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parole avait conservé encore un grand attrait pour tout ce qui se rapportait aux événements de son âge mûr ou de sa jeunesse, car le reste, il l'avait oublié. J'avais le cœur navré en le voyant s'avancer dans son long corridor de la rue de Vendôme. Il ne pouvait plus, alors, faire ses grandes promenades d'autrefois, et ne sortait plus de sa chambre que pour passer dans sa salle à manger. Mais, si douloureux que soit un tel spectacle, il n'est pas fait pour nous conduire au matérialisme; au contraire, en voyant une grande âme opprimée sous le fardeau d'un corps décrépit, nous sentons plus vivement qu'elle sera libre un jour.
Mademoiselle Judith avait sa part de cette mauvaise humeur croissante, qui venait d'une déchéance de fortune. Et, en effet, ceux qui ont vu le chansonnier dans l'hôtel de Vendôme, l'ont trouvé plus que modestement logé. En montant l'escalier de service, on rencontrait, au second, un grand corridor qu'il fallait suivre jusqu'au boul ;
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à droite, étaient la salle à manger, la cuisine et l'appartement de mademoiselle Juilh; à gauche, s'ouvrait une porte donnant sur un salon carrelé; l'une des parois était munie de planches toutes,nues, qui supportaient quatre ou cinq cents volumes; le seul gros meuble de cette pièce était un buffet presque toujours couvert de poires, le fruit favori de Béranger. Une porte, à droite, donnait accès dans la chambre à couciier du poète. C'était là qu'il recevait ses amis particuliers, car l'heure du déjeuner était réservée pour les étrangers et les visiteurs vulgaires; c'était là qu'il vivait comme un sage, lisant de nombreux volumes et pratiquant une douce philosophie.
Quand je dis philosophie, je prends ce mot dans le sens pratique. En effet, Bérangor manquait de portée métaphysique. Les grands poètes ont tous pénétré dans la sphère des idées pures sans rien imaginer toutefois, puisque Dante est un catholique, et Goethe un disciple de Spinosa. Déranger,
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plutôt artiste que penseur, ne put jamais goûter la haute philosophie. Je me souviens d'avoir vu, en 1846, sur sa table, une Méthode de Descartes, qui lui avait été apportée par M. Barthélémy Saint-IIilaire; elle le suivit dans tous ses logements, figurant toujours devant lui ; je la revis encore rue de Vendôme en 1856 : « Vous ne voulez donc pas la finir, dis-je au poëte. — Je la recommence toujours, mais il y a là-dedans quelque chose qui m'échappe. » C'était là une grave imperfection de Béranger. Toutefois, il y a de grands génies qui n'ont jamais su ce que c'était qu'une idée, par exemple, Mozart et Raphaël. La musique et la peinture ont, il est vrai, un rapport irès-indirect avec la pensée, tandis que la poésie se rattache à la métaphysique. Elle atteint son point culminaat lorsque, se pénétrant des idées des philosophes, elle revêt d'images saisissantes des conceptions trop abstraites. Ainsi Dante nous représente la philosophie scolastique, Milton le dog-
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iiiatisnie protestant, Goethe le panthéisme manichéen du moyen âge. Il y a pourtant une sphère distincte pour les poètes qui font de l'art leur principale occupation. Déranger appartient, par sa forme, à cette classe d'écrivains , mais non pas d'une manière exclusive, car on doit le ranger aussi parmi les poètes politiques.
Ce qui lui a donné une si universelle popularité, c'est la profonde sensibilité et la délicatesse de ses émotions. On retrouve son cœur dans tout ce qu'il a chanté, soit qu'il déplore les malheurs de la patrie, soit qu'il ennoblisse ses faciles maîtresses, en purifiant ses rapports avec elles par l'expression d'une amitié charmante. On l'a accusé, à cet égard, d'avoir sur l'amour des sentiments peu nobles, et d'avoir dit :
J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Mais si Déranger ne comprit jamais cet
amour passionné qui brille dans Lamartine et dans Hugo, il se conforma lidèlement aux préceptes qu'il a tracés dans une de ses lettres : aimer toujours ce qu'on a aimé une fois, ou du moins garder pour ses anciennes maîtresses une amitié tendre.
