REPENTIR
Peu de temps après, monsieur de Montaleu arriva auprès de Gustave, qui, depuis la disparition de Léona, n'a- >^ait pas fait le plus léger mouvement.
Il apprit de la bouche de la garde-malade la circonstance <ïui avait renouvelé ses alarmes ; mais monsieur de Montaleu était mieux renseigné que la vieille femme de charge; il avait appris du concierge l'existence de la communication secrète établie enti*e le premier et le second étage. 11
passa dans le petit cabinet, et reconnut à quelques plis de la tenture qui s'était prise dans la porte fermée avec trop de précipitation^ que quelqu'un était entré par là. -
— L'Infâme ! Finfâme ! murmura-t-il avec colère.
Ce mot tira encore Monrion de l'abattement profond oii il était plongé; il vit son oncle, et, se soulevant doucement, il lui tendit la main.
Le viens marquis la serra dans les siennes, et Monrion les porta doucement à ses lèvres : des larmes vinrent mouiller les yeux du vieillard, larmes de joie et de désespoir, car il venait de retrouver la tendresse de l'enfant qu'il avait tant aimé, et c'était à l'heure où il n'avait plus que quelques jours à vivre, c'était à l'heure où le déshonneur l'accompagnerait peut-être dans la tombe.
Il s'assit près de son neveu dont il n'avait pas quitté la main.
Monrion flt un violent effort, et parvint à prononcer les mots suivants :
— Mon oncle, après toutes les bontés que vous avez eues pour moi, je vais vous demander un suprême service : il faut que vous ameniez près de mon lit de mort monsieui* et madame Thoré.
— Y penses-tu ? dit son oncle.
— Il le faut, continua Monrion, il faut aussi que vous y ameniez le jeune homme qui a si noblement vengé sa sœur.
— Il est arrêté, repartit le marquis de Montaleu. Monrion tendit un papier, et son oncle y lut la déclaration suivante :
tt Je reconnais que c'est moi qui, le premier, ai cherche à frapper monsieur Charles Thoré, et que c'est en se défendant qu'il m'a atteint et blessé. »
Puis Monrion continua en disant :
— Il faut aussi que vous y ameniez Julie, la pauvre enfant que j'ai si lâchement outragée.
Cette fais, monsieur de Montaleu ne répondit pas, tant la demande de Monrion lui parut extravagante.
— Faites-le, mon oncle, lui dit Gustave sans se préoccuper de la stupéfaction du vieillard, faites-le, vous serez content de moi.
Ce dernier mot fut comme une inspiration pour le mai*quis de Montaleu ; il se leva vivement et dit à Gustave :
— Oh! merci, mon enfant, merci; Dieu qui t'a donné cette bonne pensée. Dieu te sauvera.
Et il sortit en toute hâte pour se rendre dans la famille désolée du pauvre monsieur Thoré.
A peine son oncle fut-il parti que monsieur de Monrion appela près de lui sa garde-malade, et lui donna Tordre de traîner un meuble pesant au pied de son lit.
Celle-ci obéit sans en comprendre la raison, comme on obéit à un caprice de malade.
Une fois cette précaution prise, Monrion demanda de quoi écrire, et il traça ces mots d'une main défaillante :
c( Monsieur de Monrion, près de mourir, demande un nion ment d'entretien à monsiem* Amab. »
— Faites porter cela à son adresse, dit-il à la gardemalade, et revenez siu-le-champ près de moi.
11 regarda au pied de son lit, et reprit avec une légère convulsion :
— Je ne veux pas rester longtemps seul.
La garde-malade hésitait à le quitter, lorsque le bruit de la sonnette annonça une visite.
C'était le médecin.
— Hâtez-vous de porter ma lettre, lui dit Gustave, le doctem* me tiendra compagnie pendant votre absence.
La garde-malade s'éloigna, et Gustave resta seul avec son médecin.
Celui-ci lui tâta le pouls et l'examina avec attention.
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•^ Docteur^ lui dit le cottte^ combien de jours ou cuiubien d'heures .me reste-t-il à vivre ?
— J'espère, lui répondit le médecin^ que nous compterons par années.
