‹ La lionneChapitre 32 sur 39 · DÉFAITE ET TRIOMPHE · texte numérisé non relu

DÉFAITE ET TRIOMPHE

11 était à peu près dix heures et demie lorsque Victor sortit de chez madame Thoré pour se rendre chez Léona.

Au moment où il arriva chez celle-ci, c'est-à-dire quelques oiinutcs après que Monrion fut entré dans l'appartemeut supérieui'^ Amab trouva Lëona prête à partir.

Avait-elle pré\ai l'arrivée d'Amab? Ce n'est pas probable^ mais elle comptait le voir cette nuit-là même, car elle lui dit en l'apercevant :

— Je me rendais chez vous, monsieur, et je suis charmée de vous voir.

— Qui me valait cette visite?

— Le besoin de sortir d'une position fausse et que la surveillance et l'activité d'un autre quft vous ne me permettent plus de garder. 11 est temps que je rende Charles à sa famille.

— Quelle raison si puissante vous y oblige ?

— La raison bien simple que quelqu'un a découvert que Charles était en mon pouvoir.

— C'est sans doute monsieur de Monrion qui a enfin pénétré ce mystère ?

—Monsieur de Momion a tout autre chose à faire que de s'occuper de monsieur Chai'les.

La pei^onne dont je veux parler est tout simplement monsieur Villon, de qui j'ai reçu ce soir une visite fort bnilale et fort menaçante, et qui ne m'a laissé que quatre heures pour m'exécuter et pour rendre Charles à la liberté.

J'ai demandé ces quatre heures, monsieur, pour pouvoir remettre Charles entre vos mains. Vous seul, en qualité de complice, vous pouvez lui imposer un silence que vous me devez tous deux.

D'ailleurs, ce qu'il eût refusé peut-être à monsieur Amab, il l'accordera, j'en suis certaine, .à son futur beau-frère, au fiancé de sa sœur. .

— Quoi! fit Amab avec embaiTas, vous savez...

—Je sais tout, monsieur; j'ai vu monsieur de Monrion. Veuillez me suivre, cai* il y a loin d'ici au bois de Bon-

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logne et du bois de Boulogne ici, et je ne me soucierais pas que, pour quelques minutes de i*etard, la police Tînt envahir ma maison et y faire quelque odieux esclandre. Il ne serait pas juste, ce me semble, que je fusse en tout et toujours Totre victime* — Ma victime, madame !... dit Amab d'un air surpris.

— J'ai été celle de votre mépris et de votre indiscrétion, monsieur, vous le savez parfaitement ; je suis encore celle de vos faux serments, car je leur ai sacrifié un amour sur lequel j'avais apprjs à compter, et je seiai encore la victime de vos hésitations, si monsieur Charles Thoré n'est pas rendu à sa famille dans quelques heures.

— Venez donc, dit Amab^ je suis prêt à vous suivre.

Us montèrent en voiture et prirent ensemble la route du bois de Boulogne.

Arrivés à ce moment de notre histoire, nous voudrions pouvoir faire suivi'e à. nos lecteurs l'entretiea mystérieux et désolé de monsieur et madame Thoré, qui continuèrent de parler à voix basse, de peur qu'une de leurs paroles n'arrivât aux oreilles de Julie.

Ils s'estimaient hem*eux de ce qu'elle s'était retirée dans sa chambre et de ce qu'ils n'avaient point à répondre aux questions qu'elle leur aurait faites, si, par hasard, elle eût été informée de l'espoir qu'ils avaient de revoir bientôt son frère.

Nous voudrions encore faire assister nos lectem^s à la scène qui se passait, en ce moment même, entre Monrion et Julie. 11 nous faudrait aussi lem* dire le résultat de là lettre que Villon avait remise à Charles ; mais comme ce récit a peut-être plus la prétention de montrer le caractère d'une femme trop connue, que de raconter des événements, nous allons dire la scène qui se passa entre Léona et Amab.

I^ nuit était sombre; la voiture roulait avec rapidité, et

déjà eue était arrivée à l'entrée des Champs-Elysées qu'Amab et Léona n'avaient pas échangé une parole.

