INTERROGATOIRE
Quelques heures après, Amab était chez lui, tr^quillc dans son atelier, écoutant d'un air fort désintéressé le récit d'un grand scandale qui, disait-on, avait eu lieu dans la rue Joubert.
Aucun nom n'avait été prononcé; seulement, on parlait d'une Jeune fille attirée c|gns un piège, et qui, à la place de l'amoureux qu'elle aimait, avait trouvé l'amoureux qu'elle n'aimait pas.
A ces paroles, un des élèves dit en ricanant que la rue Joubert était la rue aux quiproquos, et qu'il serait très-plaisant que l'aventure se fût passée dans la même maison que celle de la belle dame qui avait écrit à Amab, et dont Charles avait profité.
Ce rapprochement fit tressaillir Amab, mais il laissa cou-
rir les plaisanteries autour de lui comme si elles eussent parlé des aventures de Télémaque.
Cependant, Timpatience que lui donnaient ces mille piqûres d'aiguille qui Tatteignaient à chaque instant allait le pousser à imposer silence à ses élèves, lorsque son domestique, celui qui l'avait quitté pour quelques jom^ et qui était rentré à son semce, lui annonça la visite de monsieur le marquis de Montaleu.
L'imminence du danger rendit tout son calme à^imab; il déposa sa palette, quitta ses pinceaux et se hâta de se rendre près de monsieur de Montaleu dans le salon attena,nt à son atelier ; il le salua en homme flatté de l'honneur d'une paieille visite... il lui offrit un siège, mais le marquis refusa en lui disant :
— Ne pouiTa-t-on pas entendre de cet ateUer la conversation que nous devons avoir ensemble ?
— Parfaitement.
— Passons ailleurs...
— Soit, avait répondu Amab que cette précaution averit de se tenir sm* ses gardes.
Aussitôt il avait fait entrer monsieur de Montaleu dans une autre pièce de son appartement.
Le marquis s'était assis... 11 était grave, triste, préoci-upé ; de profonds soupirs s'échappaient de sa poitrine.
Quant à Amab, il restait devant lui comme un homme 'lui ne comprend rien au mystère qu'on réclame , ni à la 'louleur qu'on montre.
Une nuit et une leçon avaient singulièrement avancé Vtnab. Léona eût été contente du début de son élève, mais "ion sans être alarmée sur les suites ; car il avait affaire à un rude adversaire.
-* Vous savez sans doute les événements de cette nuit ? lui dit le marquis.
— Quels événements ?
— Vous avez écrit à mademoiseile Thoré?
— A mademoiselle Julie Thoré?... Jamais, que je sache.
— Elle prétend cependant avoir reçu une lettre de \ous.
— De moi?... Son frère aussi prétend m'avoii- écrit, d'après ce que m'a dit monsieur de Momion. Mais je n'ai pas plus écrit de lettre à mademoiselle Thoré que je n'en ai reçu de son frère.
— Prenez garde, monsieur, il y a eu meurtre, violence, séquestration dans tout cela... C'est une afTaire qui se finira en com* d'assises, si elle ne se finit pas aujourd'hui même entre nous.
— Elle se finira oii il est convenable qu'elle finisse... cela regarde les intéressés, repartit sèchement Amab.
— Ne nous emportons pas, monsieur; hier vous êtes allé chez monsieur Thoré ?
— Oui, monsieur.
— Vous lui avez raconté les causes de la disparition de Charles?
— Oui, monsieur... et ces causes, vous les a-t-on dites t
— Je les ignore, monsieur, vous les avez confiées à leui honneur, et bien qu'il s'agisse aujourd'hui du salut de leur fille, ces braves et honnêtes gens ne se croient pas déliés de la parole qu'ils vous ont donnée.
Amab s'inclina, il venait d'être déchargé d'une horrible appréhension , car il n'avait pas osé avouer à Léona l'aveu qu'il ^vait fait à monsieur et madame Thoré.
Le vieux marquis continua :
— Vous avez délibéré avec monsieur et madame Thoi'^'; et vous les avez quittés pour aller chez madame de Cambm-e?
