HYMNE A LA FRANCE
Quand In uiiit effrayait la victoire flottante, Cnfauts, nos sublimes aieux.
Comme Ajax, invoquaient, debout près de leur tente. Le jour, et défiaient les dieux.
Si, comme eux, l'ombre nous enchaîne (Tout peuple a ses nuits et ses jours^, Veillons pour que l'aube prochaine Debout nous retrouve toujours !
France, sentinelle du monde,
Crie à tes frères endormis :
Qui vive ? et que l'écho réponde D'un pôle à l'autre : Amis '. amis !
On nous dit : S'est-il donc égaré dans l'espace,
Votre étendard audacieux ?
Comme si le soleil, lorsqu'un nuage passe,
Cessait d'illuminer les cieux.
Cerf-volant au vent de la gloire,
Si l'orage l'a foudroyé,
On sait que, môme dans la Loire,
Ce drapeau ne s'est pas noyé.
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Nations, point d'échos pour les cris de colère, Que vous soufflent des rois aigris !
Dans son lit retiré le torrent populaire Ne menace plus vos abris.
Laissez gémir de ses ravagis '
Les vieux palais qu'il dégrada, Et voyez, loin de ces rivages.
Que de champs ce Nil féconda.
Jadis, pour rafraîchir une terre épuisée,
C'est le sang d'un Dieu qu'il fallut.
Mais sur le front de tous, abondante rosée. Ce sang a versé le salut.
De même ils ont eu leur calvaire.
Nos martyrs, dont le monde entier, Pour eux devenu moins sévère.
Comprendra qu'il est héritier.
Pèlerins, saluez la nouvelle Solymes
Dont les temples vous sont ouverts ;
Oui, devant ses tombeaux, devant ses noms sublimes Doit s'agenouiller l'univers.
Eu attendant l'heure propice D'y réunir le genre humain.
Beau pays, sois toujours l'hospice Des peuples blessés en chemin.
France, temple des arts, vois-les courber ot tendre Le front à tes fonts baptismaux.
Les eu&nts de Phidias y recherchent sa cendre, Rome y rallume ses flambeaux.
Pour sceptre un ciseau vaut un glaive, La plume un diailéme, et surtout Du marteau que ton bras soulève L'enclume se trouve itartout.
Mademoiselle Judilh battit des mains, malgré sa froideur habituelle, et nous fîmes entendre un tonnerre d'applaudissements.
« Malgré quelques irrégularités prosodiques, nous dit Déranger, comme par exemple la présence d'un s à la fin du mot Soi j/mes, je regarde cette chanson comme un chef-d'œuvre. Au point de vue de la forme, elle est d'un beau rhylhme, et sévèrement rimée ; au point de vue du fond, il y règne un feu démocratique, qui fait bouillir le sang dans les veines; mais ce que j'y apprécie surtout, c'est un grand amour de la patrie, joint à un noble esprit de cosmopolitisme. L'auteur s'appelle Pierre Lefranc. Je lui écrirai pour le féliciter^ et pour l'amener parini nous. »
Kfîectivemon!, Picne Lefianc devint l'un
des nôtres; mais nous ne lé gardâmes pas longtemps, car les Arago le choisirent pour réducteur d'un journal qu'ils fondaient à Perpignan, et les effusions de l'amitié n'eurent plus lieu que par correspondance.
C'est par la bienveillante intervention de Béranger que Lefranc sortit d'une situation difficile. Le vieux chansonnier étail toujours à l'affût pour obliger les gens. Lorsque mon ami, Eugène Mathieu^ qui fut célèbre pendant quelque temps dans le pays latin, pour avoir, à la grande joie des disciples de Jacotot, diffamé le Télémaque en le travestissant, voulut entrer à la Préfecture, où il est maintenant chef du bureau des grains, j'eus recours à Béranger qui me demanda ce qu'était mon ami.