Amab était profondément embarrassé de ce silence, mais peut-être eût-il été encore plus embarrassé s'il lui avait fallu adresser la parole à Léona.

Quant à celle-ci, elle ne cachait ni son impatience ni son chagrin ; son pied battait avec fureur le tapis de la voiture; elle avait baissé et relevé plusieurs fois la glace de la portière; elle avait chaud^ elle avait froid, elle étouffait, puis ses dents claquaient convulsivement.

De temps en temps, son mouchoir, porté à ses yeux, semblait plutôt en tfrracher des larmes que les essuyer.

A peine à l'entrée des Champs-Elysées, elle tira violemment le cordon attaché à la main de son cocher, et fit brusquement arrêter la voiture.

— Que prétendez-vous ? lui dit vivement Amab.

— Permettez-moi de marcher quelques minutes, j'étouffe, je gèle, je brûle, j'aurais une attaque de nerfs, si je restais ainsi enfermée ; ce serait fort ridicule et fort mal venu; je ne veux pas me laisser dominer par une émotion comme celle que j'éprouve.

J'ai l'habitude, ajouta ^.éoua d'une voix entrecoupée, d'être plus maîtresse de moi-même que je ne le suis en ce moment.

Elle descendit de voiture, et se retourna vers Amab en lui disant :

— Si vous craignez la fatigue de la marche, je vous dispense de m'accompagner.

Amab comprit combien il serait grossier à lui de rester dans cette voiture pendant que madame de Cambure la suivrait à pied ; il descendit à son tour et marcha près d'elle.

— Attendez-nous à la barrière de l'Etoile, dit-elle à son cocher, je marcherai jusque-là.

U voiture partit rapidement et les laissa seuls.

300 LA LIOMKE

Le temps était froid, le ciel obscur, la promenade déserte.

Léona commença à marcher avec une certaine rapidité: c était à peihe si Amab pouvait la suivre.

Tout à coup elle s'an-êta, les deux mains appuyées sur sa poitrine, et se prit à dlie d'une voix étoulTée :

-*- Nqn... non... c'est impossible !

Puis elle s'appuya sur un arbre et parut prête à succomber.

Amab s'approcha vivement d'elle.

— Qu'avez-vous ?

— Rien, lui répondit-elle, en détachant4e ruban de son chapeau, et en découvrant sa tête pom^ l'exposer à la fraîcheur de l'air.

— Vous tiouvez-vous indisposée?

— Pas assez pour ne pas pouvoir rejoindre ma voiture.

— Voulez-vous que je l'appelle?

— C'est inutile.

Elle remit vivement son chapeau, et reprit sa marche mpide en disant avec un douloureux dépit :

— mon Dieu ! mon Dieu! être faible à ce point-là!

Amab la suivit avec inquiétude ; il craignait cette attaque de nerfs dont on l'avait menacé; mais le chagrin de voir souffrir Léona n'entrait pas seul daos cette crainte; il pensait au retard que cet accident apporterait à la libération de Charles, ou plutôt à sa propre libération, car il souffrait horriblement de se trouver ainsi seul avec Léona.

11 avait beau faire, il la redoutait, mais il ne la haïssait pas; il la voyait souffrir, et il ne doutait pas qu'il ne fût la cause de ses souffrances. Elles lui. causaient cette gêne que donnent les torts qu'on a, quand on est décidé à ne pas les réparer.

Si Léona se fût içontrée à lui, la veille, sous cet aspect désolé, il lui eût demandé grâce.

LA IIONNË 301

Elle marehait toujours devant lui, mais son pas se ralentissait; sa respiration haletante annonçait qu'elle faisait de cruels efforts pour soutenir la fatigue de cette marche précipitée.

Plusieurs fois elle chancela, reprit courage et s'arrêta soudainement.

Amab s'approcha d'elle; Léona prit vivement son bras.

—Pardon, monsieur, cela va se passer; l'émotion, la colère. . . Fe désespoir aussi ...

A ce dernier mot, elle essuya encore ses larmes et reprit sa marche, appuyée siff le bras de Victor.

Celui-ci , qui suivait attentivement chacun de ses mou- ' vements, cnit voir que les efforts qu'elle faisait sur ellemême n'étaient pas tout à fait inutiles.

