PERRUCHE
Numéro du Journal de Rouen, du 14 juillet i86g.
Cette lettre contient quelques erreurs qu'il importe de rectifier. D'abord les choses, dont parle cette lettre, ne se passèrent pas en 1821 et 1822, mais bien après le 19 janvier 1822, date de la rupture avec M. P. Périaux. Autrement il faudrait supposer que celui-ci se serait exposé à faire fermer son imprimerie, pour le plaisir de publier un portrait quelconque de Napoléon, ce qui n'est pas vraisemblable. C'eût été jouer bien gros jeu pour un mince résultat et, dans ce cas même, M. Perruche ne risquait rien puisque c'était l'imprimeur qui payait les pots cassés. M. Perruche prétend au contraire avoir fait ces tirages avec sa presse ; il oublie qu'il ne l'eut qu'en 1822.
En ce qui concerne la Jeanne- d'' Arc, il y a certainement erreur et l'écrivain confond Si\Q.c\3iJeanne-d''Arc, imprimée chez M. Périaux et dont Lacroix parle dans sa lettre du 24 juin 1819.
Quant à la distribution secrète qui fut faite de ces épreuves refusées au dépôt, M. Perruche se trompait et se trompe encore en croyant qu'il avait le droit d'en faire hommage à ses amis. Il n'était pas nécessaire qu'il y eût vente pour qu'il y eût contravention, et les lois de 1814, 1816 et 1819 pouvaient atteindre aussi bien le distributeur amical et clandestin que le vendeur des lithographies défendues. Nous ne sommes même pas éloigné de croire que cette propagation secrète de la Mort de Napoléon et de
quelques autres pièces, ayant plus ou moins le caractère politique, ne dut pas être étrangère à Tordre qui fut signifié en 1825, à M. Perruche, d'avoir à cesser d'imprimer et auquel il eut raison d'obéir avec empressement.
Quant au mérite, dont se prévaut M. Perruche, d'avoir imprimé toutes ces images désagréables à la Restauration, quant à la responsabilité qu'il réclame bien haut pour ce trait de courage, nous avouons n'être pas très-sensible à cette revendication faite en 1869, à une époque où on ne pouvait que gagner à dire que l'on était tout dévoué à la famille Impériale et hostile aux Bourbons. C'était de 1822 à 1825, qu'il fallait hautement et bravement protester contre le ve^o de l'autorité. La lettre de 1869 ressemble terriblement à une invite au Roi, — à l'Empereur, voulons-nous dire.
En résumé, tout ceci n'est pas bien sérieux et nous ne voulons retenir de cette lettre que l'énumération des lithographies qu'elle mentionne et qui sont :
Une Jeanne-d'Arc, par Brevière, citée par erreur.
Un petit Napoléon en pied, par Langlois, dont nous avons donné plus haut la description.
La Mort de Napoléon, par Brevière qui n'a réussi qu'à faire une lithographie mauvaise.
Enfin unQ Statue équestre de Napoléon I"'. Cène composition de Langlois est copiée au moins dans l'ensemble d'après le tableau de David, représentant Bonaparte passant le Mont-St-Bernard. Nous n'en avons jamais vu d'épreuve.
En dehors de ce petit musée secret, M. Perruche avait imprimé quelques planches qui n'avaient rien à redouter du grand jour, sinon de la critique. Ainsi, Tudot père
avait, en 1822, dessiné quelques encadrements ou emblèmes pour des diplômes de Franc-Maçonnerie que nous ne recommandons que pour leur rareté.
