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DERNIER MOT

Le matin de ce jour, Dorothée, qui avait remis à la vieDle femme de charge de monsieur de Montaleu le soin de veiller sur monsieur de Mom*ion(car le vieux marquis avait été averti de Tévénement de la nuit précédente par les soiosda commissaire de police), Dorothée, disons-nous, avait quitté la rue Joubert, et elle était allée rejoindre sa maîtresse au bois de Boulogne.

11 était gi*and jour quand elle arriva.

Elle pénétra dans Tappartement de sa maîtresse et la .trouva dans la petite bibliothèque qui précédait la chambre à coucher.

— Je t'ai entendue arriver... et je me suis levée.

La sourde-muette, qui parlait à merveille, dit tout bas :

— Et lui?

— Il dort encore... que s'est-il passé ? " Dorothée lui raconta tout.

Léona ne put s'empêcher de rire comme une folle de tons les quiproquos du commissaire de police.

— En définitive, dit-elle enfin, qui soupçonne-t-on?

— Monsieur de Monrion, grâce à la lettre que j'ai glissée dans la poche de son habit.

— Dans le cas où l'on ferait des perquisitions chez moi, qu*as-tu fait de la facture qui t'a servi à contrefaire si bien j l'écritm'e de cette petite fille ? i

—La facture du thé? Je l'ai brûlée. ,

Ainsi, rien n'avait été inutile au plan de Léona, pas même

cette factiu-e qu'elle avait reçue avec un sourire si menaçant. , Prévoyait-elle, dès l'heure de sa visite chez monsieur

Thoré, l'usage qu'elle en ferait un jour? Non, sans doute! |

Seulement c'était une arme qu'on lui mettait entre les mains^ et dont les circonstances devaient lui dicter Tusage.

— Et la lettre d'Amab?

— La voici.

— Donne^ dit vivement Léona, en la cachant dans Fépaisseur d'une reliure en velours à encadrement d'or qui s'ouvrait en pressant ime des pien*es précieuses dont il était garni, et laissait un espace vide entre les deux cartons qui soutenaient le velours.

Cette lettre n'avait pas encore sans doute produit tout le mal que Léona pouvait en attendre.

Une dernière question fut adressée à voix basse à Dorothée...

C'était là que se trouvait sans doute le danger.

— Et le reste du vin qu'a bu Gustave ? lui dit-elle.

— Répandu dans les cendres, et le feu n'a pas cessé de brûler toute la nuit.

— Bien, fit Léona avec un profond soupir, tu as bien fait... je l'avais oublié.

Qu'était-ce donc? un poison, sans doute, versé par Léona dans ce souper où elle avait égaré la raison de Monrion.

L'horrible état oii on l'avait trouvé, quand la porte avait été enfoncée, la congestion cérébrale signalée par le médecin venaient-ils de ce poison ?

Jamais personne n'eût arraché le secret de cette ténébreuse question, ni à la maîtresse, ni à la suivante, si l'une d'elles ne s'était chai'gée de le révéler.

Mais, avant d'en venir là, il nous faut dire encore quelques mots de l'explication qui eut lieu entre Amab et Léona.

Elle, lui avait tout dit, et lui, tremblant, épouvanté, regardait en frémissant cette femme dont là voix l'avait enivré , dont l'amour l'avait altéré d'une soif qu'elle seule désormais pouvait satisfaire sans jamais l'éteindre.

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Il avait tout écouté, tout accepté, elle raimait, elle s'était vengée... elle avait été juste.

En effet, elle avait été si fière, si implacable dans ce terrible récit; eUe avait dit avec un accent si souverain :

— Le comte de Monrion m'a voulu traiter comme une fille perdue, il mourra ridicule et déshonoré. . . Un autre (elle parlait de Charles ) m'a fait rougir devant vous... j'ai sali son nom du déshonneur de sa sœur et ses mains du sang d'un homme ivre.