« Il est très-fort, lui dis-je. Écoutez ces deux vers qu'il a écrits dans son Télémaque, pour se moquer des tragédies classiques ; c'est Calypso qui parle :
Tu te tais, tant le tient ton tuteur tortueux.
Dans d'odieux dédaius des doux dons d'un des dieux.
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Béranger se mit à rire, ei me promit de parler à im chef de division. Voici une lettre de lui que je retrouve; je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle amena la nomination de la personne recommandée.
« Mon cher Thaïes, j'ai vu hier M. Rieublanc, le chef le plus influent de la Préfecture. Il m'a promis de la manière la plus formelle de s'intéresser à votre ami dont il a pris les noms et qu'il doit faire appeler. Comme j'ai dit connaître M. Mathieu, il serait prudent que vous me l'amenassiez un de ces matins. En attendant, engagez-le à soigner son écriture.
€ Tout à vous, « Béranger.
« 13 novembre 1846. »
L'illustre chansonnier n'était pas toujours aussi coulant. Il avait, en quelque sorte, le flair des gens qui pouvaient lui convenir. J'en retrouve la preuve, en feuilletant sa correspondance, dans une lettre qu'il m'adressa, au sujet du poète Leconie de Lisle,
qui venait d'arriver à Paris, et que je désirais présenter à Passy. Rien qu'en voyant les vers, alors phalanstériens, de l'auteur des Poèmes antiques, Béranger avait deviné un rival dangereux.
« Je vous remercie de votre bonne intention pour moi, mon cher Thaïes, mais ne me présentez voire jeune homme que s'il le désire fort. Ce n'est pas là un jeune homme de mon régiment ; il lui faut du Hugo ou du Lamartine et non un chansonnier. Je ne vous en ferais pas l'observation, si je pouvais lui être utile; mais vous savez que j'ai plus de bon vouloir que de crédit. Or, mon désespoir, c'est de voir des personnes que je voudrais servir et pour lesquelles je ne puis rien. J'ai assez de ces chagrins-là, chagrins plus vifs que ne se le figurent ceux qui les causent : il n'est donc pas besoin d'en augmenter le nombre sans nécessité !
« D'ailleurs, laissez M. Leconte agir; après avoir frappé aux portes des grands seii^neurs ûà notre littérature, il fera comme
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ont fait tant d'autres, qui sont descendus des lords Byron jusqu'au vieux chansonnier, dont la porte s'ouvre beaucoup plus facilement que celle des salons de nos grands liomnies. J'aime à voir votre enthousiasme pour cette belle muse égarée dans notre capitale. Vous avez un noble cœur, et c'est pour cela que je vous estime tant.
« A vous,
« Déranger.
« 49 février 1846. »
Je parlerai maintenant d'une petite mystification dont nous nous occupâmes pendant huit jours, à la suite d'une longue conversation sur Chénier. Béranger prétendait que ce poëte n'existait pas, et soutint que tous ses vers avaient été écrits par Henri de Latouche. Mademoiselle Judith demanda alors comment il se faisait que les inspirations publiées sous le nom de Latouche lui-même fussent si médiocres. J'ajoutai que j'avais vu la jeune Tarentine imprimée dans un almanach poétique, anlérieur à la grande ré-
volution. Déranger se fâcha, il soutint son système pendant plusieurs heures, avec une incroyable ténacité. Quelques jours après, il recevait par la poste une lettre signée d'un nom inconnu. Le rédacteur de celte épîlre affirmait qu'en faisant des recherches en Angleterre, dans la bibliothèque Cottonienne, il avait retrouvé une poésie de Chénier, un ïambe, dont il envoyait à Déranger la copie exacte. Il ajoutait que Chénier avait sans doute écrit ce morceau en Angleterre^ pendant son voyage avec M. Trudaine, et qu'il serait temps de le publier dans ses œuvres, en dépit de quelques imperfections. Déranger nous fit voir cette éloquente imprécation qui mérite d'être conservée ici.