Parelle jeune avait, en 1823, lithographie un Buste de femme, mauvais comme épreuve et comme dessin. — L'année suivante, Gonthier, un élève peintre, rapportait de chez M. Perruche, des épreuves d'un portrait passable de M. Le Carpentier. — C'est pendant cette période que E. H. Langlois dut faire imprimer par la presse à laquelle il avait donné asile, diverses lithographies devenues rares, entr'autres :
Une femme du pays de Caux, coiffée d'un grand bonnet;
Un mendiant avec un cerf;
Un autre Mendiant portant un enfant dans une hotte sur son dos ;
Et enfin sur une même planche, les deux têtes réunies de P. Corneille et du Poussin. Cette dernière estampe avait été dessinée pour un dîner de savants et d'artistes et glissée sous la serviette de chaque convive. L'intention avait pu être très bonne ; il n'en était pas de même de la lithographie qui laissait beaucoup à désirer; l'artiste avait peut-être compté sur l'heureuse influence des vins généreux pour faire reconnaître par ses amis nos deux célébrités normandes, ce qui a bien pu avoir lieu. Mais, hélas ! aujourd'hui , nous qui voyons l'épreuve sans la perspective d'un bon dîner, nous sommes forcé de constater qu'il eut été bon d'inscrire dans la marge le nom de chaque personnage.
Il est inutile d'ajouter que toutes ces pièces sont assez rarçs et difficiles à rencontrer. Si cette rareté est un mérite, c'est le seul qu'elles possèdent, car nous devons à la vérité
de dire qu'elles ne sont réussies à aucun point de vue. Les artistes, qui les ont dessinées, n'y ont point apporté leur talent habituel, et le tirage n'en a point été effectué d'une façon heureuse. Nous en sommes fâché pour tout le monde, mais il n'y a aucune médaille à décerner de ce chef.
Nous devons faire cependant exception en faveur des deux Mendiants de H. Langlois et d'un Saint-Jean, imprimé chez Berdalle, en 1825. Cette dernière pièce surtout est remarquable par sa dimension et par le talent qu'y a déployé son auteur; celui-ci d'ailleurs n'est autre qu'un des artistes de Paris qui maniaient le mieux le crayon lithographique, nous voulons parler de M. Mauzaisse, qui, de passage à Rouen, dessina sur une très-grande pierre un Saint-Jean, debout, vu de face, tenant un calice de la main gauche et ayant un aigle à ses pieds. Cette pièce signée Mauzaisse, jc?25, est à claire- voie et n'a pas moins de o^^ôSo de hauteur, sur o'"43o de largeur, mesures prises sur les traits extrêmes du dessin.
Maintenant nous arrivons à l'année 1826, c'est-à-dire à une époque où l'exploitation de la lithographie va s'opérer à Rouen d'une façon continue et sérieuse et non plus par saccades.
Le 1" janvier 1826, M. Nicétas Périaux, succéda à M. P. Périaux, son père, et son premier soin fut de remettre en l'étatTatelier lithographique et de constituer un personnel sérieux et capable d'en tirer un parti utile. Il dut, en conséquence, faire venir de Paris un écrivain sur pierre et un ouvrier connaissant parfaitement la manipulation des pierres et de la presse lithographique. Déjà préparé par les leçons de l'ouvrier Lacroix et ayant continué, pendant les sept années qui s'étaient écoulées de 1 819 à 1826, à pratiquer l'art de la lithographie et à se tenir au courant des perfectionnements obtenus, M. Nicétas Périaux était, avec
les ressources dont il disposait, plus qu'aucun autre à même de donner un développement complet à cette nouvelle branche de l'imprimerie. Cest aussi de ce moment là que datèrent les progrès véritables de la lithographie à Rouen.
De son côté, M. Sauveur Perruche chercha à faire lever rinterdit qui pesait sur sa presse depuis Tannée précédente. Peut-être prit-il rengagement d'être plus raisonnable et de ne plus tirer de petits Napoléons. Toujours est-il que le brevet sollicité ne fut délivré que le 3 1 octobre 1826 et que M. Perruche ne prêta serment que le 22 novembre suivant. En règle avec l'autorité, le nouvel imprimeur installa son atelier rue de Crosne, 5i, y transporta la presse dont H. Langlois était dépositaire depuis 1822, en un mot prit toutes les mesures pour exploiter ouvertement une industrie qu'il n'avait exercée jusque là que par tolérance et presque en cachette.
