INDUSTRIE LOCALE
Introduction de la lithographie à Rouen.
« Dans la liste des lauréats récompensés dimanche der- « nier par la Société d'Emulation, on a pu remarquer le tt nom de M. Perruche, auquel une médaille a été décernée « en récompense de ce que, le premier, il introduisit à « Rouen la lithographie. Cette introduction, dans notre « ville, d'une industrie que nous y voyons aujourd'hui si « répandue, ne remonte qu'à 1821; M. Perruche jeune « alors et venu en Normandie comme simple visiteur,
« s^était déjà occupé d''impression lithographique. En pasce sant à Rouen, sur le quai, devant la librairie Frère, il y « entra et demanda à M. Frère s''il existait dans notre « ville une imprimerie lithographique; celui-ci ne put le « satisfaire. M. Perruche s'en alla donc prendre ses infor- (c mations à la Préfecture; il y apprit que M. Pierre Pé- « riaux avait dû s'occuper de cette industrie; le voilà donc « qui, sur le champ, se rend chez ce dernier. M. Périaux « lui dit qu'yen effet, en 1 8 1 9, il avait fait quelques essais « dont les résultats avaient été si peu brillants, qu'il y « avait renoncé bien vite.
« M. Perruche, en son langage provençal, lui expliqua « que la lithographie, depuis cette époque, s'était singu- « lièrement perfectionnée; que lui-même avait étudié et « mis en pratique déjà les meilleurs procédés d'impression c( lithographique, et, finalement, il lui demanda s'il vou- « drait faire avec lui une nouvelle tentative; l'offre fut « acceptée. M. Perruche fit connaître à M. Périaux les « meilleurs moyens de préparation et de graissage des « pierres; il lui enseigna le tirage des épreuves; malgré « tout cela, les dépenses ayant été assez fortes et les pro- « duits très-faibles, M. Périaux se fatigua vite; aussi, au « bout de quelques mois, renonça-t-il à faire de nouveaux « sacrifices, et, pour la deuxième fois, il mit de côté la « presse lithographique.
« M. Perruche, sur le conseil de M. Périaux et avec ses « recommandations auprès du Maire et auprès du Préfet, « se décida à se fixer à Rouen et à créer lui-même une « imprimerie lithographique.
« Le brevet d'imprimeur qu'il sollicitait se fit attendre « quatre ans; par tolérance cependant, on lui permit de « continuer ses essais sans brevet; mais, en 1825, l'auto- « rite tout à coup fit clore son imprimerie. M. Perruche
« avait eu, croyons-nous, Timprudence de reproduire par « la lithographie certaines images et certains portraits peu « agréables aux hommes de la Restauration.
« En 1826 cependant, le 3i octobre, le brevet arriva. « M. Perruche aussitôt se pourvut de tous les ustensiles « nécessaires pour exercer en grand son industrie; et, pour a cela, il prit un local, rue de Crosne, no 5i, tout près de « l'Hôtel-Dieu ; c'est donc là que l'on vit à Rouen la pre- « mière imprimerie lithographique
« Une circonstance imprévue contribua à fixer sur cette « nouvelle industrie Tattention du public. En 1826, le a président de la cour d'Assises, M. Legris de la Chaise, « dans un procès qui faisait grand bruit (le procès Heur- « teaux et Daguet), usant de son pouvoir discrétionnaire, « confia à M. Perruche le soin de reproduire en quelques « instants le plan de la forêt de Brotonne où le crime avait « été commis, afin que ce plan ainsi reproduit, pût être mis « dans les mains des jurés, des juges, des témoins et des « avocats.
« Le public s'étonna de la rapidité, de la facilité et du « bon marché de ces reproductions ; les clients, à dater de « ce moment, abondèrent, et les autres établissements du « même genre ne tardèrent pas à se propager dans notre « ville, où leur nombre est aujourd''hui de douze en- « viron. »
Pour nous, en admettant même que l'article du Journal de Rouen soit la reproduction exacte des faits tels qu'ils se sont passés, la solution du débat élevé entre M. Périaux et M. Perruche se trouve dans les dates mêmes des différents faits qui se sont produits, dates qui heureusement ne sont ni contestées, ni contestables.
Nous avons vu qu'en mai et juin i8ig, M. P. Périaux
avait fait tirer dans son atelier un certain nombre de lithographies dont le dépôt avait été, conformément à la loi, effectué le 4Juin 1819 a la Préfecture de la Seine-Inférieure; que dès le 29 juin i8ig (date de la lettre reproduite plus haut), le sieur Lacroix était retourné à Paris, et que, de 1 819 à 1 8 2 1 , plusieurs autres épreuves avaient été tirées dans Tatelierde M. Périaux. Rappelons en passant que, si plusieurs de ces épreuves laissaient à désirer sous le rapport du tirage, quelques-unes avaient été bien réussies. Maintenant à quelle époque M. S. Perruche est-il arrivé à Rouen? Il reconnaît lui-même que c'est en 1821, et que, le i5 mai de cette même année, il faisait son entrée dans Timprimerie Périaux qu'il quittait le 19 janvier 1822. Que M. Perruche soit venu de lui-même à Rouen ou que, comme le prétend M. Périaux, il ait été appelé dans notre ville par M. P. Périaux, peu importe. Là n'est pas la question. Tout au plus pourrait-on s'inquiéter de savoir si les épreuves tirées sous la direction de M. Perruche chez M. Périaux étaient plus satisfaisantes que celles qui avaient vu le jour pendant ou après le séjour de Lacroix dans la même imprimerie et dire alors que le véritable importateur est celui qui le premier a obtenu des lithographies irréprochables. En posant même le débat sur ce terrain, nous n'aurions pas encore de solution; car les épreuves datées de 1821 et 1822 ne sont en rien supérieures à celles de 1 8 1 9 .
