‹ La lisette de Béranger; souvenirs intimes. EauforteChapitre 6 sur 11 · LA LI SETT K · texte numérisé non relu

LA LI SETT K

reste, que je vous dérange; je suis habitué à nue vie modeste, la moindre chambre me suffira, pourvu qu'elle contienne un divan pour rêver et fumer, car nous autres méridionaux , nous sommes amoureux du farniente. » Lamennais resta abasourdi. Il ordonna en grommelant à sa servante d'installer l'étranger, et tomba dans un abattement profond , en maudissant la simplicité des gens assez naïfs pour croire à tout ce <]u'écrivent les philosophes.

Installé chez Lamennais, le Corse commença h se donner du bon temps ; il se promenait, il visitait la ville ; d'autres fois, il restait étendu sur un divan , dans une chambre contiguë au cabinet de Lamennais, et crispait le vieillard par sa rêverie inactive.

Effectivement, je vis plus d'une fuis le Corse dont Judith m'avait parlé, s'oTdjlianl ainsi dans ses fantaisies, quand j'allais saluer l'auteur des Paroles d'un croyanl. Un jour, je trouvai ce dernier plus irrité que

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J'habilude. Il était en conciliabule avec le docteur Gobert, auquel il avait conlé son embarras. « Votre Corse est un fou, s'ex- (•lanii» le docteur ; dites-moi seulement oui, et je le lais enfermer. » Mais Lamennais ne pouvait livrer son admirateur aux surveillants de Cliarenton, et il continua à le garder chez lui.

11 voulut essayer, si l'on ne pourrait se défaire de ce Corse trop tenace, par un moyen détourné. Sur sa prière, quehpiesuns de ses amis formèrent une sorte de conseil, dont M. Jean Reynaud fut membre, si ma mémoire est fidèle. Sous prétexte de s'intéresser à la destinée du Corse, on le fit comparaître, et, par une série d'adroites insinuations, on essaya de lui persuader «pi'il était plus agréable de prendre une piofossion, que de vivre à rien faire, et qu'il lailait se choisir une occupation. Mais le Corse ne se déconcerta pas pour si peu ; il réplitpia d'un air grave qu'il avait songé depuis longtemps à ce qu'on lui proposait, et qu'il

allait eiilreprendre un travail sérieux. — Eh bien! lui demanda- t-on, quel est-il? — Je veu\ apprendre l'hébreu.

Cette réponse démonta les amis de Lamennais, etcelui-ci tomba de l'abattement dans le marasine. Il était écrit qu'il ne se débarrasserait pas de son hôte. Du moins Déranger, qui se divertissait beaucoup de cette aventure, l'affirmait ainsi. Un jour, toutefois, en me rendant chez Lamennais, je le trouvai heureux et tranquille ; il respirait librement : son Corse était parti. Par quel moyen s'était-on défait de lui? C'est ce dont j'ai négligé de m'informer.

Parmi les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Béranger, le véritable favori de mademoiselle Judith était Emile Fage, maintenant avoué à Tulle. Beau comme un héros de roman du xvh^ siècle, il cultivait la poésie amoureuse et mystique, el faisait de Sainte Beuve sa lecture assidue. Voici quelques vers de lui, qu'il lut un soir

mademoiselle Judith, et qui obtinrent un

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succès général ; car alors on n'a\ail pas encore imaginé de remplacer la poésie par le réalisme, et Ton permettait aux poëte» d'emprunter de ravissantes images à la nature.

Pourquoi vas-tu, courbant ton front mélancolique, Loin (lu monde, l'asseoir, pensif, au pied des monts ? Pourquoi recherches-tu, comme le cygne antique, La fraîcheur des ruisseaux et l'ombre des vallons?

Le soir, lorsque les lis entr'ouvrent leurs corolles Au sylphe voyageur qui demande un abri, Pourquoi murmures-tu de mystiques paroles ? Quel songe t'a bercé? quel ange t'a souri ?

On sait que, chez Déranger, il y avait un esprit à la fois démocratique et bonapartiste qui s'expliquait par le caractère du poète et par les circonstances de sa vie. Nous obéissions plus ou moins à ses idées, et ceux même qui ne les partageaient pas n'osaient rien dire. Cependant, aucun de nous n'était indifférent à la gloire nationale, et lorsqu'on ramena le corps de Napoléon en France, nous avions exprimé nos sentiments

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dans des poésies qu'Emile Fage a bien résumées par le sonnet suivant, longtemps inédit, lu et applaudi chez Béranger, et sans doute caché depuis, dans les paperassçs de la procédure.

Certes, de beaux soleils éclaiieiit uotre histoire Et notre Panthéon a bien ses demi-dieux ; S'il nous fallait graver tous nos litres de gloire, Le front de la colonne irait se perdre aux cieux.