Elle parut se calmer, et dit d'une voix entrecoupée :

— Je me croyais plus forte que je ne le suis ; j'ai eu tort de quitter ma voiture; elle doit être au bout de l'avenue, et ce sera beaucoup de temps perdu pour la rejoindre : im peu de patience, monsieur, je vous en prie...

— Madame, je suis tout à fait à vos ordres, et si vous ' désirez vous reposer, voici des chaises.

— C'est qu'il y a quelqu'un, reprit amèrement Léona, qui n'aura pas la même complaisance que vous ; il faut que nous arrivions.

Elle tira une petite montre, la consulta, et s'écria vivement :

— Déjà si tard I mon Dieu! ajouta-t-elle en essayant de hâter sa marche, quelle faute ! quelle faute î...

^ Voulez-vous que j'aille près de moTisieur Villon, madame? lui dit Amab; voulez- vous que je lui dise d'attendre ?

— Eh ! monsieur, sais-je où il est ! D'ailleurs, monsieur Vaionvous hait ; ne lui avez-vous pas enlevé le cœur de mademoiselle Thoré?

302 LÀ LIOMNE

Hàtons-nous^ c'est ce que nous avons de mieux à faire.

Ils marchèrent quelque temps en silence; mais, malgré sa volonté, la force de Léona sembla s*épuiser peu à peu; elle s'arrêta tout à coup, s'appuya sur une des barrières qui marquent le bord des allées transversales, et dit d'une voix tout à fait éteinte :

— Je ne puis aller plus loin, monsieur, non, jamais, jamais!

Puis elle ajouta avec amertume :

— . Telle est votre destinée de me perdre tout à fait!...

— Moi ! madame, dit Amab, que la délivrance de Charles préoccupait déjà mollis en face d'une douleur si vraie et supportée d'une façon si résignée; moi! dit-il : je sais, madame, quel tort grave j'ai eu envers vous; mais je ne comprends pas qu'en ce moment je puisse être pour vous la cause de nouveaux chagrins.

— Vous ne le comprenez pas, monsieur...

Oh ! s'écria-t-elle avec un accent désespéré, les gens qui n'aiment rien ne comprennent rien...

— Votre douleiffjest injuste, madame : je sens tout ce que vous devez souffrir, je comprends tout ce que vous pouvez craindre; mais j'en suis innocent...

— Oh ! dit Léona avec fierté, je ne crains plus rien, monsieur, je ne crains plus rien... Vous venez de m'apprendre qu'il y a des douleurs plus atroces que celles que peuvent nous infliger le mépris public et la vengeance d'une famille désolée.

— Moi ! dit Amab encore tout étonné, m'est-il donc échappé une parole peu convenable, et rien est-il venu de ma part éveiller en vous des souvenirs doidoureux?

Léona poussa une sourde exclamation, pressa son Jront avec désespoir; et comme Amab s'étonnait de ce nouveau transport de doulem', Léona reprit tout à coup i

— Ce n'est pas assez que son silence me montre tout son mépris, il faut qu'il me le dise !

— Quoi ! reprit Amab.

— Mais, reprit Léona en l'interrompant violemment, ces souyenirs que vous ne voulez pas éveiller... ces souvenii-s que vous écartez d'une attention si délicate, ils sont donc bien honteux ?

— Mais, madame... fit Amab.

— Assez, assez î dit Léona en reprenant sa marche avec une nouvelle rapidité et sous l'impulsion d'un violent désespoir ou d'une terrible colère; assez! votre silence me blesse, vos paroles me torturent, votre présence me tue.

Amab s'arrêta, presque décidé à né pas suivre Léona. Elle s'aiTêta à son tour, et se retournant vers lui, ajouta avec une ironie cruelle :

— Venez, monsieur, venez... n'ayez pas peur... venez... on tue une femmç, mais elle n'en meurt pas sur rhem*e ; d'ailleurs, ne faut-il pas que votre élève, votre ami, voti-e frère vous soit rendu cette nuit même?...

Oh ! venez donc... et surtout ne me laissez pas seule avec lui tant qu'il sera en mon pouvoir.

Amab la suivit, et elle s'avança rapidement en murmurant sourdement :

— Oh ! les misérables !... les misérables !...

