LES CONFIDENCES
Ce joiu'-là, Julie avait emmené son frère dans un petit boudoir attenant au salon, et lui avait demandé quel était ce duel que monsieur Amab avait eu le matin ; elle ne pouvait croire qu'il travaillât dans son atelier une heure avant
tfaïter exposer sa vie ; et de là mille questions sur monsieur
— Àb\ \\\i avait répondu son frère, c'est un fameux homme, \a. . . Il a commencé par être apprenti chez un peintre en décors; il faisait des marbres et des granits dans les
escaliers ; puis il y a passé aux filets. 11 n'avait pas douze ans
qu'il avait senti qu'il vdait mieux que ça.
La journée fioie, il allait à l'école gratuite de dessin, et en quelques mois, il y a appris tout ce qu'on y enseigne en trois ans; ensuite, il est allé à l'académie, chez Suisse, toujours le soir, parce qu'il fallait gagner sa journée pour pouvoir payer le modèle.
— 11 n'a donc point de famille?
— Son père et sa mère sont morts, et l'ont laissé orphelin à huit ans ; il a été recueilli par le peintre-vitrier qui lui a appris son état par charité.
— Vraiment ! s'écria Julie d'un ton triste et compatissant. Et tu dis qu'il a fait de grands progrès à l'académie ? C'est là, n'est-ce pas, qu'il a appris à peindre ?
— 11 n'a pas été aussi vite que ça ; d'abord, il a essayé de la lithographie, et une fois qu'il a été assez fort, il s^est mis à travaÛler à son compte... Il a fait des devants de cheminée pour quinze francs. Dans ce temps-là, il ne déjeunait jamais^ et ne dînait pas tous les jours ; enfin, il a attrapé de la main.
— Tu dis?
— Je dis qu'il a attrapé de la main, c'est-à-dire qu'il est devenu adroit ; alors il est entré à la journée chez Léon Noël, et il gagnait cent sous par jour : c'était son bon temps !
— Gomment! est-ce qu'à présent...
— C'est pendant ce temps-là qu'il a amassé une petite somme pour pouvoir étudier la peinture le jour : il ne faisait plus de Uthogi-aphie que le soir à la lampe ; quinze heures de travail par jour; il a manqué en mourir... Et bien
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plus^ quand il B*est relevé de sa maladie^ il n'avait plus un i*ouge liard devant lui... 11 a fallu se remettre à aller en journée.
Enfin, il a pu faire deux ou trois petits tableaux... Ils ont été reçus au musée; mais personne n'y a fait attention^ il les a vendus cent francs chacun à un juif.
Un autre, moi, par exemple, je me serais découragé ; mais, vois-tu, c'est un caractère de fer ; il a mangé du pain sec et bu de l'eau, mais il a fait de la peinture... A l'une des dernières expositions, il a eu un article d'un de ses amis dont il a fait le portrait pour rien ; ça lui en a amené quelques autres.
Maintenant il est tout à fait lancé; ça lui a valu aussi une place de maître de dessin dans un pensionnat de demoiselles.
— Ah ! fit Julie avec cmiosité, dans un pensionnat de demoiselles!
— Oui, oui, fit Charles sans remarquer l'expression particulière que Julie avait mise dans cette question, et c'est précisément ça qui a été la cause de son duel...
— Vraiment! fît Julie, et pour une de ses élèves... pour quelqu'une de ces demoiselles ?
— Du tout, du tout, pom- la mère d'une de ses petites élèves.
— Pour une dame ?
— Et qui n'en valait pas la peine, qudqu'elle soit bien jolie.
— Ah ! fît Julie, qu'est-ce donc que cette dame ?
— C'est la femme d'mi banquier qui a voulu faire faire son portrait, en l'absence de son mari, poiu* lo lui donner à son retom*. Elle venait tous les matins à l'atelier. Le portrait était fîni au bout d'un mois. C'était un portrait admirable : j'ai travaillé au fond.
— Eh bien ! ce portrait?
— Eh bien ! ce portiuit, quand il s'est agi de le payer, la dame n'a plus voulu consentir au prix convenu... elle a discuté...
— Elle n'est peut-être pas riche?
— Elle a cent mille livres de rente... Va, ce ne sont pas les pauvres qvà marchandent, ce sont les riches; elle ne voulait en donner que cmq cents francs, au lieu de mille.
A ça Victor lui a dit :
« Madame , vous payerez ce portrait mille francs, ou je yom prierai de l'accepter pour rien.
» — Ni l'un ni Fautre, lui a dit la dame, vous n'avez pas de nom, c'est im service que j'ai voulu vous rendre.