Dans le même moment s'ouvrent, à la Cour d'Assises de la Seine-Inférieure, les débats du procès criminel Heurteaux et Daguet, terminé par l'arrêt rendu le 24 décembre 1826. Nous ne reviendrons pas sur la part que M. Perruche prit à cette affaire et qui est racontée dans l'article du Journal de Rouen du 20 juin 1869 que nous avons reproduit. Nous ajouterons seulement que le plan de la forêt de Brotonne soumis à la justice, fut dessiné sur pierre par M. GoDEFROY, dont le frère est encore à Rouen un de nos organistes distingués, et que l'imprimeur reçut une taxe de 212 francs pour plan des lieux du crime et frais de lithographie.
Avant de clore la série des pièces que M. Perruche imprimait sans avoir un brevet en règle, il nous faut, pour observer l'ordre chronologique que nous avons respecté jusqu'ici, dire quelques mots d'un artiste rouennais, trop oublié aujourd'hui, et qui jouissait à cette époque d'une
certaine réputation, qu'il méritait à plusieurs titres. Nous voulons parler de Parelle. Cet artiste, sans posséder un talent hors ligne, avait le sentiment de la couleur et de la finesse dans le dessin. Il savait rendre avec sagacité et justesse les types qu'il avait entrepris de représenter. En examinant les lithographies qu'il composa et qui sortirent presque toutes des presses de M. Perruche, on croit reconnaître les personnages qu'il met en scène et on a comme un vague souvenir de les avoir, dans sa jeunesse, vu agir ou entendu parler. — Cette femme ramenant à la maison à coups de baguette son fieu qui s'attardait à regarder les conscrits faisant l'exercice et lui criant : Ton père va Vsavé, va..., nous l'avons jadis coudoyée, ainsi que ces Maquignons en pleine foire. Se donnaient-ils d'assez fortes tapes dans la main pour sceller leurs marchés et étaient-ils assez fiers de leurs ceintures de cuir toutes gonflées d'écus ! — Et cet artiste disant à la laitière, montée dans l'atelier en mansarde: Faudra que faille peindre vos vaches ! A quoi celle-ci lui répond en vraie Normande : Ah ni'sieu ! autant les l'sser de la couleur qui sont ! — Ce n'est point sans une certaine malice que l'artiste représenta des Enfants jouant aux billes sur la place de la Pucelle, au coin de l'église Saint-Georges. Ces écoliers, faisant l'école buissonnière, sont bien à ce qu'ils font; mais ils n'apportent pas plus de soin à la partie engagée que certain personnage, alors bien connu à Rouen et que l'on aperçoit dans le fond, ne met d'attention à considérer son pauvre toutou satisfaisant difficilement aux lois de la nature.
Il paraît que, dans les premières épreuves tirées, l'artiste avait représenté non pas un, mais deux chiens, dans une situation encore plus shocking et qu'il ne fallut rien moins que les représentations de la femme de l'artiste pour ramener son mari au sentiment des plus vulgaires convenances et
sauver la position critique et la respectability du pauvre père H... qui n^eut plus alors que Tair d'un homme qui attend son chien.