Amab, qui voyait Léona s'exalter dans une pensée de colère, et qui croyait savoir jusqu'où un pareil sentiment pouvait la pousser, Amab s'approcha d'elle et lui dit de sa voix la plus caressante :

— Ecoutez, madame, si la parole de deux hommes d'honneur...

— Qu'est-ce que vous comptez faire pour le nouveau sa- . Ion ? dit Léona en l'interrompant brusquement d'une voix saccadée et vibrante... sera-co.un tableau de sainteté, un

tableau d'histoire ?... N'exposeriez-vous seulement que des porti-aits ?

— Pardon, madame, dit Amab ; mais un pareil entretien. . .

— On vous donnera la croix, sans doute, cette année, et peut-être vous confiera-t-on les travaux de quelqu'une de nos églises ?

— En vérité, reprit Am^, je ne sais à quel propos vou5 me parlez de cela...

— Que vous importe? dit Léona ; parlons-en, je vous en prie... C'est toujours un noble entretien que celui des ails... Je les aimais, je les cultivais aussi... je peignais quelquefois...

— Vous ! madame ...

Elle ne répondit pas...

Amab put voir qu'elle pleurait ; puis elle ajouta, comme si elle se parlait à elle-même :

— Oh ! je ne peindrai plus maintenant !...

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi, monsieur... vous me demandez poiu-quoi? Oh ! misérable que je suis ! dit-elle en joignant les mains ,cette pensée me tuera...

— Quelle pensée ?

*— Mais ne comprenez-vous pas, reprit Léona avec des larmes et des sanglots, que là, à l'instant même, j'ai voulu sortir de l'affreuse pensée qui me tient... je vous ai jeté mi mot au hasard, je croyais fuir hors de moi... mais j'y suis rentrée aussitôt... Oui, monsieur, j'aimais les arts, et j'avais pour les hommes qui s'y font im nom illusti*e, un enthousiasme qui, un joup, s'est égaré jusqu'à la folie... Eh bien ! monsieur, je tuerai cet amour comme j'en ai déjà tué un autre... je ne veux plus voir une toile, un pinceau; car alors... je me souviendrais...

Oh ^ reprit-elle, est-il besoin de cela pour se souvenir?,..

Oh! noD^ lion... Dieu est iioplacable^ il nous a relusé l'oubli...

— Du moins, madame, reprit Amab avec soumission, vous pouvez être assurée que le secret le plus profond...

A ce moment, Léona parut se calmer.

Etait-ce lassitude, était-ce résignation, était-ce calcul?... Elle s'appuya sm-le bras d'Amab, et reprit d*une voix brisée mais douce :

— Ah! vous n*êtes ni bon, ni digne... mais comprenez donc que vous me donnez une assurance qui me remet complaisamment en face de mon malheur...

Vous m'offrez votre parole et celle d'un autre... Je ne vous méprise pas assez pour douter de vous; et quant à.*» cet autre, je supposais que vous n'aviez pas besoin de me dire que vous sam-iez le faire taire.

D'ailleurs, croyez-moi, monsieur Victor, ajouta-t-elle amèrement, j'attache moins de prix que vous ne pensez à ce mystère... il y a des heures où les hommes impitoyables font les femmes éhontées.

L'honneur d'une femme est comme sa beauté^ monsieur ; elle en prend d'autant plus de soin, qu'elle est près de les perdre l'un et l'autre ; elle les plâtre, elle les peint, elle les relève de tout ce que l'art peut lui prêter d'artifice, surtout... ajouta-t-elle en essuyant une larme, lorsqu'elle a ime espéiunce dans le cœur ; mais, le jour où elle perd cette espérance, le jour où il n'y a plus personne au monde qu'elle veuille tromper... beauté et honneur, elle laisse tout à l'abandon...

Oh ! tenez, déshonorez-moi, monsieur, si vous le voulez... je n'ai plus rien à faire, ni de mon honneur perdu par vous et pour vous, ni de ma beauté qui le suivi'a bientôt, j'espère...

— Pourquoi désespérer, dit Amab, pourquoi ?