— Tout cela est parfaitement vrai.
— Vous êtes allé chez elle?
— Pardon, monsieiu*; mais je ne recomiais ù pei-somie
le droit de m'interroger comme vous faites... Suis-je devant un magistrat instructeur?
— C'est pour vous empêcher d'y arriver que je suis venu ici, monsiem*.
— Je vous remercie de cette bienveillance ; mais comme je ne crains point d'en arriver à rextrémitë dont vous me menacez, je vous prie de me permettre d'attendre jusquelà, afin de répondre à des questions qui, du moins, me seront faites en vertu d'un pouvoir auquel je dois me soumettre.
— Très-bien, monsietir, fit le vieux marquis... vous me rappelez mon devoir... Je suis législateur pour respecter les lois encore plus que pour les faire. La justice aura son cours.
— Que la justice ait son cours , dit Amab en s'inclinant de l'air d'un homme qui se voit débarrassé d'une visite importune»
Le vieux marquis se leva, prit son chapeau, chercha ses gants, sa canne...
11 se retoiu'na pom* saluer, mais il était évident qu'il ne voulait pas partir.
Cette fausse sortie avait été prédite à Amab par Léona ; elle lui avait dit :
a Peut-être descendra-t-il, peut-être remontera-t-il en voiture, et peut-être s'éloignera-t-il, mais un quart d'heiu-e après il sera chez vous.
» Tant qu'il espérera pouvoir l'étouffer, il ne laissera jamais éclater une affaire où se trouvera mêlé d'une façon quelconque le nom de son neveu. »
Amab admira la prescience de Léona, lorsque le vieux . marquis lui dit :
— Étes-vous donc comme madame de Cambure, et vouloz-vous le déshonneur de Gustave?
— J'ai peut-être à demander compte à monsieur de Mon-
l'ion de quelqiies-uns de ses procédés envers moi... mais ce n*est pas aux tribunaux que je m'adresserai pour cela.
— De quels procédés voulez-vous parler?...
— Ceci est une affaire grave...
— Parlez, donc^ monsieur^ parlez...
— Pardon, monsieur le maixjuis... Vous êtes chez moi pour m'entretenir d*un événement où il s'agit de meurtre, de violence , d*une lettre écrite par moi , lorsque j*ai moimême à craindre d'avoir été le Jouet de quelque indigne trahison... Vous semblez m'accuser... Mais qu'est-il arrivé ?. . . que s'est-il passé ?
— Quoi ! vous ne savez pas qu'hier mademoiselle Thoré a été attirée hors de chez elle par une lettre de vous?
— De moi? Mais je ne lui ai pas écrit.
— Soit, monsieiu*; mais ne savez-vous pas qu'elle a été conduite dans un appartement de madame de Cambure, et que là elle y a rencontré, ou plutôt qu'on a jeté à sa rencontre monsieur de Monrion, ivre, fou ?
— Monsieur de Monrion? mais je l'ai vu chez madame Thoré.
— C'est vrai, et cette lettre a été remise à mademoiselle Thorë quelque temps après sa sortie.
— Alors je devais être encore chez monsieur Thoré?
— Oui, monsieur...
— Et j'aurais écrit à mademoiselle Thoré pendant que j'étais chez elle.
— Cette lettre lui disait qu'elle seule pomTait obtenir la délivrance de son frère.
— Et je l'aurais engagée dans une pareille démarche, quand moi-même, avec ses pai'ents, je cherchais le moyen d'y an iver ?
— Pardon , monsieur, il faut tout vous dire ; mais on a cm qu'on voulait attirer cette malheureuse enfant dans le piège infâme où on l'a menée.
^ Et j'aurais fait cela au moment même où je deman* kis sa main.
— Je vous dis toutes les craintes d*esprits désespérés ; i;ais on pourrait prendre cette démarche comme une prélution de plus.
— En tout caS; monsieur^ si j'avais eu le grand art des précautions^ je les aurais prises de façon à ne pas laisser fiionsieur de Monrion profiter de son infamie... car c'est lui ]uien a profité, lui... Une seule question à mon tom*, monsieur : Cette lettre écrite pai' moi... dit-on... où est- •Oe?