Et malgré tant de bruil, tant de chars de victoire, Tant de combats géants, tant de noms radieux. Mon cœur conserve mieux la pieuse mémoire De ces jours qui s'en vont, grands et silencieux.

Où l'homme repentant adore la slatuo Qu'au fort d'une tempête il avait abattue. Brise sur ses autels l'idole du destin,

Bénit Pocrate mort et le Tasse en souffrance, Et ramène en pleurant, dans son pays de France, Notre Empereur couché sous un saule lointain.

Un autre favori de mademoiselle Judith, et dont elle emplissait les poches de bonbons, était le poète Henri Laurent que son

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imagination exaltée faisait toujours vivre au milieu d'un rêve. Le monde réel n'existait pas pour ce noble poëte ; à la réalité, il substituait des fantaisies étincelantes, et vivait plein d'ivresse, au miliieu des créations qu'il évoquait.

Cette heureuse faculté lui occasionnait cependant plus d'un mécompte; s enthousiasmant à la première vue de ceux qu'il rencontrait^ il venait annoncer à mademoiselle Judith qu'il venait de découvrir un grand philosophe ou un grand poëte. « Amenez-moi votre homme, » répliquait le chansonnier avec un méchant sourire, et, après examen, au lieu d'un Platon ou d'un Dante, on ne trouvait qu'un idiot. Béranger avait alors beau jeu à railler; pour échapper à ses sarcasmes, Laurent, qui savait parvenir ainsi à changer le cours de ses idées, entonnait quelques couplets d'vme chanson sociale :

Tous nos droits d'homme sont les vôtres, 0 mères de l'humanité ;

Il faut à VOS fronts, comme aux nôtres, Le soleil de l'fîgalité.

A cet astre d'un nouveau monde Fixez vos regards triomphants; 0 femmes ! le sang qui féconde Est avoué par vos enfants.

Lorsque Déranger entendait cet appel à des utopies impossibles, il se donnait la peine de les réfuter éloquemment. Quel que fût elfectivement son amonr du progrès, il avait trop étudié l'histoire, pour ignorer les conditions invariables de la nature humaine :

« Élancez-vous dans les champs de l'impossible, nous disait-il, pour exercer vos ailes ; quand les besoins de la vie se feront sentir, vous reviendrez sur la terre. Le socialisme, comme la philosophie, est utile, en ouvrant un large espace aux facultés de l'imagination, mais il doit se borner à un rôle spéculatif. Pour gouverner la foule, il faut avoir le bras vigoureux et ne pas se nourrir de viande creuse. Ainsi s'expliquent les défections de tant d'hommes qu'on ac-

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cuse à tort; jusqu'à trente ans, leur imagination a dominé leur raison; mais lorsqu'ils entrent dans le monde pratique, il leur faut bien dire adieu aux rêves. Pour moi, je ne m'inquiète pas de ce qu'un homme a été, ni comment il est parvenu ; ce que je lui demande, c'est l'usage qu'il fait de sa fortune et de son crédit. 11 est commode de prononcer les grands mots de dévouement aux idées et d'inflexibilité, mais nourrir sa famille est aussi un devoir essentiel. Que de gens condamnés par les hommes, sous prétexte d'apostasie politique, seront absous par Dieu. Lorsque le philosophe Azaïs commença à traiter avec le ministère, sans connaître encore ses démarches, je dis à Laffitte et à ses amis : « Il y a là-bas un honnête homme qui meurt de faim, il le faudrait aider. » On se rendit donc chez Azaïs, mais celui-ci répondit en pleurant : « Vous arrivez trop tard, j'ai traité hier avec le ministre. » Croyez-vous qu'Azaïs soit un misérable ? » C'est ainsi que Déranger exprimait un

scepticisme qu'on lui pardonnait, parce qu'on savait que sa vie avait toujours été pure. S'il nous communiquait ses idées sans rélicences, nous lui répondions, de notre côté, avec une franchise un peu cavalière que sa bonté voulait bien tolérer. Quelquefois, il semblait sur le point de se fâcher, quand nous combattions trop vivement ses idées; mais il finissait par reprendre la parole en nous assurant que, puisque les vieillards n'étaient plus bons à rien, il fallait du moins leur laisser la consolation de débiter des radotages.

On peut croire que nous étions respectueux envers Déranger. Henri Laurent, Prosper Vernet, Charles Fillieu, Emile Fage, nous nous étudiions tous à plaire à notre vieil ami, et nous étions heureux lorsqu'un nouveau venu paraissait pour augmenter la gaifeté de notre cercle.

Un soir, mademoiselle Judith nous remit une chanson qui avait été apportée dans la joiuniéc, par un inconnu^ comme un boni-

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mage à Déranger. Celui-ci voulut lire luimême la première strophe :

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