— Oh ! ne me consolez pas, monsieur, vous ne le pouvez

pas... Supposez que vous êtes près d'une mère dont vous a\ez tué Tenfant adoré... serait-ce à vous de la consoler?...

— Du moins, est-ce un crime que j'aurais commis sans le vouloir...

— Et voilà ce qui est affreia, monsieur ; voilà ce qui t^ous défendrait de vous approcher de cette mère éperdue. . Mais un crime se pardonne...

Glocester persuade à lady Anne que c'est par amour pour elle qu'il a tué son mari ; il persuade à Elisabeth que c'ebl pour la replacer sur le trône qu'il a tué ses enfants; et on lui pai'donne.

De même on peut dire à une -femme outragée :

« Je vous ai livrée à un autre, parce que je vouï haïssais, et je me suis trompé, je vous aime. »

On peut lui dire :

« Je vous trouvais trop heiu-euse, et j'ai voulu vous faiitî souffrir, et maintenant je vous plains... »

Mais on ne lui dit pas ce que vous me dites :

Cl Je vous ai écrasée sous la roue de mon char., parce que je ne vous ai pas vue ; consolez-vous donc, car je vous ai perdue parce que je n'ai pas daigné savoir que vous existiez.. .«

Non, non, Victor, on ne console pas ainsi... Taisezvous, croyez-moi ; ne tentez pas des choses impossibles... Vous êtes jeune, et l'avenir vous reste, si vaste, si glorieux, si magnifique, qu'il faut que vous y marchiez d^un pa^j ferme et éclairé.

Je comprends l'ambition, je l'admh'e, je l'honore... Poi^^' marcher à votre but, je comprends que vous [K)siez iinp>' toyablement le pied sur le cœm* qui vous fait obstacle.. Avancez, écrasez, s'il le faut, les vulgabes sentiments qui se dresseront en ennemis à votre rencontre. . . Brisez les lien' étroits qui enchaîneraient votre com-se, mais ne le fait»?^ pas en aveugle...

Ecaiiez-vous doucement du fou qui se met eu riant au-

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devant de vos pas... Ne chassez pas biiitalement le mendiant qui s'attachera au pan de votre robe... Ne faites pas fouetter par vos esclaves l'enthousiaste qui criera : « Gloire et honneur au prophète ! » parce que sa voix vous déplaira.

Le mal le plus odieux est celui qui ne fait de bien à personne, pas même à celui qui le commet. La vengeance est le droit de tout cœur qui s'estime, la ciniauté n'est que la faiblesse du méchant, et je ne vous avais pas fait de mal... moi!

Oh ! quels accents doux, pénétrants, tristes, mélodieux, apportaient ces plaintes désolées aux oreilles du jeune peintre.

—Oh ! si je vous avais connue! reprit-iî d'une voix presque repentante.

— Qu'importe, Victor? La folle qui vous avait écrit la lettre que vous avez reçue, cette folle eût-elle été vieille et laide, et ce sont là de grands crimes, eût-elle été la lille du monde la plus perdue, cette femme ne vous insultait pas...

— Si vous saviez, Léona!... Mais j'ai redouté toute ma vie le ridicule, et j'ai craint...

— Je comprends cela, Victor,* mais alors on jette cette lettre au feu... on roul)lie... on n'a pas même la peine de roublier... on n'y a pas pensé... Oh ! non, non, vous me trompez, ou plutôt vous vous trompez vous-même...

Oui... croyez-moi : habituez-vous à regarder vos sentiments en face, si mauvais qu'ils soient... Ce ne sont pas les mauvaises pensées qui perdent les hommes, ce sont les* faux semblants.

— Croyez-vous donc que si j'avais pu prévoir...

— Si vous vous étiez dit, fit Léona en interrompant doucement Âmab : « Je vais peut-être perdre une femme pour le plaisir de la perdre, » certes, vous eussiez hésité! Per-

sonne ne fait une action infâme^ c*est le niot^ sans y trouver un intérêt.

— Et quel intérêt ai-je pu y avoir?

-- Celui de dire tout haut à quelques amis assailles : « Mon succès va au delà de vos enthoiisiasmes; voyez,

on ne m'applaudit pas seulement... on m'aime^ on m'adore;

on se jette à ma tête.