Dan? sa jeunesse, il eut, avant de connaître mademoiselle Judith, un fils naturel^ et il fit son devoir d'honnèle homme en le leconnaissant et en lui donnant son nom. Ce fils, Julien Béranger, ainait maintenant soixante -trois ou soixante -quatre ans.
Comme il s'entendait peu avec son père, l^ranger le fit partir pour l'île liourl)on, où il se maria et où, depuis, il a dû mourir.
Il ne faut pas en vouloir à Béranger d'avoir méconnu le sentiment de la natiiio, d'avoir été jusqu'à maudire le printemps; en agissant ainsi, il était dans son rôle de poëte populaire : car les ouvriers de nos villes n'ont plus le sens de ce monde mystérieux qui captive l'Ame chez les peuples
piiuiilils. Écoulez l'enfant de Paris se railler de la saison nouvelle :
Je la voyais de ma fenêtre A la sienne tout cet hiver ; Nùus nous aimions sans nous connaîUf, Nos baisers se croisaient dans l'air.
Entre ces tilleuls sans feuillage iNous regarder comblait nos jour.-.
.\u\ arbres tu rends leur ombrage ; Maudit printemps, reviendras-tu toujours '.
C'est bien ici la poésie d'un habitant des villes. Pendant que les races germaniques haïssent la cité, vivent dans la campagne et sont encore absorbées par la nature, le poëte parisien anathéniatise celle-ci sans pitié, lorsqu'elle porte obstacle à ses sentiments personnels.
.\dmirable comme artiste. Déranger a renfermé ses chansons dans une forme sans défaut; le soin avec lequel il a dessiné toutes ses compositions^, leur excellent style ont tiré le poëte du degré inférieur auquel le
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coûdaninait son genre, et lui ont valu des éloges universels.
On s'étonnera peut-être que j'emploie des expressions aussi considérables, en prononçant le nom de Béranger; mais n'en déplaise aux rhéteurs qui estiment plutôt la forme que le fond des choses, les beaux jours de la rhétorique et de la mythologie sont passés : le moule classique, dans lequel les écrivains du xvi^ siècle avaient prétendu jeter l'esprit de la France, est brisé pour jamais.
Après la forte littérature du xvii« siècle, exclusivement nourrie de l'antiquité, nous avons vu apparaître le romanlisnie, qui a embrassé dans sa sphère d'action une partie des littératures étrangères. Nous voyons poindre aujourd'hui une troisième phase littéraire, qui s'appuiera principalement sur les productions des époques primitives et sur la poésie populaire. Béranger a servi de précurseur à cette phase nouvelle.
L'esprit positif de notre civilisation avait
donné à la poésie du xvii" siècle un caractère politique, qui tendait à étoufler la sensibilité dans la nation. Pour venger le mépris sous lequel on avait écrasé le moyen âge, le romantisme s'étudia à faire disparaître les procédés classiques, et à remplacer la ligne par la couleur; il réhabilita la nature et rendit à la poésie son élément essentiel : la sensibilité. Mais il lui manqua une qualité importante : la simplicité. Il se trouva ainsi en désaccord avec les traditions des époques primitives, comme avec l'esprit démocratique du xixe siccle. Au fond, la poésie de Lamartine et de Hugo est écrite pour une classe privilégiée, puisqu'elle demande une préparation intellectuelle. Les élégies de l'auteur des Méditations sont des compositions élégantes qui exigent, pour être pleinement senties, un choix d'auditeurs habitués à l'usage des parfums, de la toilette recherchée, aux rêveries heureuses sous le ciel napolitain. De même, l'auteur des Orientales emploie des idées et une lan-
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gue qui ne sont pas toujours accessibles à la foule. Cette brillante éclosion de la poésie romantique laissait donc à désirer l'apparition d'un poëte réellement populaire.