D'après ce qui précède, il ne faudrait pas croire que Parelle ne faisait que des caricatures, ou ne dessinait que des scènes de mœurs ; il publia aussi une Vue de Rouen, prise du Mont-aux-Malades et datée de 1824. Ce paysage qui mesure : L. 01128I — et H. o'"20o, — donne une idée très-exacte du panorama que Ton découvre à cet endroit. Aujourd'hui encore le dessin serait vrai malgré les changements qui ont pu survenir depuis dans nos monuments ou notre cité, par suite de réédifications ou de percements de rues nouvelles. — Nous mentionnerons également une étude de Sapeur de la Garde Royale, vu seulement en buste. — Citons aussi, pour en finir avec notre artiste, une lithographie représentant le Grand-Hôtel de Rouen, situé sur le quai. La scène est prise au moment où la Normandie (bateau à vapeur qui faisait le service de la Bouille) quitte le port. M. S. Perruche est encore l'heureux possesseur du dessin qui a servi pour faire la planche. Cette composition donne bien l'aspect des quais du vieux Rouen et du mouvement qui s'y produisait au moment du départ des bateaux de Bouille. Nous serions du reste assez disposé à croire que cette lithographie était destinée à faire de la réclame pour le Grand-Hôtel de Rouen et à être affichée à l'intérieur de l'hôtel ou chez les aubergistes des localités que desservait le bateau la Normandie.
Jusqu'en i832 ou i833, la lithographie végète péniblement à Rouen, bien que les imprimeurs soient plus au courant des procédés et que les tirages se fassent plus couramment. Les artistes s'étaient-ils découragés en voyant tant d'épreuves défectueuses sortir des presses lithographiques, ou bien étaient-ils, à leur insu, sous l'influence de
cette sorte de lassitude qui précède les grands mouvements littéraires ou artistiques ? Ces deux hypothèses sont également admissibles.
Il y avait, dans Fair intellectuel, une vague perturbation dont on ne se rendait pas compte. L'école romantique de i83o commençait à bégayer ses premiers mots que Ton ne comprenait pas encore. Les esprits étaient en proie à une agitation fébrile qui laissait bien prévoir une crise, mais dont le dénoûment restait dans le vague. Comme dans toutes les révolutions, les plus ardents n'avaient point de but arrêté; ils marchaient en avant, mais à tâtons. L'ordre ne s'était pas encore fait; le mouvement n'était pas encore discipliné; à Paris même, où la crise sévissait dans toute son intensité, on se demandait ce qui sortirait de cette surexcitation des esprits : la province attendait.
A Rouen, les artistes les plus notables étaient sortis de l'atelier de David ou en suivaient les traditions, et cependant ils subissaient, sans en avoir conscience, le contrecoup du revirement qui s'opérait dans le goût et les esprits. La vue continuelle de ces Monuments gothiques et de la Renaissance, que l'on commençait à étudier sérieusement, reportait l'imagination vers le Moyen-Age. La chevalerie, avec tout son cortège d'idées généreuses, remuait toutes les têtes ; on ne rêvait plus que croisades et tournois, on ne s'attachait qu'à tout ce que cette époque troublée avait eu de brillant; ce ne fut que plus tard que l'on en étudia les misères.
Cette période d'enfantement du génie romantique se traduisit en notre ville par une sorte de torpeur artistique. Le mouvement intellectuel était tout entier aux études archéologiques; c'était le beau temps de Langlois. Aussi ne trouvons nous guère, à citer dans son œuvre lithographie pendant ces quelques années, que des en-têtes pour des
romances telles que : Marie-Stuart, — le Départ, — Amour et Devoir, — des Bas-Reliefs d'une maison sise à Rouen, rue de TÉcureuil, 1 3 ; — trois portraits : ceux de M. Gosseaume, de Lecat et d'un membre de la famille de Bonnechose qui perdit la vie en Vendée, et une Scène de Naufrage.
De son côté, Eustache Bérat commença à se faire connaître en reproduisant : — en 1824, les traits de Facteur l^ié ; — en 1827, des Vues de Suisse, d'après Pernot ; — ou des Moulins, d'après Siméon Fort.