» Eh bien ! tout cela n'est rien pour moi ! Je dédaigne

ces enthousiasmes, je les laisse à qui les veut ; il me faut

autre chose...»

— Ohl madame...

— Voilà ce que vous vous êtes dit, Victor, reprit Léona du ton d'une mère qui blâme doucement son enfant ; et voilà où vous avez été méchant et cruel sans raison; voilà le moment où vous avez fait passer insolemment la roue de votre char sur la femme qui, à genoux, battait des mains et du cœur à votre triomphe; et cela, Victor, loi-squevous pouviez vous détourner d'elle.

— Ah ! ce mal, si j'avais pu le réparer, je l'aurais fait, je vous lejure!...

Léona ne parut pas l'avoir entendu et continua d'un ton résigné :

— Aujourd'hui que vous me tuez, je vous comprends mieux, vous êtes moins coupable...

— Que voulez-vous dire ?

Ils avaient atteint la voiture en parlant ainsi, et AHiabj en qui la parole mélodieuse de cette femme i-^^^^viii doucement, qui la suivait avec ime sorte d'admiration dans les doux replis des caressants reproches qui , doucement, i doucement, approchaient de son cœur, Amab lui dit en prenant place près d'elle : |

— Aujourd'hui que je vous tue, avez- vous dit, je suis moins coupable? I

— Ai-je dit cela? fit Léona... Ëh bien 1 j'ai eu tort. Je '

suis calme, je veux Vètre jusqu'au bout... Oubliez cette parole.

— Vous avez raison, Léonapje ne peux me justifier du mal que je vous ai fait; mais je serais le deniier des misérables, si je vous en faisais encore sans le vouloir.

Léona se mit à rire avec une cmelle amertume, et leprit, mais avec cette voix brisée qui ne peut plus porter les accents de la colère :

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! ils vont vous marier... et vous savez que je le sais... et vous dites que vous ne voulez plus me faire de mal... Ah, Victor !

— Pardon ! mais il me «emble...

— Puisque vous m'avez rappelé mes paroles, prenez-les toutes... oui, dit-elle d'une voix presque éteinte, aujourd'hui vous me tuez, et pomiant vous êtes moins coupable.

Amab fit un mouvement.

— Ne m'interrompez pas!... J'ai besoin de toute ma force pour suivre le fil de mes pensées... il ne faut pas que mon cœur bondisse jusqu'à ma tête pom* y jeter le désordre comme tout à l'heure ; mon parti est pris, résolument pris; mais il ne faut pas que vous pensiez que je ne sens rien, que je ne comprends rien...

Vous me tuez... oui, monsieur; car enfin, ou je suis une femme qui a encore quelque honneur, quelque fierté dans l'âme, un peu de passion vraie, un peu d'estime de soi, ou ^ien je suis une indigne courtisane, pleine de variitdV»upide et de passions violentes...

Dans le premier cas, que pouvais-je espérer qui pût me faire pardonner à moi-même le malheiu* que vous m'avez jeté? Je ne pouvais espérer que votre amour qui m'eût absoute de ma flétrissure... Folle espérance, n'est-ce pas? car vous vous mariez...

D'autre part, si je suis la femme éhontée et violente que vous croyez peut-être... j'avais dû rêver au moins la

vengeance... n'est-ce pas?... Eh bien! lavengeance m'échappe. £t pour que ma misère soit plus insultante, vous épousez la sœur de celui qui m'a outragée... vous Thonorez par votre alliance, vous prenez parti pom* lui contre moi...

Ah! tenez... tenez, Victor, ne remuez point ces pensées dans mon âme... ne me remettez point en présence de cette horrible humiliation à laquelle je suis condamnée... je redeviendrais ce que je ne veux pas être... furieuse... folle... et capable peut-être d'un crime...

Amab ne répondit pas d'abord ; mais il rencontra la main de Léona, et la serrant doucement, il lui dit :

— Léona, je me conûe à votre générosité...

— Ah ! merci, lui dit-elle vivement... merci pom- ce mot seul... c'est le premier que vous me dites qui soit bon... et ce qui est bon fait naître la bonté... je veux que vous soyez heureux sans regrets... sans remords... Oui! je le veux...