Déranger eut cette gloire d'être l'honniie que réclamait son époque, et d'indiquer eu même temps la voie à une poésie nouvelle. S'il resta dans les traditions de la France en écrivant des chansons politiques, la charmante sensibilité qu'il exprima dans toute son œuvre enleva à celle-ci sou caractère passager, pour lui imprimer un caractère éternel. La chanson est un genre inférieur, nous l'avouons; mais, comme l'a dit l'historien allemand Gottschall, Bérangera trouvé le moyeu de se montrer grand poète dans un genre léger. Par sa sensibilité, il a combattu cette tendance desséchante de l'esprit français à se railler de tout. Quand le romantisme aura disparu complètement, quand une poésie nouvelle l'aura remplacé, en jetant à l'écart la vieille défroque du moyen âge, aussi bien que les larves de l'Olympe
païen; quand la littérature aura repris sa simplicité, en s'inspirant seulement du spectacle de la nature et des mouvements de l'àmc, elle confirmera l'admiration des contemporains de Béranger pour l'illustre poëte, et placera celui-ci au nombre de ses glorieux ancêtres.
C'était, en effet, un tour de force qui pouvait sembler impossible, de trouver, pour le peuple, une poésie convenable, sans tomber dans un genre commun; il fallait ne pas s'écarter de l'ordre d'idées compréiiensibles pour la foule; mais il fallait, eu même temps, créer un beau style qui exaltât l'âme du peuple et la fît pénétrer subitement dans la région de l'art. Ce phénomène, qui s'est accompli dans la littérature grecque avec Homère, dans l'Italie du moyen âge avec Dante, dans l'Europe barbare avec les épopées héroïques et la poésie populaire, devait se reproduire au xixe siècle avec les chansons de Béranger, et la France n'a pas été ingrate envers son poëte, puisque Bé-
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ranger est le seul chanteur des temps modernes qui ait jamais joui d'une complète popularité.
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Nous avons suffisamment parlé de Bélanger; revenons à mademoiselle Judith, et pour cela, remontons les temps écoulés, et rendons-nous au n° 21 de la rue Yineuse; car c'est là qu'habitait le Déranger heureux, et que sa compagne présidait des réunions charmantes, auxquelles je me féliciterai toujours d'avoir participé.
La première fois que je vis madeni'jiselle Judith, ce fut au mois de décembre de l'année 1843. Les étudiants des écoles avaient organisé une manifestation pour témoigner
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à Laffilte leur reconnaissance à propos de son équivoque opposition. La police <le Louis-Philippe, toujours en éveil, considéra cette démarche comme séditieuse, et au moment où les étudiants, revenant de chez Laffitte, se portaient rue Vineuse, pour sa luer Déranger, elle les accueillit à coups do casse - tête et d'assommoir. Béranger se sauva par une porte de son jardin pour éviter cette ovation, laissant à mademoiselle Judith le soin de nous accueillir et de recevoir nos cartes de visite, pendant que le reste de la manifestation des écoles descendait au galop la grande rue de Passy, dans un désordre qui n'avait rien de majestueux. Il y eut, à cette occasion, des contusions et même des blessures, car les agents de police frappaient sur l' arrière-garde des étudiants. Béranger se crut obligé de porter à ({uelques-uns de ceux-ci ses compliments de condoléance; nous lui rendîmes sa visite, nous revîmes l'aimable mademoiselle Judith, et la connaissance fut commencée.
Mais nos regards n'étaient pas exclusivement tournés sur la compagne de Béranger; tout en examinant modestement la demeure du poëte, où il y avait quelques vieux meubles usés, dans deux pièces mansardées, nous l'emarquâmes une jeune fille, qui était comme la fleur de la maison, et qui nous charma par son alTabilité ; vive et rieuse, elle courait au milieu du jardin, lutiuitiit quelquefois Béranger, et l'égayant toujours par son caractèi'C enjoué. C'était mademoiselle Fanny, la pupille du poëte, aujunrd'hui madame Vernet.
Comme on peutle croii'e, nous fûmes enthousiasmés de l'accueil qui nous était fait dans la maison de Béranger. L'un de nous exprima ses sentiments pour l'immortel poëte, dans une lettre élogieuse, à laquelle Béranger répondit par une épître où se trouvent quelques réflexions narquoises.
Je citerai cette dernière, qui est réellement curieuse. On y voit Béranger , à demi modeste, parler de lui tout le temps, et
prouver, par la fin de sa lettre, que, tout en protestant contre les éloges, au fond il était content d'en recevoir.
