SCANDALE TRIOMPHANT
Plus d'une heure avant cela, et lorsque déjà monsieur et madame Thoré commençaient à attendre avec impatience la réponse que leur avait promise Amab, lorsqu'ils se perdaient en conjectures et en craintes désespérées sur ce retard inexplicable, et lorsque déjà ils s'excitaient à user contie cette femme des plus sévères rigueiu*s, au moment
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OÙ ils commençaient à craindre pour Amab aussi bien que poui' leur fils , un violent coup de sonnette retentit à^ la porte. Ils coururent au-devant d'Amab, et ils se trouvèrent en face de Charles que ramenait monsieur Villon.
Ce fut un moment de transport confus, bruyant, et auquel Charles ne put se refuser; mais à peine avait-il passé des bras de son père dans ceux de sa mère qui» Ty gai*dait, qu'il dit :
-Où est Julie?
— Elle repose... Ah! monsieur Amab ne nous a donc pas h'ompés.
— Monsieur Amab î dit Charles d'un ton brusque.
— C'est lui qui vient d'aller chez madame de Cambure... c'est lui qui, soit prières, soit menaces, a obtenu enfin ta délivrance.
— Monsieui* Amab, dit sèchement Villon, n'est pour rien dans la délivrance de monsieur Charles ; c'est moi qui ai m cette dame, c'est moi qui lui ai parlé, et de bomie encre, et c'est moi qu'elle a chargé de vous ramener monsiem^ votre fils.
— Ah ! merci, mon ami, lui dit madame Thoré...
— Au fait, ajouta fièrement mgnsiem* Thoré, qu'importe à qui Chai'les doit sa liberté, puisqu'il nous est rendu?
— Cela importe peut-être, dit Charles.
A quelle heure monsieur Amab est-il pai'ti d'ici pour obtenir ma liberté?
— Mais il était dix heures et demie, je crois.
— Eh bien ! moi, dit Villon, je sortais à neuf heiu*es de chez madame de Cambure avec l'ordre de mise en liberté dans ma poche.
— Et il rae semble, dit Charles, que, depuis qu'il est parti, il a eu le temps d'apprendre le succès des démarches de monsieur Villon et de venir vous en avertir. . .
— Peut-être, dit madame Thoré... Mais pourquoi t'occu-
:M4 la lionne
per de cela?... pourquoi troubler notre joie par ces réflexions?
— Ma mère^ dit Charles avec tristesse^ je voudrais embrasser Julie...
— Eh bien ! viens, mon ami, viens...
Et madame Thoré marcha vers la chambre de sa fille en appelant :
— Julie! Julie!'
Elle ouvrit la porte en appelant :
— Julie! Julie!
Mais personne ne répondit.
— Julie! Julie! cria madame Thorë en se précipitant dans la chambre.
— Ah ! fit Charles avec un accent terrible et en pénétrant aussi dans cette chambre vide, il est trop tard.
Qu'on s'imagine les cris, le désespoir de cette mère qui, pendant près d'un mois alarmée sur le sort de rexistenco de son fils, ne le retrouvait que pour se voir enlever sa fille.
On appela, on chercha, on questionna, enfin on apprit de la femme de chambre qu'une vieille dame était venue demander Julie; qu'après le départ de cette dame, Julie avait dit qu'elle rentrait chez elle, et, comme on question- ^ nait la servante sous toutes les faces, elle finit par répondre i qu'elle avait essayé d'entendre ce qui se disait entre cettt» dame et Julie, et qu'elle avait saisi le nom de monsieur Amab.
— Madame de Cambure avait raison^ dit Chartes avec fm'eur; le lâche savait bien que je le p/unirais de son infâme séduction !
Qu'on veuille bien se rappeler le conte que Léona avait. fait à Charles; qu'on se souvienne, en même temps, qu'Amab venait de raconter à monsieur et à madame T^^*'^* ses relations et celles de Charles avec madame de Càmhure.
LA LIOISKE 345
l't on comprendra dans quels désordres d'explications ils rrèrent pendant bien longtemps.
Villon accusait Amab et acceptait, sans restriction, la lensée que c*ëtait un infâme et lâche ravisseur.
n criait avec fureur qu'il fallait le poursuivre , l'attein- Ire, le souffleter.