Il faut donc, ainsi que nous le disions tout à l'heure, prendre les dates pour élément de décision et reconnaître que la lithographie fut véritablement introduite à Rouen, en 18 19, par M. P. Périaux et que, si un débat peut s'élever pour savoir à qui revient l'honneur de la priorité de l'importation de cet art dans notre ville, il ne saurait avoir lieu entre M. P. Périaux et M. S. Perruche. On ne pourrait rigoureusement le comprendre qu'entre l'ouvrier Lacroix et
M. P. Périaux. Il resterait alors à choisir entre l'ouvrier qui apportait à Rouen le secret de la lithographie et l'imprimeur qui avait eu l'idée d'implanter dans notre ville cette nouvelle industrie en faisant venir un ouvrier de Paris et en créant à grands frais un atelier de lithographie. Il nous semble incontestable que le mérite en revient à Findustriel qui avait pris cette initiative, à ses risques et périls. En effet, Lacroix ne pouvait rien faire sans les presses et les pierres de son patron, tandis que celui-ci pouvait au pis aller tirer parti de son nouveau matériel, soit seul, soit avec le concours de tout autre ouvrier lithographe venu de Paris ou d'ailleurs.
Nous mettons hors de cause M. Nicétas Périaux, qui n'avait ni apporté la connaissance des procédés, ni exposé son argent, mais simplement mis en pratique avec ardeur et intelligence les leçons de l'ouvrier Lacroix.
De 1822 à 1826, la lithographie végète péniblement à Rouen. M. Périaux père laisse toujours son fils continuer ses tentatives dans son atelier, mais il semble avoir reculé devant les frais d'une exploitation régulière. Les résultats obtenus en 18 19 avec Lacroix et en 1821 avec M. Perruche ne l'avaient point satisfait, et il avait jugé prudent, tout en conservant son matériel, d'attendre des jours meilleurs. Pendant cette période, quelques pièces sortirent cependant de son atelier et parmi elles nous signalerons les suivantes :
En 1822, une Vue de Vincendie de la cathédrale, par H. Langlois.
En 1823, les portraits de M. Descamps père et de M. de Cideville, lithographies par M. Descamps, Conservateur du Musée de Rouen. Ces compositions, qui faisaient revivre les traits de deux anciens membres de l'Académie
de Rouen, furent offerts par leur auteur à cette Compagnie, la même année et valurent à Tartiste des félicitations méritées (Précis de l'Acad. i823, p. g3].
En 1824, deux lithographies destinées à conserver le souvenir de deux Grands bals offerts par la ville de Rouen, savoir: le premier à la Garde Royale, le 3 1 janvier de cette même année, et le deuxième à la duchesse de Berry, le 28 juillet suivant. Ces deux pierres étaient dues au crayon d'un architecte distingué de notre ville, à M. Du Boullay, que nous sommes heureux de compter encore parmi nos collègues. Si ces pièces ne présentent quelqu'intérét que par leur date et les événements qu'elles rappellent, il est juste de dire que l'artiste prit sa revanche Tannée suivante en lithographiant deux Bas-reliefs importants d^une ancienne maison de la rue de la Grosse-Horloge. Cette fois, nous pouvons adresser nos félicitations sincères à l'auteur et à l'imprimeur qui donnèrent, Pun deux bons dessins, Tautre deux bonnes épreuves.
M. Sauveur Perruche, de son côté, avait quitté l'imprimerie Périaux le 19 janvier 1822. Pendant le temps qu^il était resté dans cet atelier, il s''était trouvé en relations avec les artistes rouennais qui venaient y faire tirer leurs compositions et était resté en très-bons termes avec eux. Jeune, d^une figure avenante, d'un entrain tout méridional, il avait ce qu''il fallait pour être bien accueilli par quiconque maniait le crayon et le pinceau.
Aussi, dès qu''il fut libre, son premier souci fut de créer à Rouen un atelier pour son propre compte. Il s'empressa donc de faire venir de Paris une presse lithographique. La presse arriva bien en 1822, mais le brevet d'imprimeur, qu'il avait sollicité (et qui se fit attendre quatre ans), n'arrivait pas. L'embarras était donc de trouver un local un
peu à Tabri des yeux de la police. Hyacinthe Langlois lui offrit l'atelier qu'il occupait à Sainte-Marie, et c'est dans une des dépendances de l'ancien cloître que fut repostée la deuxième presse lithographique qui fut montée à Rouen et qui ne produisit que des épreuves tirées clandestinement.
