‹ La lisette de Béranger; souvenirs intimes. EauforteChapitre 5 sur 11 · E BK RA.N GER. C · texte numérisé non relu

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fît, il appaitenait à TÉglise, et son âme orgueilleuse se tordait en tous sens pour échapper à la domination que celle-ci exerçait sur lui, au milieu même de ses révoltes. Lamennais était né pour détruire, et, comme la foudre, il ne pouvait faire que du mal. Ce n'était pas par esprit de charité qu'il se rattachait à la cause démocratique, c'était par liaine de toute suprématie ; mais avec la haine, on ne peut rien fonder. Lamennais ne fut donc ni un philosophe, ni un poète : il ne fut qu'un pamphlétaire de génie , toujours replié sur lui-même comme une bête fauve , toujours dans la fièvre, et lançant, d'une main qui tremblait de colère , des traits impuissants à l'édifice qu'avait attaqué Calvin.

La seule chose dont il faille savoir gré à Lamennais, c'est d'avoir suivi franchement la direction que lui imprimait son orgueil. Il eût pu rester dans l'Église et y couvrir sa grêle personne de la pourpre cardinale. Il fut plus noble, en préférant l'humble vête-

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nient du laïque aux splendeurs de Rome. Reconnaissons-le : si l'orgueil est un vice, il a sa grandeur, quand il s'attache à mépriser les honneurs et les richesses, et l'ange tombé qui, par fierté, cache ses blessures au fond de l'abime, ne peut nous laisser indifVérents.

Quel contraste, cependant, entre le caractère de Lamennais et celui de Béranger! Le premier, toujours maussade, n'encourageant jamais une intelligence naissante, de crainte de se voir éclipsé; le second, au contraire, toujours bienveillant, malgré des saillies un peu vives, toujours aimable, allant chercher au loin la misère timide pour la soulager, et aidant les jeunes gens de ses bons conseils en leur exagérant leurs facultés au lieu de les amoindrir. Ce dernier rôle est celui qui convient au génie, qui l'honore le plus- Quand un esprit supérieur a surmonté les obstacles qu'opposait à son essor l'envie et la haine , n'est-il pas beau de le voir, épris d'amour pour les hommes

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et les idées, tantôt chercher au loin l'intelligence afin d'en activer l'éclosion, tantôt servir à l'avancement de l'esprit humain, en vulgarisant les œuvres du passi'; et celles de l'étranger? Pétrarque, qui avait bien compris cette mission , est aussi grand pour avoir restauré les lettres au xive siècle, que pour avoir célébré la belle Laure dans ses poésies immortelles.

Si Lamennais n'a songé qu'à développer sa personnalité , s'il a trouvé la gloire dans celte œuvre égoïste, il y a rencontré aussi quelque inconvénient. Plus d'une fois, il se trouva pris dans ses propres doctrines , et cette situation fausse, burlesque pour les étrangers, ne contribuait pas médiocrement à augmenter sa mauvaise humeur habituelle. L'histoire du Corse est, sans contredit, l'une des aventures les plus désagréables qui lui soient arrivées. Voici en quoi elle consiste.

Un matin que Déranger était sorti, je voulus saluer mademoiselle Judith, et je la trouvai riant toute icule. « L'éranger n'est

pas là, me dit-elle, il faudra que vous vous contentiez de rua conversation. Si vous voulez me promettre d'être discret, je vous raconterai comment Lamennais enrage dans ce moment-ci. »

Naturellement, je fis la promesse qu'on me demandait, et que je me permets de ne pas tenir aujourd'hui.

Alors mademoiselle Judith me raconta ce qui suit.

Un malin, Lamennais était assis chez lui à méditer sur l'heureux jour où l'on veirait régner l'égalité parmi les hommes, et où toutes les fortunes seraient en connnun; on lui apporta une lettre qui le fit bondir. Elle était écrite par un jeune Corse. Celui-ci annonçait à Lamennais que , n'ayant aucun goût pour l'état de prêtre, auquel ses parents le destinaient, et qu'étant d'ailleurs sans fortune, il avait formé la résolution de venir vivre avec l'auteur des Paroles d'un croyant. 11 ajoutait qu'il serait trop heureux de passer sa vie entière auprès d un maître

aussi illustre , et terminait en annonçant sa prochaine arrivée. Lamennais relut deux ou trois fois cette lettre, pensant que ses yeux le trompaient, mais elle était rédigée d'une façon fort claire et ne laissait aucun doute. Rien ne pouvait être plus désagréable à Lamennais qu'une semblable proposition ; sa sauvage misanthropie avait besoin de solitude ; et pourtant , que répondre à un homme qui le prenait par ses propres doctrines? Après avoir réfléchi sur la situation, il jugea prudent de garder le silence, espérant que son Corse était un fou qui Toublierait; mais il avait compté sans son hôte. Au bout d'un mois environ , il vit entrer un commissionnaire portant une malle ; le maudit Corse le suivait. « Permettez-moi, dit-il à Lamennais, de presser dans mes bras le plus grand philosophe des temps modernes. Quel bonheur pour moi d'être admis auprès de vous, de jouir longuement de votre conversation ! Si vous y consentez , je ne vous quitte plus. Ne craignez pas, du

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