‹ La lionneChapitre 6 sur 39 · LÀ VIERGE · texte numérisé non relu

LÀ VIERGE

Pendant un mois que Victor employa à faire le portrait j de madame Thoré, il ne se passa en apparence rien qui eût r pu alarmer une mère prévoyante. Quand Julie venait dans ! i 'atelier improvisé, soit pour tenir compagnie à sa mère, soit pour examiner les progrès de la toile, Victor se taisait d'ordinaire; seulement madame Thoré surprenait quelquefois les regards du peintre avidement attachés sur Julie; mais l'admiration curieuse de l'artiste brillait seule dans les regards de Victor.

Cet homme était tellement possédé de la passion de l'art, qu'il ne devinait pas le trouble qu'il causait, et quand Julie rougissait, quand son cœur battait, quand sa voix se troublait sous ce regard ardent, Victor la trouvait plus belle, voilà tout. i

Durant les longues heures d'ennui et de pose que subis- ■ sait madame Thoré, elle essaya de savoir ce qu'il y avait au fond de l'âme de ce jeune homme; elle l'interrogea sur lui-même. 11 lui raconta son histoire comme Charles Pavait dite à Julie, il la raconta sans embarras, sans emphase, sans prétention; ne rougissant point de sa misère, ne se vantant point de l'avoir vaincue.

Julie l'écoutait, et comme Desdemona, elle l'aimait pour ce qu'il avait souffert, et cependant Julie se trompait. L'indifférence de Victor pour ses propres souffrances ne partait pas d'un de ces courages résignés qui, durs à eux-mêmes, restent pitoyables pour les autres : c'était une singulière insensibilité.

Cet homme, à vrai dire, n'avait jamais souffert d'être pauvre, il avait souffert de n'être pas im grand peintre aussi vite qu'il l'eût voulu.

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Ce passé ii*était qu'honoraJble^ et cependant il ne dësar* niait point les préventions de madame Thoré. Elle étudia mieux Amab de peur d'être injuste, et le trouva homme d'honneur, d'une probité sévère, ayant toutes les vertus avec lesquelles on ne fait pas le mal, aucime de celles qui font faire le bien.

Madame Thoré pensa qu'avec un pareil caractère cet homme devait être bassement envieux; pour s'en convaincre, elle chercha à savoir ce qu'il pensait des autres. Elle crut avoir deviné juste, lorsqu'elle l'entendit parler avec un profond mépris de quelques-uns de nos maîtres les plus populaires; mais elle dut changer d'opinion, lorsqu'elle l'entendit parler avec enthousiasme et respect de qudques autres.

C'était chez Victor une affaire de goût, une passion d'ai*tiste; il admirait et respectait franchement le talent là où il\e voyait; poiu'quoi donc Victor déplaisait- il tant à madame Thoré? pom-quoi lui faisait-il peur?

C'est que quelque chose manquait à cette puissante organisation : le cœur n'y battait pas. Peut-être dormait-il !... et peut-être allait-il s'éveiller au jour lumineux que verse dans la vie le regard de la femme qui vous aime. Madame Thoré examinait, attendait.

Hélas ! la pauvre mère ! elle voyait sa fille recueillir toutes les paroles, toutes les pensées de l'artiste, pour les emporter dans son silence, et là, de cette jeunesse laborieuse, de cet amour du beau, de cet enthousiasme pour les grands maîtres, elle voyait Julie se créer une de ces idoles auxquelles les femmes se vouent, et qui leur écrasent le cœur sous leurs débris, quand la vérité les fait crouler avec un souffle.

^ingt fois madame Thoré pensa qu'il eût peut-être mieux valu que Julie se trouvât éprise d'un de ces hardis séduc- ^ursqiù marchent incontinent à leur victoire.

La pure vertu de Julie se fut alaimée d'un mot d'amoui-, sua chaste orgueil se fût révolté devant un i*egard auda> cieux et eût fui devant une attaque; mais ici rien ne pouvait lui faire peur; elle seule faisait le chemin qui Téloignait de son repos sans la rapprocher de Victor.

Madame Thoré elle-même n'eût pu éclairer sa fille; elle n'avait rien à reprocher à Tartiste. Cet homme était parfait^ éclatant et dur comme un diamant.

Madame Thoré était fort triste; elle souhaitait ardemment que son portrait fût achevé ; elle essayait de chercher querelle à l'artiste sur sa lenteur; mais pomment accuser en présence d'une œuvre pareille !