Elle avait prononcé ces mots d'une voix si inflexible, d'un ton si impitoyable, qu'Amab avait tremblé poiu* lui-même, et lui avait dit :

— C'est bien.

Et puis elle lui avait si bien expliqué comment elle avait su le mettre à l'abri de tout soupçon, comment sa folle passion poiu* lui l'avait inspirée au moment où elle allait le perdre ; elle avait si bien pénétré dans son cœur, en lui apprenant qu'il n'aimait pas Julie, qu'il ne l'avait jamais aimée, que le refuge qu'il avait été chercher près de cette fille sans passion, venait du peu d'estime qu'il faisait de lui-même, car il n'avait pas osé croire à l'enthousiasme mérité qu'il inspirait...

Elle lui avait si bien arraché de l'âme le secret de ses rêves ambitieux, et, arrivée là, elle lui avait si bien dit qu'il était un de ces honunes à qui le monde appai'tient et que le génie dégage des liens de la morale vulgaire comme il les élève au-dessus de la vulgarité de l'art...

Elle lui avait si éloquemment démontré que tout piédestal où l'on veut monter pose sur des cœiu*s brisés, sur des réputations détruites, sur des amitiés reniées, comme le piédestal des conquérants pose sur des armées de cadavres...

Elle lui avait si hardiment répété que celui qui a mis un but élevé à sa carrière, ne peut y aniver qu'à la condition

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de ne pas s'arrêter aux cris de la femme qu'il blesse, de l'enfant qu'il renverse, de l'ami qu'il écrase...

Elle avait entremêlé ces sauvages sophismes de si doux sourires, de si ardentes cai-esses ; elle avait si servilement baisé, comme une esclave soumise, la main à qui elle avait dit: Frappe...

Elle l'avait tellement ébloui, fasciné, le malheureux Amab, qu'il s'était relevé fier, convaincu et prêt à accepter l'avenir qu'on lui montrait si éclatant.

Ne le connaissez- vous point, mon héros?... Ne connaissez-vous pas ce quasi honnête homme fort ambitieux, mais qui, enfermé dans l'étroite sphère de son imagination, procède pai' des moyens sagement calculés pour glisser entre les douze cents articles du Code criminel ?

Voyez-le tout à coup en face d'une grande audace, d'une puissante imagination qui lui prouve qu'il perd son temps à tourner les obstacles que les hardis sautent à pieds joints : il se croyait habile, il n'est que poltron ; R sondera encore le terrain, que d'autres seront déjà arrivés... 11 rampe seulement, ils volent à pleines ailes...

Alors, il se ti'ouve honteux, petit, ridicule... il veut être de ce petit monde qui mène le reste des hommes ; il se livre à qui veut s'emparer de son audace d'emprunt et il devient im merveilleux instrument dans la main qui veut le gouverner.

A la lin de l'explication qu'il eut avec Léona, Amab était son complice, car il regrettait de n'avoir pas aidé à cette infernale combinaison, si triomphalement menée.

L'égoïsme tremblant de l'homme n'eut qu'un retour au milieu de cette ivresse. Au moment de quitter Léona, cpii lui avait fait la leçon sur la manière dont il devait répondre à ceux qui viendiaient l'interroger, soit que la famille i^ule s'adressât à lui^ soit que les magisti*ats l'eussent déjà

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appelé^ au moment où il n'eût dû penser qu'à Fheure où il la reverrait^ il lui dit encore :

— Mais cette lettre qui a fait sortir Julie^ êtes-vous sûre qu'elle a disparu?

— Puisque vous voulez tout savoir, cette lettre est dans mes mains.

— Oh ! rendez-la-moi.

— Bientôt.

— Mais quand?

— Le jour de notre mariage.

La réponse était cruelle.

Amab pâlit; Léona s'en aperçut, et lorsqu'il fut éloigné elle répéta encore une fois le mot fatal : j

— 11 y viendra. |

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