— On n'a pu la retrouver.
— Ah ! vraiment !
— Mais mademoiselle Thoré jure devant Dieu avoir rc- •onnu votre écriture.
— C'est un mensonge î
— Ah! monsieur, cette enfant se meurt... elle est folle... Qais elle ne ment pas... cela est vrai... c'était votre écriture.
— Mon écriture ! fit Amab en paraissant reculer devant iCtte insoluble difficulté...»
Mais cet appartement oii l'on a conduit mademoiselle ^oré, à qui appartient-il ?
— A monsieur de Monrion. . . Il a été loué sous son nom, du moins, parim certain valet de chambre... un nommé Jean.
A ce mot, Amab poussa un cri.
— Ahl monsieur, ah! monsieur! mais c'est affreux... est terrible... monsieur... Ah! quelle infamie !
En disant ces paroles, Amab levait les yeux au ciel et ^'esticulait, frappait la terre du pied au point que monsieur le Montaleu fut obligé de le calmer et de lui demander ce fu'il y avait de si étrange dans ses dernières paroles.
— Ce qu'il y a, monsieur ; mais vous vous rappelez, n'est-ce pas, la première fois que j'eas l'honneur de vous
voir chez monsieur de Monrion, tous vous souvenez de ce tableau que je n'avais voulu lui vendre à aucun prix?
— Sans doute.
— Eh bien ! monsieur, quand vous fûtes parti, monsiem* votre neveu dit qu'il n'était pas homme à subir un refus ; et qu'à défaut de cette toile il aurait ma vie... qu'U m'insulterait : je le crus fou...
— Ah ! il l'est en effet, dit le marquis.
— Le lendemain , monsieur, je rencontre monsieur de Monrion, qui me tend la main et qui plaisante, je ne sais trop comment, sur la préférence qu'il accorde au modèle sur l'image.
Je n'y pris pas garde ; ce n'était pas cependant une parole vaine... Savez-vous, monsieur, ce que j'ai appris chez moi ce matin ?
— Qu'est-ce donc ?
— J'avais un domestique qui me demande une absence de huit jours, et qui m'offre à sa place un de ses camarades... Je laisse faire...
Ce matin^ au lieu du remplaçant, je retrouve mon domestique, revenu sans me prévenir... Fort mécontent, j'interroge, je me fâche, je menace, et j'apprends que le remplaçant que j'avais accepté était précisément le valet de chambre de monsieur de Monrion, un nommé Jean David... celui de qui sans doute vous venez de parler, celui qui m'a renvoyé mon domestique, ce matin^ en lui disant :
« Tu peux reprendre ta place, la farce est jouée. »
— Est-ce possible ? dit le marquis anéanti. Mais dans quel but?
— Monsieur le marquis, dit sévèrement Amab^ une lettre de mon écriture, et que je n'ai pas écrite, a été remise à mademoiselle Thoré, pour l'attirer dans un piège infâme où elle a trouvé monsieur de Monrion... et cette lettre a disparu.
Monsieur de Monrion avait placé chez moi un de ses agents, qui a pu en toute liberté s'emparer de papiers propres à aider à contrefaire mon écriture... Cette lettre est un faux...
— Monsieur, fit le marquis de Montaleu en se levant...
— C'est un chef d'accusation que nous avions omis, monsieur, fit Amab avec insolence, parmi ceux dont vous m'avez parlé... mais je ne l'oublierai pas, moi.
— Avez-vous jamais écrit à madame de Cambure, monsieur?
— Jamais...
D'ailleurs, qu'est-ce que madame de Cambure a à faire dans tout ceci ? Ce n'est pas elle, je suppose, qui a mis à mon service le valet de chambre de monsieur de Monrion.
— Mais êtes- vous bien sûr de ce que vous dites?
— Je puis vous en faire instruii'e à l'instant même par mon domestique.
— Vous n'avez pas chassé ce misérable ?
— 11 quitte ma maison demain.
— Vous me permettrez de me faire assiu*erde lui?