Madame Thoré, plus désolée, mais plus sage, devinait, dans cet événement mystérieux, la main funeste de Léona; "honnête femme comprenait Tardeiu* de vengeance qui ivail dû pousser la femme perdue, si insolemment outragée ,)ar son fils.
Monsieur Thoré tonnait au nom de la loi et de l'autorité éternelle, et Charles, qui commençait enfin à comprendre lu'il était une des causes les plus actives de ce désastre, Iharles s'ofirait à tous les dangers , à tous les sacrifices •our sauver sa sœur.
Après de longs cris , de terribles menaces , d'interminafJes lamentations, deux résolutions sortirent de ce désordre t de cette douleur : la première fut d'aller immédiatement rès des deux seules personnes auxquelles pussent s'adrespr les soupçons, Amab et madame de Cambure.
Ces résolutions prises , une nouvelle discussion s'éleva : ladame Thoré voulait aller partout à la fois ; elle craignait ':$ Tiolences de son fils s'il allait chez monsieur Amab avec lonsieur Villon seulement ; en effet , ces violences pouvaient tout perdre, si, comme elle le pensait sans trop 'ser le dire , Amab avait été un instrument aveugle de la ^engeance de Léona.
Madame Thoré s'épouvantait aussi de les laisser aller hez madame de Cambure, qui^ peut-être, avait préparé un ^oandale où elle ferait tomber leur inexpérience. Elle vou- 'it ;^compagner son fils.
Quant à monsieur Thoré, il prétendait aller seul partout.
et il faisait son affaire de tout savoir, de tout sauver ou de tout punii*.
J] résulta de tout cela que tout le inonde dut se rendre à la fois chez chacun des prévenus.
On prit une voiture et on se rendit chez Amab. Amah n'était pas chez lui ; il n'y avait pas repam de la soirée.
Charles insista pour lui écrire, et se fit ouvrir son appartement. 11 le parcourut... on lui avait répondu la vérité.
— 11 est certain , se dit-il alors, que s*il a enlevé Julie. ce n'est pas chez lui qu'il l'aura cachée.
On alla chez madame de Cambure.
Madame de Cambure était également sortie.
On voulut aller au delà de ce renseignement ; mais oij avait affaire à un concierge aristocrate, de ceux qui nei permettent pas qu'on les interroge sur leurs locataires.
On essaya du moyen qui humanise ces superbes discrétions; mais on se heurta au calcul d'un hornme qui savait qu'il avait plus à attendre d'une femme qui payait tous lesi jours pour se taire, que d'un curieux qui lui offrait par hasard quelques louis pom- parler.
Monsiem* Villon voulait persuader, monsieur Thoré pérorait, Charles jurait, madame Thoré arriva et s'y prit avec plus de douceur.
— Je comprends très-bien, dit-elle, que si madame de Cambure désire être seule, elle ait fait dire qu'elle nVtail pas chez elle, et vous devez lui obéir...
Mais il y a des circonstances qu'on ne peut pas prévoir, et où l'on donnerait beaucoup poiu* être avertie d'un malheur qui arrive, comme par exemple de la maladie subite' d'un ami qui vous fait appeler.
— Je comprends très-bien madame, fit le concierge: mais si c'est un malheur, madame de Cambure n'en peut être informée, car, je vous le jiu'e, elle est sortie, la calèche est partie d'abord ...
— Avec moi, dit Villon.
— C'est possible, monsieui*, je ne regarde pas les personnes qui montent dans les voitures de madame de Gambure. Et puis le coupé a emmené madame ensuite.
— Et vous ne savez pas où on pourrait la retrouver?
— Madame de Gambure ne me dit pas.oii elle va.
— Pourrait-on »'en informer chez elle ?
— A votre aise, madame; il y a du monde.
Madame Thoré monta vite Tescalier et sonna chez makme de Camibure.
Dorothée parut.
— Madame de Gambure ? lui dit madame Thoré.
—Bien, fit Villon, la sourde-muette qui m'a apporté la
•ettre.
Celle-ci poussa un cri rauque, une autre chambrière 'Jriva.
— Madame de Gambure ?
La chambrière consulta la sourde-muette de Toeil; celle- •iluifit un signe.
•"Elle est sortie...
— Est-ce bien sûr ?
— Parfaitement sûr.