» — Ce service, madame, je ne vous l'ai point demandé, et si je ne vous fais payer ce portrait que mille francs, c'est précisément parce que je n'ai pas de nom.
» — Acceptez-vous six cents francs ? lui a dit cette dame.
» — Mille ou rien.
» — En ce cas, vous pouvez garder votre portrait. Si vous pensez que je vous doive quelque chose, et si vous voulez en obtenir le payement, vous pouvez me faire un procès : on estimera cette toile.
» — Personne ne l'estimera, » a répondu Victor.
Et là-dessus, il a pris froidement son couteau à peinture, et a coupé la figure en quatre, puis il s'est tourné vers la dame, et lui a dit :
« Maintenant, madame, vous ne me devez plus rien. »
— 11 a fait cela ! cria vivement Julie, c'est tien, c'est noble.
— Jamais tu n'as vu figure plus sotte que celle de cette (Jame... elle en est restée tout abasourdie. Ah ! c'est que Victor entend fièrement les affaires, reprit Charles.
« On ne vaut que ce qu'on s'estime, m'a-t-il dit souvent ; je vivrai de misère, mais je ne ferai jamais de peinture au rabais; cette année, mes portraits valent mille francs ; l'an-
née prochaine, ils en vaudiont deux mille; dans trois ans, je venai ce que je lés ferai payer... Vois-tu, Charles^ c'est comme ça qu'on aiTive à la fortune. »
— Et à la gloire ! dit avec enthousiasme Julie, qui n'avait rien compris à cet audacieux calcul d'im homme qui, sûr de lui-même, met d'avance à son talent le prix qu'il doit valoir, et qui ne s'en départ pas, bien sûr qu'il lui arrivera.
— Et c'est sans doute avec le mari de cette dame que monsieur Amab s'est battu ? ajouta-t-elle.
— Mais non... et voilà le singulier : il faut te dire qu'avant-hier, dans le foyer de l'Opéra, on parlait de cette aventure.
Au milieu de la conversation, un jeune homme s'avise de dire que ce n'était pas vrai, que le prétendu portrait n'a jamais existé, et que les visites assidues de la dame avaient un autre but que...
— Quel but? dit naïvement Julie, remarquant que Charles s'était arrêté tout court.
— Quel but. . . je ne puis pas bien te dire ça ; un mauvais but... oui... c'était mal, enfin; ce n'était pas agréable pour cette dame.
— Mais qu'était-ce donc ?
— Une niaiserie bien bête, dit Charles, puisque j'étais toujoiu's là pendant qu'elle posait...
— Maiique disait-on, enfin?
— Comment ! tu ne comprends pas ? On disait du mal de cette dame; on disait que c'étaient des rendez-vous... d'amour.
Julie baissa les yeux et rougit; Chaiies, qui sentait qu'il s'était embaïqué dans une histoire peu convenable pour une jeime fille, crut couper court à son embarras, en disant :
— Alors Victor s'est approché et a donné un démenti formel à ce jeune homme. *
Julie se reprit à écouter.
— Il lui a dit en propres termes :
« Quelques torts que cette dame ait envers moi , je ne pennettrai à personne de la calomnier ; elle a pu ne pas être contente de son portrait, et m*en refuser le payement- Mais quiconque dirait autre chose en a menti. »
De là, la querelle et le duel avec ce jeime homme, tu comprends ?
— Ah! c'est bien, c'est bien! avait dit Julie.
— Va... va, reprit Charles, tu peux m'en croire, c'est un gaillard qui entend son affaire : on peut s'en rapporter à lui pour se poser un peu bien.
Charles continua sur ce ton , expliquant à sa façon le grand art de donner, dans le monde, im reUef qui l'étonné et VéWouisse.
Mais Julie n'écoutait plus son frère; ce que Charles traduisait en habileté, parce qu'il était dans le secret des théories de son maître, Julie le traduisait en désintéressement, en fierté, en héroïsme, parce qu'elle ne consultait que ses sentiments.
Voilà la confidence qu'ignorait madame Thoré, et qui avait servi de point de départ à la préoccupation de sa fille pour le jeime peintre.
Cependant, à peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que, sans avoir eu à s'en occuper, le petit réduit où devait poser madame Thoré était prêt, dans les magasins de son mari ; c'est que plus d'une fois, et à l'insu de sa mère, Julie a^ail pressé les ouvriers.
Puis, le jour arrivé où Amab devait venir , elle ne dorniil pas, se leva de meilleure hem*e ; sa mère la trouva fatiguée; mais Julie avait la robe qui l'habillait le mieux.