— Ecoutez, reprit Monrion, j'ai une gi-fiuide expiation à accomplir; ce serait un crime que de me tromper; je me sens tué, mais je ne sais encore quand je serai mort, et Il faut me dire la vérité, si terrible qu'elle vous paraisse.
Le docteur parut hésiter.
— Ayez pitié de moi, reprit Monrion; dites-moi quand je dois mourir; ne pensez pas à ma vie qui est perdue, pensez à mon honneur qu'il me faut racheter.
— Eh bien ! répondit le médecin, quand le quatiième jour après celui-ci sera venu, la mort viendra avec lui, ou la guérison commencera.
— Quatre jours, répéta Momion, c'est bien peu.
— Je vous ai dit que la guérison pouvait venir aussi.
— Je n'en veux pas, doctem', répondit Monrion.
Si je n'avais pas un acte de deniière volonté à accomplir, j'aurais arraché cet appareil, j'amais rouvert celte blessiu-e. Il faut que je meiu*e, il le faut pom- moi et poui' une auti^e.
On peut prendre pour une vaine forfanterie la résolution que je vous dis, loi'sque c 'est un homme plein de vie qui menace de se tuer; mais lorsqu'on est si près de la morf, on ne joue ni avec elle, ni avec son nom ; il faut que je meure, il le faut, et je le veux; seulement, dites-moi, cette espérance incertaine de guérison que vous dites avoir, pouvez-vous la changer en quelques jom^s certains d'existence?
— Que voulez-vous dire? reprit le doctem* avec élonnementb
•— Je veux dire, reprit Monrion, qu'au lieu de me méuager avec le soin le plus extrême le peu de forces qui me restent pour en rattacher le dernier anneau à une longue
LA lloN>iU 34d
convalesceiice^ je veux dire qu'il vous est pcut*être possible d'exciter ces forces mourantes et de les accroître de manière à rendre À la fois Texistence plus longue et la mort certaine?
— Ce serait un crime, dit le médecin, que je ne îerel pas.
— C*est donc possible, et vous le ferez, docteur; car, si vous ne me le promettez pas, c'est comme si vous me di- . iez que vous me condamnez à mourir ce soir.
— Eh bien ! reprit le médecin, après un moment de réflexion, donnez-moi votre parole d'honneur que si, dans huit jours, les efforts que je vais tenter pour prolonger vo- ♦re existence jusque-là, n'ont pas usé la vie en vous jus- ^ïu'à sa dernière ressom*ce, vous vous abandonnerez complètement à mes soins, et qu'une fois votre acte de dernière volonté accomph, vous renoncerez à vos projets de suicide.
Monrion ne répondit pas siur-le-champ; il réfléchit à la condition qui lui était faite, et enfin il l'accepta en disant au médecin :
— Sur mon honneur, je ne ferai rien pour hâter ma mort.
Cet entretien était à peine achevé que la garde-malade reparut ; elle avait été elle-même porter la lettre du comte et rapportait la réponse.
Monrion la prit et trembla en reconnaissant l'écriture de Vadresse; il ouvrit la lettre et la lut; il n'y trouva que ces mots:
«^ n ne viendra pas. »
C'était Léona qui répondait pour Amab ; elle était donc près de lui, elle avait été sans doute lui imposer la condition refusée par Monrion, et, probablement, il lui donnait ^*n ce moment la parole qu'elle n'avait pu obtenir de Gustave.
Probablement^ pom- prix de son honneui' et de son salut, le jeune et grand artiste lui disait :
— Dans quinze jours, vous serez la fenune de monsieui" Victor Amab.
— Le malheureux ! dit Monrion après avoir lu le billet. Puis, levant les yeux au ciel, il reprit :
— Qui sait? c'est peut-être justice pour l'un et pour l'autre.
Le médecin, qui n'avait pas encore quitté Monrion, ordonna quelques nouveaux remèdes, et voulut présider luimême à leur administration.
Lorsque Monrion eut pris le breuvage que lui avait présenté le docteur, il tomba dans un nouveau sommeU.
— Cet 'assoupissement, dit le médecin, durera jusqu'à ce soir; mais il ne faut pas que monsieur de Monrion soit éveillé, car ce serait provoquer une crise qu'il n'aurait certainement pas la force de supporter.