Vous me sacrifiez à une autre. . . puis-je vous en vouloir ?. . . Vous l'aimiez avant de me connaître, elle est belle, plus belle que moi, je le sais... Oh ! la jalousie et le dépit ne me rendent pas aveugle... Elle est belle, et votre amour poiuelle m'assure qu'elle vous comprend...

Oh ! heureuse sera-t-elle, reprit Léona avec exaltation, de vous pousser de toute Ténergie de son âme dans la carrière où vous entrez... de vous soutenir aux jom-s de lutte; cai' vous êtes destiné à êtie trop gi^and pour ne pas avoir bientôt de nombreux ennemis, et il lui faudra lutter contre les colères sublimes de l'artiste qui déchire sa toile et brise son chevalet; il lui faudra lutter conti-e le désespoir profond qui lui fait abandonner le combat, en se demandant si la gloire vaut toutes ces doulems ; il lui faudra lutter contre le découragement, bien plus fatal que la colère et le désespoir, fet qui lait quelquefois que le génie doute de lui-même.

Alors elle aura des cris contre vos ennemis et contre vous-même ; des prières pour eux et pour vous, car elle dé-

LA LIOKRE ;MI

passera vos colères pai' les siennes, et vous reprochera de ne pas être assez sensible à vos injures... «

Et puis, elle aura peur, et excusera ces mêmes ennemis, et vous implorera pour eux... et puis encore, aux jours de découragement, elle sera à vos pieds pour vous supplier, au nom de votre gloire abandonnée, ou poiu* vous initer, en vous demandant compte de votre génie lâchement délaissé.... ^

Elle vous soutiendra, elle vous aiguillonnera. .

Fière de vous, riche de vous, Tamour liii donnera les secrets de vous plaire ; mystères d'amour qui n'appartiennent qu'aux fronts couronnés... Elle accompagnera votre ti'iomphe, et, toute parée de votre gloire, elle fa voudra encore plus grande pour vous paraître plus belle.

Oh! voilà l'avenir de cette femme, car elle vous aime...

Et moi, moi qui n'avais rien rêvé que votre nom... je le

sens là... si vous m'aviez appartenu, je vous aurais fait si

I grand que le inonde m'eût pardonné votre amour.

I Ace moment, la voiture roulait sourdement dans les

sables profonds d'une allée étroite, sombre.

La voix de Léona, vibrante, passionnée, arrivait à Victor comme un chant de triomphe enivrant, parmi les suaves parfbms de son haleine...

La main de Léona frissonnait dans celle de Victor.

— Oh ! s'écria- t-il, pourquoi... hier... ne m'àvez-vous pas paiiéainsL..

— Le sais-je? dit Léona; mais depuis un mois je suis folle... Victor... je voulais votre amour, et...

Oh ! vous ne savez pas ce que c'est que le cœur d'une femme qui aime... les hommes ne savent rien de ce qu'il y a d'msensé dans leurs rêves. .

Pour votre amour, Victor, je me serais montrée à vous comme une sainte, si je l'avais osé... comme une bacchante... comme une meurtrière... je vous écoutais, je vous

regardais, et quand je vous voyais sourire à ces hisUiires chartes et pures de nos poètes raphaéliques... je ne sais, mais il me semble que ma pensée s'clevait... que mon visage reprenait la candide expression de Fenfance... et puis, si vous racontiez ces terribles passions, altérées de vengeance, toutes pleines de délire et d'énergie, je croyais cpie votre âme avait besoin de ces passions de feu, et je me montrais à vous sous cet aspect...

Mais, Victor... vous ne me connaissez pîtô... Je ne suis rien de ce que vous avez vu... Je ne suis ni un esprit pervers, ni un cœur implacable, ni une comédienne babile... Je ne suis qu'une femme qui aime... qui voulait votre amour A qui ne l'aura jamais.

— Ah! Léona, Léona, lui dit Amab... si je pouvais vous cn)ire... si vous m'aimiez en effet...

— Si je vous aime!... Mais quelle preuve en voulozvous, mon Dieu?

— Je veux...

— Prenez garde... lui dit-elle vivement, nous sommes arrivés...

La voiture entrait en ce moment dans la cour de la villa de madame de Cambure.

Il était minuit.

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