^ A queUe heiu*e? fit monsieur Thoré*
— Madame sort quand il lui plaît*
Cette réponse, faite du ton le plus insolent, ne permettait as d'espérer qu'on pût obtenir d'autres renseignements*
Déjà Dorothée avait pris le battant de la porte, lorsque es cris perçants retentirent à l'étage supérieur.
Ds avaient à peine frappé l'oreille des autres personnes assemblées sm* le palier que déjà madame Thoré avait re- '"^nnu la voix qui les poussait.
— Julie..i c'est Julie! $'écria-t-elle en s' élançant vers l'étage supérieur.
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Gomme la voix de la fille était arrivée à la mère^ la voix de la mère arriva à laL fille.
— Ma mère. . . ma mère ! répondit la malheureuse enfant.
Et tandis que le concierge et sa famille, attirés pai* ces cris, tandis que les domestiques de madame de Gambuie, curieux de ce qui va se passer... tandis que les voisins, troublés dans leur repos par le vacarme qui roule dans le grand escalier, accoiu'ent de tous côtés, Charles et Villon, et monsiem* Thoré lui-même, fmppent à la poiie, la brisent, entrent dans Tappartement, et madame Thorë reçoit dans ses bras sa fille éplorée, les cheveux épars, les vêtements déchirés, pâle, mewtrie.
Un honmie, l*œil hagard, Técume à la bouche, était debout dans le salon, dans un désordre non moins terrible...
Charles, emporté par sa rage, se précipite sur lui; cet hpmme, armé d'un poignard, veut l'en frapper, Charles le lui aiTache, et, saisi à la gorge par une main de fer, il se débarrasse de la terrible étreinte de son ennemi en le frappant avec fureur, et le jette tout sanglant sur le sol.
Villon, accoimi à son aide, veut à son tour s'élancer sur le blessé qui a fait un effort terrible pour se.relever; mais il s'arrête stupéfait en reconnaissant le comte de MonrioD.
Tous les cœurs étaient pleins de malédictions contre cet infâme; mais elles restent suspendues aux lèvres, devant le corps inanimé et sanglant de Gustave, qui ne donne plus aucun signe de vie.
Quels cris, quelle furem* ! que de questions, que d'interventions menaçantes ou bienveillantes suivirent ce premier choc d'une rencontre terrible !
Des femmes offraient leur appartement à la mère de cette belle jeune fille évanouie aussi, et, à ce qu'il paraissait, attirée dans un piégc infâme.
D'autres s'écriaient qu'il y avait mort d'homme, et qu'on ne pouvait laisser ainsi s'échapper le cou^le%
C'était à ne plus s'y reconnaître, tandis que le prudent concierge, en sa qualité de premier magistrat de la maison, tenait la porte cochère soigneusement fennée, et que sa fille (tous les portiers ont une fille) allait chercher le commissaire de police.
Quand celui-ci arriva, monsieur de Monrion avait été déposé sur un lit ; un médecin, qui demeurait dans Tune des cours de cette vaste maison, Favait soigné, et avait déclaré qu'il n'était pas en état de supporter un inteiTOgatoii-e ; car, indépendamment de la blessure qu'il avait reçue, monsieur de Monrion semblait atteint d'une congestion cérékale très-prononcée, dont le médecin ne pouvait assiu*er que cette blessure fût l'origine, mais qui le rendait incapable de comprendre rien à ce qu'on pourrait lui dire.
D'un autre côté, madame Thoré avait accepté l'hospitalité d'une voisine, et on avait conduit chez elle l'infortunée Julie, qui, au moment où elle avait repris ses*sens, s'était jetée dans les bras de sa mère, en laissant échapper ce mot fatal :
— Oh ! maman, cache-moi !
Les regai'ds de quelques spectateurs rapidement échangés entre eux avaient cruellement commenté ce mot, et peut-être, si Charles, anéanti, éperdu, fou, l'eût entendu, il eût répété le cri qu'il avait poussé dans la chambre de sa sœur :
« 11 est trop tard ! »
Cependant le commissaire crut devoir procéder à un premier interrogatoire, et, à ce moment, la confusion recommença sous un autre aspect.
Madame Thoré, qui avait pu arracher quelques mots au désespoir de Julie, disait au magistrat :
"Hîue c'était sur une lettrede monsieur Amab que sa fille avait quitté sa maison.
320 LA LIO»Më
— Moiisieui- Âmab est donc le nom du coupable, et^ pai* conséquent du blessé ?