C'était madame Thoré plus belle et plus jeime qu'elle n'était, mais belle et jeune comme elle avait été, comme son mari s'étonnait que le peintre eût pu la deviner dans un passé qu'il n'avait point vu.

Alors celui-ci lui expliquait comment il avait regardé pour amsi dire madame Thoré à travers l'image de sa fille, coroment en vieillissant \m peu les traits si jeunes et si limpides de sa Julie, comment en rajeunissant les traits restés si beaux de la mère, il était arrivé à faii-e cette adorable tête qui faisait que monsieur Thoré embrassdt sa femme avec orgueil, que Charles se mettait à deux genoux devant eUe pour la contempler, et que Julie s'oubliait à regarder l'œuvre en pensant à l'auteur.

Devant ce triomphe de l'artiste, il fallait se taire.

Madame Thoré avait tort vis-à-vis tout le mondé, excepté vis-à-vis de Louis Villon, q^i détestait profondément monsieur Amab. La jalousie du commis avait été encore plus clairvoyante que la tendresse de la mère. Quelquefois tous deux se regardaient avec tristesse ; ils se comprenaient, mais ils eussent été fort embarrassés de^s'expliquer; ni l'un ni l'autre n'eût voulu accuser Julie, et Victor était irréprochable.

Cependant madame Thoré espéra dans la susceptibilité

ie ramour; elle se dit qu'il était impossible que Julie ne mt pas par être blessée de cette politesse indifférente qui 'emplacait^ chez Victor ^ la curiosité de Tartiste^ dès qu'elle itait satisfaite.

Elle ne chercha plus à éloigner sa fille^ elle la laissa écouer le jeune homme racontant ses espérances d'avenir : 'était toujours la puissance et la gloire qui étaient le but ie ses vœux; jamais la pensée d'une douce affection, d'un :ulte du cœur, ne se mêlait à ses idées ambitieuses...

C'est à peine si Victor donnait, dans la vie qu'il rêvait, une place aux plai^. Ce qu'on appelle le monde n'était pour lui qu'une arène où il voulait triompher. Ce monde, il le cherchait partout, dans la famille, dans les salons, au théâtre; mais nulle part il ne lui demandait que des applaudissements et du pouvoir ; la fortune ne venait qu'après el de bien loin.

Mheureusement, madame Thoré ne voulut pas assez se persuader que les opinions, aimi que les- actions des hom* mes, ont im aspect tout différent selon le point de vue d'où on les regarde. Elle s'était placée, pour voir et juger Victor, sur le terrain du doute et de la raison. Julie était au point opposé : celui de l'amour et de la croyance.

Cependant madame Thoré eût peut-être fini par avoir raison, si un incident qu'il nous faut raconter n'eût trompé la belle jeune fille sur cette froideiu* qu'elle avait fini par remarquer.

Non-seulement la mère de Julie ne craignait plus de la laisser assister aux séances du peintre; elle essaya deux ou M fois de les quitter sous prétexte de quelques affaires. Les premières fois, elle écouta : la conversation continuait foand elle était engagée, le silence continuait de même ^oand il était établi. Victor ne pensait qu'à ses pinceaux et à Ht toile. Madame Thoré crut remarquer du dépit dans Julie, <l\o\ûut laisser à ce sentiment la faculté de se développer*

Uii jour^ c'était la veille de celui où son portrait .devait être achevé, madame Thoré était sortie.

Julie était demeurée seule avec Victor; elle le regardait fmtivement, tandis que, l'œil attaché sur sa toile, il restait ahsorbé dans la contemplation de son œuvre. A ce moment^ le cœur de Julie était gonflé de larmes, elle avait enfin compris son amoiu* et l'indifférence de Victor; mais elle aimait tant qu'elle était triste et non pas humiliée.

Peu à peu elle se laissa aller à cette désespérance déso* iée qui abat à la fois le cœur et le corps ; l'ouvrage qu'elle tenait lui échappa des mains sans qu'elle s'en aperçût ; elle leva les yeux vers le ciel^ elle perdit le sentiment de ce qu'elle souffrait, et une larme arriva à ses yeux.

A ce moment, Victor la regarda, demeura immobile, et, comme frappé d'une soudaine inspiration, il murmura :

— Oh ! je devrais briser ma palette.

Ce mot éveilla Julie, qui tressaiUit.

