LE SALON
Cependant Victor n'était point retourné chez madame
Thoré depuis le iour où il avait fini son portrait; le lendemain, il avait seulement demandé à Charles quelles étaient les habitudes de sa famille , et il Vavait exactement écouté quand celui-ci lui avait conté naïvement Thonnête importance de son père, la chaste et indulgente vertu de sa mère, et Finnocence candide et exaltée de Julie; puis, après cela, Victor s'était enfermé avec lui-même, et il s'était dit :
C4 Je n'abuserai pas de cet amour, je ne porterai pas la discorde dans cette famille : il suffit quelquefois d'une action douteuse pour perdre la carrière d'un homme, que serait-ce donc d'une action coupable ? »
L'idée d'épouser Julie s'était, à la vérité, présentée à lui; mais cet esprit, tout entier à soi-même et à son désir d'armer, avait calculé, sur l'heiffe , tous les obstacles qu'un ménage peut apporter à la libre existence d'un artiste.
Amab voulait voir Rome, Florence, leiu^ chefs-d'œuvre, i'Afrique et ses déserts et sa magnifique végétation; il voulait pouvoir aller partout, pour pouvoir) partout étudier à son aise dans l'art et la nature. Le bonheur de la famille, le chaiine d'une douce imion, la sécurité d'une fortune acquise, tout cela s'était montré à lui; mais tout cela s'était envolé au souffie de son ambition. Cet homme ne voulait pas être beureui; il voulait être grand : c'était là son bonheur; il avait donc aussi rapidement repoussé la pensée d'une alliance honorable que l'idée d'une indigne séduction.
Quand Victor prit cette résolution, il ne pensait pas que le mal qu'il avait (ait fût si avancé, quoiqu'il eût deviné l'amour de Julie.
n s'absolvait du passé, auquel il était resté étranger, et se promettait d'être le maître de l'avenir.
«En effet, s'était-il dit, que pourrait me demander la mère la plus prudente, le père le plus jaloux de son honneur? Ce serait de ne jamais revoir sa fille, de ne jamais lui
faire arriver un mot qui puisse lui faire croire que je m'occupe d*elle. Cela, Je le ferai. »
Mais déjà Amab n*était plus le maître de son silence; déjà mille voix portaient chaque jom* son souvenir au cœur de Julie, et lui-même devait lui parler plus haut que personne, dans cette langue souveraine des arts qui exalte si ardemment l'imagination .
En effet, le salon était à peine ouvert, et déjà on citait de lui quelques beaux portraits, mais surtout, et beaucoup plus haut, une Vierge merveilleuse.
Madame Thoré s'était alors rappelé ce que lui avait dit Amab la première fois qu'il était venu chez eUe... et elle eut un pressentiment de la vérité. Mais madame Thoré avait pris la résolution de ne rien savoir.
Cependant Julie devenait chaque jour plus triste , plus pensive, sa mère l'entendait ne pas dormir dans Timmobilité silencieuse de la nuit ; elle la voyait se plier avec effort aux occupations jadis si faciles de leur vie solitaire ; Julie souffrait, mais elle se taisait.
Sans doute à la première question faite de cette voix de mère qui entre si profondément dans le cœur des enfants qui souffrent, sans doute à la première parole, Julie eût tout dit, tout avoué, — A quoi bon ? — Quelle consolation madame Thoré pouvait-elle donner à sa fille? Julie n'était pas aimée.
On peut consoler le cœur d'un bonheur perdu ; on ne le console pas d'un rêve dont on l'éveille. 11 s'obstine à croire que ce rêve se serait réalisé, si on ne l'avait pas fait fuir.
Chaque joiu*, Chai'les pressait sa mère d'aller à l'exposition; elle refusedt, elle ajournait, et, chaque jour, la tristesse de Julie devenait plus profonde. Enfin, monsieur Thoré voulut aller se contempler publiquement dans son image ; il fallut céder.
Madame Thorc alla donc au salon avec ime vive apprè-
hension; la persistance de Charles la continnait dans ses soupçons.
Après leur avoir tout montré, il les conduisit enfin devant la toile de son maître. Monsieur Thoré poussa im cri de surprise qui fit retourner vers lui ime foule de curieux, madame Thorë resta immobUe en disant :
— C'est bien cela.
Elle ne s'était pas trompée.
Quant à Julie, sa mère la sentit s'appuyer légèrement sur sonbras, elle la regarda avec anxiété : Julie était pâle comme un linceul.
— Tu souffres ? lui avait dit vivement sa mère en cherchant à l'entraîner.
— Non, avait répondu Julie en résistant doucement, c'est quelque chose qui m'a comme étouffée.
Le bonheur l'avait frappée au cœur.
Monsieur Thoré, lui, avait percé la foule en s'écriant :
— Ah ! comme c'est ça... Mais regarde donc, ma femme, regarde donc, Julie, c'est...
— N'est-ce pas que c'est beau? avait dit un voisin.
— Celfit ferait croire en Dieu, reprenait un autre. Et un Joyeux rapin ajoutait :
— Si la sainte Vierge n'envoie pas Amab en paradis, ce sera de l'ingratitude.
Et un grave rapin répondait :
— 11 a entr'ouvert les portes du ciel , et il y a vu cette souveraine beauté.
Et un troisième s'écriait :
— Où diable a-t-il trouvé cette tête-là?
Cette tête était près d'eux, pâle, les yeux baissés, confuse, dans le délire d'ume joie étrange, d'une espérance sans bornes ; car, si Julie avait douté, le doute avait disparu.
Elle entendait parler l'amour de Victor, dans ces mille voix enthousiastes qui couraient autour d'elle : n'était-ce
pas son image quelle lui avait conûée en secret, qui amenait ces flots de curieux et qui faisait parler ces miUe voix? Julie en fut si troublée et si confuse, qu'elle entraîna vivement sa mère, comme si elle eût entendu la voix d*Amab. Monsieur Thoré les chercha et fut obligé de quitter la foule pour les retrouver.
— Comment ! tu n*as pas remarqué le tableau de monsieur Amab? s'écria-t-il.
— 11 est très-beau, dit madame Thoré.
— Ce n'est pas là la question... Tu n'as pas vu autre chose? tît monsieur Thoré boursouflé de joie.
— Rien... dit sa femme en affectant de regarder ime autre toile.
— Quoi ! tu n'as pas vu la ressemblance ?
— Avec qui donc?
— Mais avec ta fille, riia chère,* avec notre fiUe... madame Thoré... avec ma fille... ma fille, ajouta-t-il en relevant la tête de Julie.
— Oui, un peu de ressemblance avec Julie, c'est vrai.
— Mais c'est bien elle tout à fait...
— Non... non... dit madame Thoré en essayant de rire, ce n'est pas là Julie... Julie, ne pleure pas.
La pauvre enfant suffoquait de larmes. Hélas ! peut-être elle s'était trompée, peut-être ce n'était pas elle que Victor avait voulu peindre ! sa mère ne la reconnaissait pas.
Victor avait appris tout cela, ou du moins tout ce que Charles en avait compris : les ébahissements retentissants de son père, la surprise et le trouble de Julie, les réticences de la mère, et Victor s'était tout expliqué.
Mais ces renseignements n'avaient point changé sa résolution, et il ne voulait plus revoir Julie : comme il se l'était dit à lui-même, son amom- l'eût gêné. Et malgré sa résolution, cet amoui' le gênait ; il lui avait mis un regret dans le cœur.
Amab ne lui ayait pas sacrifié son ambition ; mais son ambition lui paraissait plus dure à satisfaire qu'il ne l'avait éprouvé jusque-là.