— Non, le coupable, c'est monsieur de Monrion. Premier embarms.
— A qui a été loué cet appartement, disait le commissaire, de police au concierge.
— A monsieur de Monrion, dans la personne de son valet de chambre... bien connu dans la maison, oii il venait souvent chez madame de Gambme comme messager de .son maître.
— A qui devait-on remettre la clef de cet appartement 1
— A monsieur Amab, répondit le concierge.
— Est-il venu ce soir?
— Om; mais il est sorti presque aussitôt avec madame de Cambiu^e.
— Et la clef?
—La clef avait déjà été remise à monsieur de Monrion. Ainsi, la clef destinée à Amab avait été remise à monsieur de Monrion.
Second embarras.
— Cependant il est possible de s'expliquer ceci... Quelle est la personne qui a dit de remettre cette clef à monsiew Amab?
— C'est la vieille femme qui avait apporté la lettre à Julie de la part de monsieur Amab; mais cette femme avait glissé une boui'se dans les mains du concierge de la paii de monsieur de Monrion.
— Où' est cette bourse?
— La voici...
La bom-se brodée en perles porte la couronne de comte et les lettres G. M. Elle appartient à monsieur de Monrion.
— Mais que venait faire ici cette demoiselle ?
— Elle venait, d'après une lettre de monsieur Amab^ demander à madame de Cambure la liberté de son frère.
— Le jeune homme était donc détenu par madame de Cambure? Qu'on fasse approcher le jeune homme... Vous avez donc été enlevé par madame de Cambure ?
Hésitation de Chai*les qui répondit :
— Ou peut-être par monsieur Amab^ qui savait que je le punirais de Tinfâme séduction...
Cri de madame Thoré qui interrompt son fils qui n*ose plus rien répondre.
— Ce serait donc monsieur Amab qui vous aurait fait enlever ?
— Je ne sais.
— Ce doit être madame de Cambure, dit Villon.
— Et pour quelle cause ?
Silence général.
11 faut lui rendre cette justice, le commissaire y mit le plus gi-and soin, mais il eut beau chercher, interroger, commenter, il ne put y rien comprendre, malgré toute sa perspicacité.
Et comme à toute chose il faut une fin, surtout lorsqu'elle a commencé à minuit et que tout le monde a envie de dormir, le commissaire, qui considérait qu'il y avait un pair <le France, ime femme immensément riche, et un artiste célèbre mêlés dans cette affaire, pensa qu'il y fallait réfléchir avant d'aller trop loin.
Cependant, comme il y avait blessures et violences des <leux parts, il fit arrêter Charles, qui fut conduit en prison, ^^ il mit un homme de garde dans l'appartement de monsieur de Monrion.
L'habile commissaire ne négligea aucune précaution, il réclama la lettre écrite par monsieur Amab... elle avait dû rester dans l'appartement oii l'une des femmes de madame de Cambure, Dorothée, avait été appelée pour veiller le nialade.
^n chercha la lettre de toutes parts. Dorothée y mit tant
(Vardeui*^ qu'elle alla jusqu'à faû'e fouiller dans les poches de rhabit de monsieur de Monrion. Elle parut avoii* raison; ou y trouva plusieurs lettres.
La première de ces lettres était de monsieur de Montaleu, elle était foudroyante : après avoir reproché à son neveu ses scandaleuses amours avec madame de Gambure, il lui demandait compte de son assiduité chez monsieur Thoré ; Fonde irrité n'y voyait qu'un plan, infâme de séduction.
L'accusation était terrible^ et l'événement la justifiait.
Mais ce qui fut épouvantable, ce qui jeta un nouveau désordre dans cette affaire inextricable, ce fut une seconde lettre.
Le conmiissaire, à qui elle fut remise par son secrétaire qui l'avait trouvée dans la poche de l'habit de Monrion^ le commissaire^ aprèô l'avoir lue, dit sévèrement à madame Thoré:
— Mademoiselle votre fille se nomme ?
— JuUe, monsieur.
— Est-ce là son écriture ?
Madame Thoré regarda.
— En effet.
— Eh bien, Usez, madame.
Madame Thoré lut :
« Oui, je vous aime... Trouvez im prétexte qui m'auto- » rise à quitter la maison de ma mère... et qui puisse me » servir d'excuse à mon retour, et j'irai au rendez- vous que » vou» m'avez demandé.