— C'est ce que je comptais faire.
Monsiem^ de Montaleu était dépassé par l'assurance d'Amab et par l'inexplicahle mystère qui enveloppait toutes les circonstances de cette intrigue.
Gomme madame Thoré, il ne croyait que faiblement à la culpabilité d'Amab ; pour%lui, c'était madame de Camtee, fée malfaisante et invisible, qui avait ourdi toute cette trame ; mais il ne pouvait saisir nulle part la main qui avait tout conduit ; Léona avait toujours jeté entre elle et les événements im agent aveugle et innocent qui avait accompli ses fatales volontés.
Le vieux marquis restait interdit ; enfin, cédant à la pensée qui le dominait, il finit par dire à Amah :
-^ Une dernière question, monsieur : lorsque vous êtes
allé hier chez madame de Gambure^ que vous a-t-elle dit ?
— Que sur la réclamation de monsieur Villon, elle venait de rendre Charles à la liberté.
— Et vous ne vous êtes pas empressé d'aller porter cette heureuse nouvelle à sa famille?
— J'ai cru Charles près d'eux.
— Vous n'êtes pas allé, du moins, vous assmer que madame de Cambure vous disait la vérité?
— J'ai dû croire à sa parole.
— Vous avez une étrange confiance dans cette dame.
— Vous voyez que cette confiance ne m'a pas trompé.
— Vous avezrfdson... mais vous n'avez pas été partager la joie de votre famille, car vous pouviez, vous deviez, après votre demande, considérer la famille de madame Thoré comme la vôtre.
— Après ma demande^ monsieur? J'avais reçu une réponse à peu près évasive... on avait remis à décider de mon bonhem* après la libération de Chai'les.
— Eh bien ! le moment était favorable.
— Charles avait peut-être à faire à sa famille des aveux, des révélations, où il ne m'était pas permis d'être mêlé... J'ai cru ma réserve convenable... et je pense qu'elle a été à propos, puisque c'est par vous seulement que j'ai été averti du retour certain de Charles et des malheurs de cette nuit.
— Et quelles sont vos intentions au sujet de mademoiselle Thoré ?
— Ah! monsieur... fit Aroab en baissant les yeux. Le mai*quis le regarda fixement, puis il reprit :
— Pardon; mais comment se fait-il que vous n'ayez pas su que monsieur et madame Thoré étaient venus chez vous cette nuit ?
— Hier soir j'ai laissé ici ce Jean, le valet de chambre do monsieur de Monrion ; ce matin j'y ai ai trouvé mon ancien domestiqué' à qui son camarade n'aura pas jugé, sans
doute, nécessaire de rendre compte de cette visite nocturne.
— Vous n'avez donc pas passé la nuit chez vous?
— J'ëtais tout à Fheure devant un juge... suis-je maintenant devant un maître d'école ?
— Non, monsieur, lui dit sévèrement monsieur de Montaient seulement mon âge, mon expérience m'autorisent à vous dire qu'il n'y. à rien d'extraordinaire à ce qu'un homme de votre âge passe la nuit hors de chez lui, si ce n'est au moment où il vient de demander la main d'une jeune fille.
— Mais, monsieur...
— Ceci est grave...
— Est-ce une menace ? . . . •
— On appréciera, monsieur...
Xmab était troublé... il comprenait que la justice n'admettrait pas les réticences chevaleresques d'une discrétion amoureuse.
Monsieur de Montaleu gagnait du terrain ; heureusement pour Amab, il se rappela la leçon de Léona... et il repartit aussitôt :
— Soit, monsieur le marquis, dans un quart d'heurCj mon domestique sera arrêté, il aura à répondre sur les intentions qui ont pu pousser monsieur de Monrion à placer un de ses gens chez moi.., et on appréciera, comme vous
— Vous ne le ferez pas, monsieur, lui dit monsieur de Montaleu... vous craignez un éclat autant que je puis le craindre; mais maintenant je suis certain que vous êtes resté cette nuit près de madame de Cambure... Êtes-vous dupe ou complice ?. . . voilà ce que je ne sais pas.
Adieu, monsieur.