tout dire.

Elle avait demandé mademoiselle Julie Thoré^ et celle-ci, peu accoutmnée à recevoir des messages personnels, avait voulu faire appeler sa mère ; mais cette femme l'avait arrêtée tout court en lui disant à voix basse :

— Si vous voulez sauver votre frère, renvoyez cette fille et ne dites pas un mot.

La femme de chambre s'était retirée sur un signe, de Julie, et la vieille avait continué, en disant :

— Voici une lettre de monsieur Amab. 11 est ici, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Il occupe monsieur votre père et madame votre mère ?

— Il leur parle du moins, reprit Julie.

— C'est bien. Us ne consentiraient pas à vous laisser venir seule, et ce n'e§t qu'à la condition que vous serez seule que votre frère pouiTa être rendu à la Jiberté.

Lisez.

Julie ouvrit et lut la lettre d'Amab, elle en reconnut parfaitement l'écriture, car elle avait lu et relu cent fois le billet par lequel il avait refusé le prix de ses portraits , et quoique cette lettre lui répétât exactement ce que la vieille venait de lui dire, Julie hésita. • i

— Décidez-vous, reprit la vieille; dansunfe heure il sera peut-être trop tard. La vie de votre frère est en danger: s'il meurt, c'est vous seule que vous devrez en accuser.

La plus simple prudence devait ordonner à Julie d'appeler son père, sa mère, de faire arrêter sur-le-champ cotte

femme, et de lui arracher alors le secret de la retraite de Ciiarles.

Dorothée s*alarraa de l'hésitation de Julie, et ajouta tout aussitôt :

— Il y a aussi une chose que je dois vous dire et que monsiem* Amah n'a pas osé vous avouer, c'est que si monsieur Charles n'est pas délivré ce soir, c'est que si votre père ou votre mère sont avertis,. lui -même sera frappé demain. Dé-' cide^vous.

Beaucoup d'hommes d'un âge plus avancé que Julie, d'un caractère déterminé, n'ont pas toujours eu en face de pareilles révélations, la présence d'esprit qui doit les faire échapper à un piège si grossier ; faut-il donc s'étonner si Julie y fut prise ; faut-il s'étonner que lorsqu'on s'adressait à la fois à son amitié pour son frère et à son amour pour Amab, elle cédât au désir de les sauver tous deux?

— Que faut-il faire pour cela ? dit-elle aloi-s.

— Il faut venir avec moi rue Joubert; mais il ne faut pas, ajouta vivement Dorothée en voyant Julie prête à la suivre, il ne faut pas que l'on sache que vous êtes sortie ; c'est l'affaire d'une demi-heure tout au plus. Je pars, et je vous attendrai à deux pas de votre porte.

Dorothée sortit , et ce fut quelques instante' après que Julie dit à la femme de chambre d'aveiiir sa mère qu'elle s'était retirée pour se reposer.

Tout aussitôt elle gagna l'escalier particulier qui conduisait aux miagasins et qui lui permettait de sortir de l'appartement sans être vue.

n était alors dix heures à peu près.

Cependant l'entretien avait continué dans le salon de monsieiu* et madame Thoré, et la conclusion de la conversation avait été celle-ci de la part de la famille :

— Portez à cette dame notre parole d'honneur que demain Charles quitteraf Paris pour longtemps.

Dites-lui qu'avant de partir il engagera aussi sa parole d'honnête homme de ne jamais dire un mot de la fâcheuse aventure qui lui est arrivée avec cette dame.

Dites-lui que vous-même le renierez pour votre frère, si jamais il manquait à cette parole.

Donnez à cette dame toutes les assurances possibles que son secret sera bien gardé.

Mais avertissez-la en même temps que si Charles ne nous est pas rendu cette nuit même^ demain les magistrats seront avertis.

Nous ne sommes que de simples bourgeois^ mais nous trouverons des protecteurs puissants, ne fût-ce que monsieur de Montaleu qui, nous en sommes sûrs, prendra cette affaire à cœur.

Elle aura en lui un ennemi qui sera trop heiveux de trouver l'occasion de se venger du- mal qu'elle lui a fait dans la personne du jeune comte de Monrion.

Puis, quand vous nous aurez rendu Charles, nous pen- Fcrons à votre bonheur et à celui de Julie, car nous ne devons pas vous cacher, monsieur Amab, que si votre recherclic nous flatte , nous croyons pouvoir vous assurer que Julie n'y*est pas non plus indifférente.

Et après ces paroles, Amab, lié par ses confidences, lié par ses propositions, fort des obligations qu'il venait de s'imposer et qui ne lui permettaient plus de céder aux séductions de Léona, Amab partit pour la rue Joubert, afin de porter à madame de Cambure l'ultimatum de la famille Thoré.

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