‹ La lionneChapitre 8 sur 39 · L ATELIER · texte numérisé non relu

L ATELIER

Le lendemain^ il y avait fête dans l'atelier de Victor Amab; on finissait joyeusement un pompeux déjeuner. Le musée était ouvert depuis huit jours, et la foule n'avait pas cessé d'entourer une toile représentant la Vierge, et placée à l'un des angles du grand Salon. Ce n'était qu'une simple figure, mais cette figure était un chef-d'œuvre de peinture et de pensée.

Les artistes en admiraient la couleur, le dessin , le modelé, les chairs, les draperies; la foule en admirait l'expression, la beauté et la grâce. Il y avait dans cette figure une joie sainte et triste à la fois ; une divine espérance y rayonnait à travers les larmes; Marie sentait d'avance toute la magnificence et toute la douleur de sa mission; elle en était fière et elle s'y résignait.

Comment expliquer cela?

Nous né le tenterons pas ; la plume a des secrets que personne ne peut traduh-e , le pinceau a des mystères que la plume ne peut rendre.

C'était le matin; les élèves de Victor, parmi lesquels Charles était le plus enthousiaste, le plus ardent, quelques ^is, que le succès n'éloigne pas, contaient les cris, les admirations de la foule.

L'un citait le mot d'un grand seigneur ; celui-là, l'appréciation d'un connaisseur ; un autre , le cri naïf d'un en- ^'tol; celui-ci, le rude enthousiasme d'un ouvrier ou l'approbation sentencieuse d'un bourgeois ; chacun avait son

anecdote^ son éloge^ et tous répétaient à Amah qu'il venait enfin de conquérir le pas sur tous ses jeunes rivaux, et que les grands maîtres atu*aient bientôt à compter avec lui.

Et lui?... Oh ! c'était un homme fort, car il recevait bien ces éloges ; il les recevait sans modestie fausse et sans enivrement. A la vérité, une ombre avait passé sur son triomphe : un peintre de pauvre talent avait dit :

— Sans doute, c'est beau, mais ce n'est qu'une figure.

Ce mot, ce mot terrible : « Ce n'est qu'une figure, » résonnait sans cesse à l'oreille du triomphateur, comme un son discordant au milieu de cette harmonie d'applaudissements... et l'insatiable orgueil de Victor en était d'autant plus blessé, qu'il se disait tout bas :

— Ah ! cet homme a raison, ce n'est qu'une figure ; il l'a dit, donc cela se dira, et cela sied trop bien à l'jenvie pour qu'elle ne donne pas crédit à ce jugement ; il faut encore attendre pour que la foule m'appelle un grand peintre ; eh bien ! je prendrai ime toile de vingt pieds, j'y mettrai cent mille hommes comme Decamps , ou quelques-uns , comme Delaroche, et ils m'appelleront un grand peintre. Je le veux.

Et au milieu de son triomphe, incomplet pour lui seul, Amab rêvait déjà le tableau qui devait le venger d'un mot.

Cependant, parmi les mille propos qui couraient dans l'atelier du peintre, on demandait à Victor si cette admirable création était sortie de son génie, tout armée de sa beauté et de sa pensée , ou s'il avait donné la vie et l'immortalité à une beauté vivante.

A cela Victor répondait en souriant finement :

— C'est mon secret.

C'était aussi celui de Charles ; mais le maître avait demandé de la discrétion à l'élève, et l'élève était de ceux pour qui le madtre est le dieu ; bien plus encore que le dieu... il est le prêtre et l'apôtre de leur religion.

On en était au plus fort des félicitations et des récits de toutes sortes sur la gloire du jeune grand homme^ lorsqu'on lui remit un paquet de lettres. La plupart lui apportaient des compliments ; il les lut rapidement, en passa quelquesunes aux personnes présentes en se félicitant d'avoir tant d'amis, puis il en ouvrit une qui le sm-prit vivement.

£n effet, l'enveloppe était vide : il allait la jeter, pensant que c'était une de ces mystifications stupides qui passent dans la cervelle de certains idiots, lorsqu'en la froissant il sentit quelque chose qui roulait dans les plis de l'enveloppe. 11 la déchira et trouva au fond une pensée et un myosotis qui devaient sans doute lui dire : « Ne m'oubliez pas.))

A qui avait-il promis im souvenir qu'on réclamait si modestement? Il se souvint de ce qu'il avait dit à Julie; son absence ne l'avait donc pas désillusionnée. 11 devint triste, puis chagrin, puis mécontent; il déchira l'enveloppe et cacha les fleurs dans sa poche.

Pauvre Juhe !

Oui, véritablement, cet amom* le gênait, il en prit de l'humeur, et c'est peut-être cette humeiu* qui le poussa à faire ce qui, en toute autre circonstance, lui eût sans doute P^ni une sotte plaisanterie, sinon une mauvaise action.

Victor ouvrit une dernière lettre, la lut d'abord, et puis en examina la signature et l'écriture ; il la relut encore et s'écria tout à coup, en interrompant l'enthousiasme forcené d'un de ces causeurs d'atelier qui gagnent de belles petites collections d'ébauches, de dessins, et quelquefois de petits tableaux à crier sans. cesse :

« Tu es un homme de talent ! . . . VoOà qui est adorable ! . . . c'est écrasant !... A., B^, C, D. sont enfoncés, etc., etc. »

Victor interrompit donc le parasite (il en avait déjà quel- ^8*ans à sa suite) en disant :

— J'ai plus de succès que vous ne pensez^ messieui^^ et voici un rendez-vous d'un genre particulier.

On se pressa avec curiosité autour de Victor, qui lut à haute voix le billet suivant :

tt Monsieiu*,

n Une femme à qui son extrait de naissance dit qu'elle » est jeune, à qui mille voix disent qu'elle est belle , à qui » son cœur dit qu'elle n'est pas sotte , cette fenmie veut » voir l'auteur de la Vierge cmx. pleurs. Si vous n'avez pas » peur d'ime admiration de plus, venez ce soir à dix heures, » rue Joubert... »

Victor s'aprêta. Cette lettre était signée Léona de Cam-

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