— Oh ! restez ainsi, lui dit Victor en s'approchant, restez ainsi, que je vous voie... Ohî reprit-il, Tœil brûlant d'en- * tliousiasme... si vous saviez !. .. mais je n'ose vous dire cela.

— Quoi donc ? dit Julie toute tremblante.

— Vous ne m'en voudrez pas ?

— Pourquoi vous en vouloir?... qu'avez-vous fait?

— Eh bien! dit Victor en la contemplant d'un regard où la passion de l'artiste jetait im feu presque aussi éclatant que celui de l'amour, j*ai voulu prêter à la Vierge votre sainte beauté.

— Quoi! dit Julie,

— Oui, aidé seulement de mon souvenir, j'ai essayé de reproduire ces traits si charmants, et je croyais avoir deviné votre beauté paice que j'avais jeté une auréole sur votre tête et mis des anges à vos genoux; mais je viens de voir que je ne suis qu'im fou présomptueux.., Tout ce que j'ai fait est mauvais, pitoyable.

Ce n'est que depuis un moment que je Tiens de vous comprendre; jusqu'à présent, je n'avais vu que votre visage, je viens de découvrir votre 'âme... Oh! merci! merci!... Vous venez de me donner un chef-d'œuvre, ajouta-t-il en se frappant le front ; je le tiens là... je vous devrai ma gloire !

Ce n'était pas là de l'amoiu', mais c'était de l'enthousiasme, de l'enthousiasme si jeune, si ardent, si exalté, que la pauvre enfant, qui pleurait, écouta avidement, et crut y entendre parler la voix qu'elle attendait depuis si longtemps. Folle et obéissante, elle releva vers le ciel ses yeux qu'elle avait baissés devant les paroles de Victor, et, tremblante, cmiic, elle se laissa regarder pendant qu'il jetait sur un carton les premiers linéaments de cette pose si simple, de ce visage si merveilleusement animé...

Puis elle reprit vivement son ouvrage au moment qu'elle entendit madame Thoré s'approcher, et que Victor lui glissa tout bas ces paroles :

— Ne le dites pas à votre mère, elle me défendrait d'emporter ce souvenir de vous.

Et il cacha vivement le dessin commencé.

Ah ! qu'elle fut embarrassée et honteuse durant toute cette journée ! quel aveu elle avait fait ! avec quelle facilité elle avait accepté celui que cachaient les paroles de Victor (car elle croyait à un aveu) ! quel gage de son amour elle lui avait laissé prendre ! comme elle se sentait coupable et malheureuse ! Oh ! miUe fois plus malheureuse eût-elle été, si elle avait su que Victor n'avait compté cette soumission d'une âme en peine que comme la complaisance d'une jeune fille vaniteuse.

Le lendemain, Victor arriva tard; il était fatigué... 11 se ni\t froidement au travail; mais dès qu'il fut seul avec Julie, son œil se ranima.

— Oh ! lui dit-il, j'ai travaillé, et j'espère avoir réussi cette fois.

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Julie ne répondit pas.

— Oh ! vous seriez bien bonne, lui dit-il, de me permettre de vous voir comme je vbus ai vue hier.

— A quoi cela vous servira-t-il ? dit Julie en posant sa tapisserie.

— A quoi? dit Victor en la contemplant... mais je vous devrai ma gloire... ma vie... oui, je le sens... et je ne Tou- | blierai jamais.,*

Elle se posa devant lui, et quand un bruit ëtrange vint l'interrompre, il lui dit tout bas :

— Oh ! vous avez été bonne pour moi... jamais, non^ jamais je ne l'oublierai. . .

Alors Julie le regarda, et sans se rendre compte de la I tristesse qui se mêlait à l'espérance qu'elle avait conçue depuis deux jours, elle lui dit doucement : j

— Vous ne l'oublierez pas, n'est-il pas vrai ?

A ce moment, pour la première fois, Victor se demanda si, en cherchant un succès de gloire, il n'en avait pas obtenu un autre : il examina mieux Julie , et comprit qu'il était aimé ; un éclail* subit brilla dans ses yeux, puis il sembla enfermer en lui-même une espérance nouvelle.

Julie l'avait vu, Julie s'était dit : Il m'a comprise, et il a été heureux, il m'aime.

Hélas ! le regard de Victor ne voulait point dire cela, cet homme venait de se dire :

— Cette jeune fille m'aime... A quoi cela peut-il me mener? J'y réfléchirai.

Ce jour-là^ il acheva le portrait de madame Thoré.

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