Quand il s'éveillera, vous pourrez laisser pénétrer près de lui toutes les personnes qui auraient à lui paiier, car la force lui sera suffisamment revenue pour qu'il puisse supporter im assez long entretien. Jusque-là ne quittez pas cette chambre et n'y laissez entrer personne, excepté monsieur de Montaleu.
Le docteur sortit, et Monrion resta seul avec la gardemalade.
Cependant, monsiem* de Montaleu s'était rendu chez monsieur et madame Thoré.
11 est inutile sans doute de dire à nos lecteurs que, dès qu'il avait été informé de la terrible aventiure de la nuit précédente, monsieiu* de Montaleu avait supplié monsieur et madame Thoré de suspendre toute poursuite.
Les malheureux n'y pensaient pas, ils veillaient près du lit de Julie, dont la- raison était assez revenue pour qu'elle se renfermât dans un silence obstiné et désespéré.
LA Lior<NË 347
En même temps, monsieur de Montaleu était pai-vcnu à obtenir qu'aucun magistrat ne procédât à l'interrogatoire de Charles.
Il avait promis à tous de savoir la vérité sur cet affreux événement, et chacun se confiait trop à l'honneur de mon sieur de Montaleu, pour supposer qu'il voulût profiter de ce délai pour faire échapper un coupable quel qu'il fût.
En sortant de chez son neveu, monsieur de Montaleu alla d'abord chercher Charles Thoré et obtint, sous sa caution, la mise en liberté provisoire de ce jeune homme; indépen- (lamment de la déclaration de Monrion, la qualité de pair de France de monsieur de Montaleu, sa parenté avec la victime, étaient des garanties suffisantes de l'innocence du prisonnier, pour qu'on le lui confiât.
Lorsqu'ils arrivèrent ensemble chez monsieur et madame Thoré, Charles était déjà gagné à la cause de monsieur de Montaleu, et il était tout prêt à l'accompagner près de monsieur de Monrion.
Monsieur et madame Thoré furent plus difficilement persuadés. Ils reculaient devant la pensée de voir face à face le misérable qui avait déshonoré leur fille.
Ils deniandaient quel était le but de cette entrevue, et quoique monsieur de Montaleu cherchât à leur faire comprendre ce qu'il espérait lui-même, il n'osait cependant l'affirmer assez liautement poiu* que monsieur et madame Thoré ne craignissent pas de n'emporter qu'une douleur de plus de cette solennelle entrevue.
Cependant les supplications de leur fils et les larmes de monsieur de Montaleu triomphèrent de leiu* résistance; mais quand le marquis leur déclara qu'il fallait que Julie les accompagnât, ils se refusèrent complètement à cette démarche; ils firent plus, ils ne voulurent point consentir à ce qu'ime si affreuse proposition fût faite à leur malheureuse fille.
La discussion était vire, et monsieur de Montaleu employait yainement les promesses, les rasoBnements et les prières, la volonté de madame Thoré restait inflexible à ce sujet.
— Non, disait-elle, je ne veux pas qu'on me tue ma fille entre mes bras, en lui faisant cette odieuse proposition ; innocente ou déshonorée, je veux qu'elle vive d'abord.
La porte du petit salon, où cette discussion avait lieu, s'ouvrit tout à coup, et Julie, pâle et chancelante, entra en disant.
— Et moi, pour vivre, j'ai besoin de savoir ce que le comte de Monrion peut avoir à me dire.
Cette fois, Julie avait écouté, cette fois elle s'était dit que si elle avait entendu les secrètes confidences faites à son père par Amab, elle n'aurait peut-être pas cru à l'imposture de la lettre qui l'avait conduite dans le piège affreux où elle avait été perdue.
En effet, Julie avait appris que c'était monsieur de Montaleu qui était en conférence avec sa famille, elle avait compris que c'était de sa vie et de son honneur qu'on allait décider ; cette fois elle s'était dit qu'il était bien juste qu'elle connût Farrêt qu'on allait prononcer sur elle.
Ainsi, elle avait entendu la demande de monsieur de Montaleu, le refus de madame Thoré, et elle était entrée pour accepter ce rendez-vous que sa mère n'osait lui proposer.