« Me pardonnerez -vous, cher monsieur, (l'avoir tant lardé à vous répondre, moi qui suis habituellement exact. C'est que votre lettre m'a donné à réfléchir, que même elle m'a un peu fâché contre vous. Fâché? direz-vous; oui, vraiment! Pourquoi cet enthousiasme exagéré? Sans doute c'est nn des heaux côtés de votre âge qne cette faculté d'exaltation, mais encore faut- il se rendre compte du mérite de ses idoles. Croyez à la sincérité de tous les amis, même à la fidélité de toutes les lorettes, rien de mieux; mais, quant aux réputations de quelques hommes, vos contemporains, sachez les prendre à la main, les retourner dans tous les sens, les peser et repeser, et vous ne donnerez plus l'épilhète de grand à celui qui est de votre taille, parce que votre taille n'est pas encore tout ce qu'elle sera. Moi qui ai été élevé au milieu des géants d'une
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glorieuse époque, je vous assure qu'à vingt ans j'y regardais de plus près que vous; et pourtant j'avais un grand enthousiasme aussi pour les choses qui s'accomplissaient alors. Savez-vous ce qu'il résulte de la hauteur où vous placez ceux qu'il vous plaît d'encenser? Vous désespérez bien vite d'atteindre jusqu'à eux, et l'abattement vous saisit. Le pauvre Escousse est un triste exemple de ce que je vous dis là. Dans la lettre qu'il laissa pour moi, il me traitait aussi en modèle parfait et désespérant. Fatale illusion !
« Ah ! repoussez-la loin de vous. Il y a bien mieux que moi dans notre malheureux temps. Eh bien! ce que je vous dis pour moi, je vous le dis pour les hommes vraiment supérieurs que nourrit notre époque : point de fol enthousiasme ! Savez-vous qu'à vingt ans je protestais, moi pauvre rimeuiinconnu, ignorant de grammaire, contre la gloire exagérée de Delille, à qui, certes. pourtant je reconnaissais un grand et beau talent.
» Ce que vous devez vous dire, vous, tout jeune homme, c'est que les véritables préparateurs de l'avenir ne sont pas encore venus ; tout au plus le nez de quelque petit précurseur s'est montré à travers la toile, comme au théâtre il arrive quand un acteur vient regarder, à travers le trou du rideau, si la salle est bien garnie. Qui sait? le bon Dieu va peut-être bien frapper les trois coups; bientôt peut-être un nouvel acte du grand drame va commencer. Vous auti'es, qui devez le jouer, êtes-vous prêts, savezvous vos rôles? Quoi! vous vous amusez à encenser les vieux dont le rôle est Uni, comme si vous aviez du temps à perdre. Quand le temps du repos sera venu pour vous, retournez-vous, soit! et dites quelques prières sur la tombe de ceux qui ont encouragé votre jeunesse : c'est de bon exemple. A présent qu'un sang généreux bout dans vos veines, ne vous épuisez pas en vaine adoration; travaillez avec l'idée d'elTacer ceux qui vous ont précédés; ayez
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la foi que vous parviendrez à valoir mieux qu'eux, ce qui, pour vous autres ne sera pas difticile, s'il ne s'agit que de faire oublier vos pères. Mes enfants, ayez foi en vous, sinon vous ne ferez rien; non celle foi que donne l'orgueil, mais celle que donne l'amour de ses semblables, à qui vous devez consacrer toute votre vie.
a Voilà, mon cher monsieur, une |.artie des réflexions que m'a suggérées votre lettre. C'est surtout cette épilhète de grand, appliquée à mon nom, qui les a fait naître. Notre siècle s'épuise à faire des illustres, des grands, des immortels ; tout n'est plus qi»e mots plus ou moins ronflants, que vous autres jeunes hommes répétez avec une candide naïveté. Laissez, laissez toute cette phraséologie; l'avenir, dont c'est la besogne de baptiser ceux qui vont jusquà lui, l'cra la part à chacun. Contentez-vous d'encourager ceux qui votis semblent bien faire, mais ne les bourrez plus d'encens; plusieurs en sont morts, étculTés comme des dindons
trop gavé?. C'est leur ombre que vous rencontrez dans Paris : ils sont morts, je vous assure.