Si nous en croyons M. Perruche lui-même, qui joignait au rôle d'imprimeur secret remploi plus apparent d'attaché au bureau de Tarchitecte chargé de construire les trois ailes appliquées contre THôtel-de-Ville de Rouen, il abusa tant, soit peu de la tolérance que T Administration manifestait à son égard, en lui permettant de continuer ses essais sans brevet. En effet, au lieu de chercher à perfectionner son art, M. Perruche s'amusait, d'accord avec quelques artistes, à faire des niches à l'autorité, et, pour taquiner le Gouyernement de la Restauration, on représentait Napoléon sous toutes ses faces.
Ainsi, Brevière, en 1821, avait lithographie une A/orf de Napoléon qui n'était qu'une copie arrangée de la mort de Socratede David. — A droite, Napoléon agonisant sur son lit, près duquel est assis le général Bertrand qui écrit. — A gauche au pied du lit, y[^^ et M"e Bertrand. — Au deuxième plan, Hudson Lowe, un aumônier, un général et un soldat anglais. — Cette planche datée de 1821, mesure : L. o'"288 ; — H. o"i23o. — Il en fut tiré plusieurs centaines d'épreuves, qui furent toutes détruites à la préfecture, sauf celle qui fut rendue à M. Perruche, sans marge et sans inscription. Il est vraisemblable que cette planche lithographiée pendant que M. Perruche était chez M. Périaux, ne fut imprimée que plus tard, alors que M. Perruche, travaillant pour son propre compte, exploitait sa presse.
Langlois dessina également sur pierre un Napoléon,
debout sur le rivage de Sainte-Hélène, et tourné vers la gauche. — On voit au fond : à gauche, un rocher — à droite, sur la mer un vaisseau. — A claire voie. — H. : o"»! i5 ; — L. : oi^ioS. — Très-rare.
Aussi s'explique-t-on facilement le retard que le brevet mettait à venir.
Ici encore nous devons insérer une lettre que M. Perruche adressa le 12 juillet 1869, au directeur du Journal de Rouen, et qui parut dans le numéro du 14 du même mois. Elle est ainsi conçue :
Rouen, le 1 2 juillet i86g.
Monsieur, .
Dans votre numéro du 20 juin dernier, vous ave:{ consacré quelques lignes à V introduction de V imprimerie lithographique à Rouen, en 1821, introduction pour laquelle la Société d'Emulation a bien voulu tout récemment me décerner une médaille d"" argent grand module. Permette\-moi , Monsieur le rédacteur, de vous en remercier et d"" ajouter quelques détails que le public ne sera peut-être pas fâché de connaître.
Votre souvenir. Monsieur, ne vous trompe pas, quand vous dites: « Monsieur Perruche avait eu, croyons nous , « Vimprudence de reproduire, par la lithographie, cer- « taines images et certains portraits peu agréables aux « hommes de la Restauration. »
L'homme de cœur fait ce qu'il peut, et doit seul être
responsable de ses actions : c'est pour cette raison que je n'hésite pas à vous faire connaître le nom et le sujet de ces grandes illustrations que j'ai imprimées avec le concours de E.'H. Langlois et du regrettable Brévière, qui mirent alors à ma disposition la plus large part de leurs talents. Brévière dessina sur la pierre une Jeanne d'Arc et E. -H. Langlois un petit Napoléon F' en pied et un portrait de Voltaire également en pied, d'après un dessin fait sept mois avant sa mort. Brévière composa un tableau de la mort de Napoléon à Sainte-Hélène, E. H. Langlois, composa lui, une statue équestre d'après le tableau de David : Napoléon au passage du Mont-St- Bernard, à peu près semblable à ce qui existe maintenant sur la place de l'Hôtel-de-Ville, avec cette différence, que les pieds du cheval reposent sur un globe terrestre sur lequel on lit les mots, Russie, Prusse, Autriche, avec l'inscription latine : Nec mors, nec tempus.
Les Napoléons furent préalablement présentés au dépôt, ils furent refusés ; cependant les épreuves tirées ne restèrent pas dans nos mains, pas une feuille ne fut vendue, mais les auteurs et l'imprimeur en firent hommage à leurs amis.
Si une seule épreuve eût été vendue, elle établissait la contravention, et dès lors nous tombions sous le coup des douces lois de 1814, 18 16 et 18 1 g, qui apportent encore aujourd'hui tant d'entraves à la manifestation et au développement de lapensée humaine.
Toutes les personnes, qui pouvaient obtenir de ces images, étaient heureuses de posséder les traits de ces grandes figures que l'on s'efforçait alors d'effacer de nos souvenirs.
Ces choses. Monsieur le rédacteur, se passaient en 182 1 et 1822, et ce n'est qu'en 1825 que l'ordre de
cesser d'imprimer me fut signifié sans actes judiciaires, il est vrai, ce à quoi je ni'empressai de me conformer. Veuille:^ agréer, etc.