LE DERNIER COUP DE DENTS
Monsieur de Montaleu se retira poilr retourner près de son neveu^ que des soins assidus avaient arraché à rhorrible délire auquel il avait été en proie.
Les médecins avaient exigé quelques heures de repos, avant qu'on lui parlât d'aucune affaire grave, et monsieur de Montaleu avait profité de ce moment de répit pour aller chez Amab.
Une autre en avait profité aussi, c'était Léona: •La vieille femme chargée de soigner le blessé, le voyant profondément endormi, s'était retirée dans la pièce contiguë à celle où se trouvait Gustave.
Celle-ci était disposée de la façon suivante.
Le côté du lit qui faisait face aux croisées était en alcôve ; cette alcôve était simplement en tentures d'étoffes, et laissait, comme d'ordinaire, un petit cabinet au pied et au chevet de la couchette; le cabinet du côté de la tête servait de passage pour communiquer de cette chambi*e dans la pièce où s'était retirée la garde-malade.
L'autre cabinet, celui qui se trouvait au pied du lit, paraissait être sans issue, tant on avait dissimulé avec adresse, sous les tentures qui tapissaient toute la chambre, une porte ouverte au fond de ce cabinet. ^
Cette porte correspondait à Tescalier secret qui, aimi que l'avait dit Léona, descendait dans l'appai'tement de celle-ci.
Ce fut par là que Léona, qui était rentrée chez elle en même temps que Victor était retourné à son atelier, ce fut par là que Léona monta discrètement, avec la lenteiu' e! la légèreté de la panthère qui s'approche de sa proie.
Lorsqu'elle pénétra dans ce petit cabinet, un silence pro* fond, troublé seulement par la respiration pénible du ma* lade, régnait dans la cbambre.
Elle s'arrêta et attendit.
Un léger coup de sonnette retentit à l'autre bout de Tapparlement; la vieille alla ouvrir, et Léona entendit un de ses gens qui venait de sa part demander des nouvelles du comte de Monrion.
Elle profita de cette distraction donnée par ses ordres à la garde-malade; elle tira vivement la tenture qui fermait l'alcôve au pied du lit, s'accouda des deux bras sur le haut bord de la couchette, comme on se met à une fenêtre, et se trouva ainsi face à face avec monsieur de Monrion.
Celui-ci, dont le sommeil commençait à peine, fut éveiMé par le bruit du rideau. 11 vit devant lui cette apparition inattendue, mais son regard indécis ne put pas reconnaître sur-le-champ madame de Cambure.
Son œil cependant s'attacha fixement siu* elle, son regard s'éclaira d'un rayon d'intelligence, la mémoire lui revenait.
Aussitôt un sourire amer glissa sur ses lèvi'es, et un léger mouvement de tête sembla dire à Léona :
« Je vous attendais... »
— Oui, c'est moi, dit madame de Cambure à voix basse. Eh bien ! Gustave, ce que je vous avais prédit, lorsque vous Me reteniez si insolemment près de vous, est arrivé, vous Svez laissé ici votre honneur.
Gustave porta la main sur sa poitrine à l'endroit où Charles Tavait frappé, et Léona continua :
^Vous y laissez aussi la vie, voulez-vous dire; non, Gustave, on ne meiut pas à votre âge, quand on a la ferme volonté de vivre.
Monrion répondit encore par un dédaigneux sourire.
— Vous n'avez plus cette volonté, dites-vous, vous ne
l'avez plus, n'est-ce pas, parce que votre fortune est perdue et votre nom déshonoré?
Gustave leva les yeux au -ciel et laissa échapper un profond soupir. Il y avait plus qu'un regret dans rémotiou qu'il éprouva, il y avait im remords.
Monrion comprenait enfin qu'un homme de son nom et de son rang doit compte à d'autres qu'à lui-même du nom et du rang qu*il avait reçus dans la société. 1
Près de comparaître devant Dieu, il croyait aussi qu'il Itd devait compte de la beauté, de la force, de Tintelli- ! gence qu'il en avait reçues; il se sentait coupable, et il en pleurait.
— Eh bien ! lui dit Léona en baissant encore la voix, cette fortune, on peut vous la rendre, votre honneur, on peut le faire sortir inunaculé de l'abime où vous le croyez perdu.
Monrion attacha sur elle un regard défiant, et Léona continua encore :
— Vous savez, je le suppose, en quelles mains vous pouvez reti-ouver votre fortune ?
Monrion ferma les yeiLx et essaya de détourner la iètc pour ne pas voir en face celle qui l'avait dépouillé, et qui venait s'en vanter à lui, auprès de son lit de mort. . Léona ne s'arrêta point devant ce mépris qui accueillait ses propositions, et elle poursuivit :
— Tandis que toutes les apparences vous montrent comme le vrai coupable, j'ai gardé entre mes mains les pièces qui rejetteront le crime sur la tête d'un autre.
Monrion se reprit à regarder Léona; le vif étonnement qui briîla dans son regard pouvait se comprendre comme une espérance.
— Oui, fit madame de Cambure d(^t la voix glissait comme un sifflement léger dans le silence de cette chambre ; oui, si vous le voulez, Gustave, ce sera vous qui ?*'•
rez demain la victime et non pas le coupable; vous aurez été joué de la façon la plus criminelle par une fille perdue et hypocrite, par un frère jaloux de faire couvrii* par un grand nom Tinconduite de sa sœur, et par un amant infâme qui vous aura jeté la fille séduite dont il ne voulait plus.
Dites un mot, et cela sera ainsi, je vous le jure.
— Et quel mot faut-il que je dise ? fit Monrion avec effort.
— Dites-moi, et jurez-le-moi sur l'honneur ; dites-moi : c< Dans un mois, vous serez comtesse de Monrion. »
La figure de Gustave resta immobile à cette proposition. Il leva seulement la main, et saisit le cordon de sonnette placé près de lui.
— Prenez garde, s'écria Léona avec un accès de rage indicible.
Monrion sonna vivement et retomba anéanti sur son lit.
— Chassez cette femme, dit-il à la garde-malade qui venait d'accourir au bruit de la sonnette.
Mais déjà Léona était disparue, et la garde-malade leva les mains au ciel, en disant tout bas :
— Mon Dieu ! mon Dieu! voilà son délire qui. le reprend.