« Vous allez me trouver bien peu poëte, mon cher enfant; aussi pourquoi l'êtes-vous trop ? A'enez me voir, el nous continuerons la discussion, si vous ne la trouvez pas trop lastidieuse. Je ne prêche pas toujours aussi longtemps qu'aujourd'hui. Ne craignez donc pas les longs sermons. A vous de cœur. « 22 janvier 1844.
« Déranger. »
Ce qui prouve que Déranger n'était pas absolument sincère, quand il s'évaluait avec une semblable modestie , c'est une autre lettre que je vais citer également, et qui fut le résultat d'un malentendu. Un être envieux, un mauvais sujet, dont nous n'avons jamais pu savoir le nom, mais comme il s'en trouve dans toutes les réunions nombreuses, avait persuadé à Déranger qu'on ne l'honorait pas convenablement, ce qui était absolument faux. Au fait, à l'époque où nous allions en
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corps chez Béranger ,ïious étions plus ou moins sous l'influence de Byron, et nous admirions cette fougueuse poésie lyrique, qui a créé le Corsaire et le Giaour. Or, Béranger délestait lord Byron ; il le regardait comme un homme vicieux, et, naturellemenl, il prétendait que les admirateurs du grand poète anglais ne pouvaient pas sentir le mérite des chansons de Béranger. L'hypocrite dont je viens de parler exploita celte faiblesse, et nous devons à un accès de colère de Béranger une lettre irritée, comme M. Perrolin n'en a publié aucune dans sa collection.
« Mon cher ami, « J'ai reçu et lu votre confession avec tout l'intérêt que je vous porte. Vous ne m'apprenez rien de nouveau; je suis de ces ^•ieux prêtres qui, à force de vivre avec leurs pénitents, savent d'avance les aveux qu'ils ont à leur faire. Mais, en véritable casuiste, je trouve souvent sous les paroles autre chose que ce qu'elles ont la prétention de dire. Les esprits terre à terre comme le
mien ramènent tout à une mesure commune, et j'étonnerais souvent ceux qui se contient à moi, si je leur traduisais leurs discours; je ne vous ferai pas cette chicane qui, dans tous les cas , ne tournerait pas à votre désavantage, mais qui pourrait vous amener un jour à convenir qu'il y a au fond de votre lac troublé autre chose que les pierres que vous y jetez. Pour vous, je suis loin d'être un grand poète , comme vous le dites par politesse; je ne suis même pas un poëte, el je vous avoue que je n'en suis pas fâché. A l'appui de votre opinion, je vais vous donner des preuves nouvelles contre moi. vSavezvous à quoi j'attribue, non tout; mais une partie des tourments de votre esprit? Au mauvais dictionnaire que vous vous êtes fait, dictionnaire dont je reconnais les sources dans ces hommes sans cœur, grands poètes sans doute, mais qui, au lieu de faire de la poésie un baume, en ont fait un poison qu'ils n'ont versé que trop largement dans les plaies dont Dieu leur avait confié la guéri-
son ; oui, à ces grands poètes que vous avez raison sans doute d'admirer, mais qui n'étant jamais satisfaits , au milieu de toutes les jouissances, ont tenté d'ôter à nous autres, pauvres gens , le peu de satisfaction dont nous pouvions jouir ici-bas. A votre âge, on n'est qu'imitateur, et que d'imitateurs de votre âge ont eu ces malheureux génies! Mon cher enfant, méprisez toujours les poètes de cabaret comme moi , mais empruntez-leur quelque chose. Substituez à l'expression élevée, brillante, métaphysique de vos auteurs, le mot vrai du chansonnier, pour les sujets qui vous préoccupent ; toutes les questions d'en haut ne seront pas résolues sans doute, mais celles d'en bas deviendront d'une solution bien plus facile; il en est même plusieurs qui Uniront par vous faire rire, vous qui riez si peu, de l'importance que vous y attachiez. "
« J'allais rendre un jour visite à une y pauvre mère inquiète de la santé de sa fille; Le médecin en sortait ; je la trouvai dans
un état d'agitation impossible à décrire; c'était de la folie. A mes questions, elle ne répondait que par des pleurs, des cris, des spasmes. Malgré l'affliction que j'en éproavais, j'insistai tant pour obtenir qu'elle me dît le nom du mal que le médecin avait signalé, qu'enfin la pauvre mère put prononcer ce nom; je souris comme un homme rassuré, et je l'étais en effet; à l'instant, le calme rentra dans cette âme épouvantée, qui, un instant avant, semblait devoir succomber à son désespoir. Mon cher ami, habituez-vous, pour Dieu ! à mettre le mol propre sur chaque chose ; il est l'ennemi de l'orgueil, de la fausse grandeur; il nous montre nos défauts sous leur vrai jour, nos qualités sous leur côté applicable, et s'il nuit à l'hypocrisie du talent, il sert bien souvent à la bonté du cœur.
