‹ La lisette de Béranger; souvenirs intimes. EauforteChapitre 4 sur 11 · LA LI SETTE · texte numérisé non relu

LA LI SETTE

pour Béranger de l'épondre à toutes ces sollicitations littéraires, mais le soin de sa popularité l'exigeait; il parcourait doncles manuscrits des poètes provinciaux, et, tous les matins, il expédiait deux ou trois lettres de remerciement taillées à peu près sur le même patron.

L'un des convives les plus habituels de la rue Vineuse, j'ajouterai même l'un des plus gais, c'était un homme peu facétieux cependant : je veux dire Lamennais. Il était depuis longtemps l'ami de Béranger, qui avait pour lui une sorte d'affection paternelle et le traitait avec une infériorité marquée. « Allez , lui disait Béranger, vous n'êtes qu'un vil prosateur, allez aider Judith à mettre le couvert. » Lamennais entendait fort bien la plaisanterie, et, à la table de Béranger, il se déridait complètement. A côté du poëte, ce n'était plus le même homme. Il émanait de Béranger un esprit de tolérance, une bonté pénétrante qui mitigeaient le fiel de l'irascible vieillard. Ce-

lui-ci ouvrait généralement le dîner par quelque histoire impossible dirigée contre les jésuites, histoire qu'il adoptait avec une crédulité sans borne, parce qu'elle tlatlait ses passions haineuses. Il s'élevait une vive clameur parmi nous. Béranger démontrait à Lamennais l'absurdité de son récit, et l'auteur des Paroles d'un croyant se rejetait alors sur des facéties, puisées dans je ne sais quel recueil d'ana ; car il avait dans l'intelligence un côté excessivement puéril, ou du moins il éprouvait un profond besoin de se distraire. Nos discussions ne le laissaient pas indifférent. Bien qu'il détestât l'Église, il savait encore en apprécier à certains égards le rôle historique, et il nous aidait à défendre le moyen âge contre le persiflage de Béranger. Il avait pourtant affaire à un rude jouteur : Béranger était éloquent, tandis que lui, Lamennais, parlait fort mal. On ne trouvait dans ses discours aucune trace de ce beau style qui caractérise ses écrits; sa parole était hachée, hésitante, et sur-

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chargée d'un accent breton fort désagréable. D'une taille lilliputienne, il semblait d'ailleurs qu'il prît plaisir à augmenter le peu d'apparence de sa physionomie par son bizan-e costume; il portait un chapeau bossue, une redingote étriquée et brûlée par le bas, un pantalon d'une coupe fantastique. Il avait en outre, à l'époque où je le voyais habituellement, la singulière habitude de s'accroupir dans un fauteuil , où il nouait et dénouait constamment les cordons de ses souliers. J'aimais autant Auguste Comte, faisant lentement tourner son mouchoir, comme s'il eût voulu étudier la rotation des corps célestes. Si mal vêtu que fût Lamennais, si pauvre que fût son maintien, ses yeux et son front révélaient cependant l'homme supérieur. Mais quel degré doit occuper cette supériorité sur l'échelle de l'intelligence? C'est ce que l'avenir nous apprendra. Béranger osait résoudre la question d'avance. << Lamennais, disait-il, a manqué sa vie de toutes les manières. 11 a scandalisé

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les âmes, en faisant schisme avec l'Eglise, où il aurait dû i-esler, pour y infiltrer un esprit de progrès. Au lieu de cela, il a consterné les timides, par des livres déclamatoires, où l'on trouve isolément de belles pages, mais il n'a pas su réunir ses idées en un seul corps. Lamennais est un philosophe qui a voulu être poète, un poète qui a voulu être philosophe. Personne ne lit plus les Affaires de Borne. Ma foi, je n'aime pas davantage le reste. Les Paroles d'un croyant ne sont qu'une vieillerie, les Amschaspand.H sont insipides; quant à V Esquisse d'une philosophie, Arago dit que c'est bien, mais je ne me fie pas à lui sur parole, sachant de quel côté de la Loire il est né. L'avenir ne gardera pas une page de Lamennais. »

Ce jugement de Déranger peut paraître sévère. Il n'est que juste, si l'on veut bien omettre la dernière phrase. Malgré son style admirable et l'appareil de ses argumentations, Lamennais n'est pas un peu-

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seur. 11 n'a pas fait un seul élève, tout le monde l'avoue. Pourquoi n'a-t-il eu d'autre disciple que lui-même? C'est qu'il n'a pas possédé assez de puissance pour créer jin système métaphysique. UEsquisse d'une philosophie ne nous offre qu'un ramas de vieilles hérésies, que de fausses analogies établies entre les fluides impondérables et les forces de l'intelligence; que des effusions lyriques fort belles sans doute, mais déplacées dans un ouvrage de métaphysique. Ce livre ne laisse aucune idée claire dans l'esprit; on peut donc le regarder comme non avenu.

Lamennais n'a pas été plus heureux quand il a vonlu traiter l'histoire. Son introduction à la version du Dante démontre qu'il manquait complètement du sentiment historique. Il avait reçu une éducation contraire à son tempérament et s'était en vain efforcé de la refaire plus tard; de sorte qu'il gardait dans son sem du poison en réserve pour ceux qui l'avaient marqué du sceau clérical. Quoi qu'il

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