« Ce sermon va vous paraître bien étrange, j'en suis sûr ; mais, au risque de vous paraître encore plus médiocre que vous me trouvez déjà, j'ai dû vous livrer le se-
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cret de mes recettes. Changez, mon ami, changez de dictionnaire; ne sortez plus des proportions de votre nature ; elle est assez belle et assez bonne pour se montrer telle que Dieu l'a faite. Savez-vous qu'avec ce qu'elle a d'impétueux et de désordonné^ avec ce que vous y avez ajouté de faux par le culte des méchants génies, on doit admirer en vous les vertus les plus rares, le dévouement aux dignes objets de votre afleclion? Ce dévouement, qui coûte peu à de tranquilles' natures, est sans prix obtenu de la vôtre, à un âge où l'on se discipline si rarement. Aussi, croyez que personne plus que moi n'a d'admiration et d'amitié pour vous. Ce que je regrette, c'est de ne pouvoir vous en donner plus de preuves. Comptez au moins sur ma bonne intention et croyez-moi tout à vous de cœur.
« Béranger.
it Passy, 28 mars 1845. »
Ces accès de susceptibilité étaient heureusement fort i-ares chez Béranger, car ils
auraient pu troubler nos dîfters intimes de la rue Vineuse ; mais qu'est-ce qu'un orage dans l'étendue du ciel? Un trouble de quelques heures.
Nous adoptâmes donc la maison de Déranger, où mademoiselle Judith nous accueillait volontiers, parce qu'elle voyait que nous entourions le poëte d'une vénération sincère. Béranger voulut nous avoir souvent à sa table. Nous formions alors un petit cénacle dont je parlerai avec détail, puisque, à mesure qu'on avance dans la vie, on aime davantage à se rappeler sa jeunesse, et d'illustres écrivains, que je n'ai pas la prétention d'égaler, ont su nous intéresser à des lieux ignorés et à des personnages inconnus.
C'est dans les joyeux dîners de la rue Vineuse que nos discussions avaient le plus d'entrain. Béranger, qui ne se contentait pas de boire de l'eau, comme on l'a dit, se montrait fort joyeux convive. Mademoiselle Judith présidait le repas avec grâce, se réservant de nous rappeler h l'ordre quand
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les excellents vins du poëte venaient à exalter nos idées. Je no parle pas de moi, car jusqu'à l'ài^e de trente-cinq ans je n'ai bu que de l'eau, et Déranger me désignait comme un sournois qui réservait le vin pour en faire abus dans sa vieillesse.
Vers la fin du diner, la confusion se mettait dans nos tètes, l'un prônait Shakspeare, l'autre défendait Racine; mademoiselle Judith protégeait ses cachets verts; on attaquait les romantiques ou les classiques, on glorifiait le moyen âge, on dénigrait la féodalité. Puis, quand le dessert avait disparu, nous parcourions, pour nous réjouir, les manuscrits que Déranger recevait, de toute part, du fond de la province. « Je vous défends de vous moquer de mes admirateurs, » disait-il, mais nous ne l'écoulions pas, et, défonçant les paquets, nous en enlevions des tragédies burlesques, des poëmes somnifères, des élégies larmoyantes que leurs auteurs soumettaient à l'appréciation du chansonnier. C'était une tâche bien laborieuse