L'année suivante, en 1828, M. N. Périaux imprima les portraits de Vabbé Legendre, de J.-B. Descamps et de Lecat, dûs au crayon d'un artiste du nom de Brohy qui devait, les années suivantes, lithographier quelques Vues d'Etretat et de Fécamp. — Il parut à la même imprimerie, en 1828, un portrait de M. de Cideville, signé par Beau- Nis, un dessinateur qui avait déjà publié, en 1823, un portrait de E.-H. Langlois, imprimé à Paris, et une Etude d'un des deux anges qui sont au bas du tableau de Raphaël connu sous le nom de Vierge de Saint-Sixte, et dont nous possédons, au Musée de Rouen, une si belle réplique. Cette étude, croyons-nous, fut imprimée par M. Perruche.
Enfin, en i83o, nous retrouvons Parelle avec un portrait de M. Lemire père, — et une pièce intitulée La Bienfaisance, qui n'était autre qu'un portrait de M"ie Parelle.
La femme du peintre posera encore, mais dans un costume beaucoup moins complet, pour une feuille de Trois croquis sur laquelle on voit une femme nue couchée, vue de dos, — une étude de Vénus, — et une jeune fille (aujourd'hui mariée) copiant un dessin contre une vitre. Ce dernier croquis servit plus tard à l'artiste qui le fit entrer dans la
compositon de son tableau intitulé La Leçon de Dessin qui eut, du reste, les honneurs de la gravure.
A la même époque se rattache la planche du jeune Adolphe jouant avec une marmotte dans Pintérieur d'un cirque, — et une autre lithographie représentant une Bonne cousant, et signée Maille. M"^ Maille, fille du député de ce nom et élève de Parelle, avait dessiné sa bonne et le maître avait retouché la pierre. — Quelques amateurs, du reste, avaient suivi l'exemple de M"e Maille et dessiné sur pierre. Nous citerons notamment plusieurs crayonnements faits par des Officiers de la Garde royale — un duel de squelettes du docteur Pouchet, — différents portraits de négociants signés H. Petit, tirés chez M. Perruche, — le portrait d'une demoiselle Levasseur, lithographie par ellemême.
Enfin, citons en terminant une Marchande de plaisirs, signée Parelle jeune, avec cette inscription dans la marge : Via l'plaisir à la fleur d'orange! Il paraît que cette femme, connue sous le nom de La Cuirassière, était un type de Rouen comme Petit Jean, Barbier et le Marchand de mouron. Ce dernier fut à cette même époque lithographie par M. Pieters, qui fut traîné par son modèle peu reconnaissant devant le Tribunal correctionnel, lequel jugea le portrait ressemblant; cela valut un regain de popularité à la charge lithographiée, dont l'artiste donna une deuxième édition. La première est plus rare; on la reconnaît facilement, car le terrain n'y est pas pavé comme dans la dernière planche.
Benjamin Houel, le descendant d'une famille d'artistes rouennais, Attirera l'imprimerie Perruche quelques études d'animaux entr'autre un Eléphant peu réussi, — un Chien et une Poule — et un Petit Chien dressé contre un arbre. — Cette dernière pièce était une étude pour le portrait de
M^ie Houel. — M. Vachot, architecte, lithographia une Coupe du Pont-de-Pierre. — Vigneron, un des bons artistes lithographes de Paris, de passage à Rouen, fit le portrait sur pierre d'une Famille entière composée de quatre personnes groupées ensemble. — Enfin, M. de Chaumont, qui fut directeur de notre école de dessin et de peinture, dessina et fit tirer chez M. N. Periaux, 'un portrait bien réussi du docteur Blanche; cette lithographie bien supérieure à toutes celles qui Pavaient précédée est modelée avec soin, bien dessinée et rend avec finesse la distinction, Tintelligence et le savoir du modèle. Il y a des épreuves signées en bas, à gauche : C. del. avec l'adresse de rimprimeur; mais il faut avoir celles qui sont avant toute lettre, bien que les épreuves postérieures soient loin d'être défectueuses. Nous aurons, plus tard, à mentionner un autre portrait du docteur Blanche par Légal, mais nous n'en parlerons que pour mémoire, par égard même pour l'auteur à qui le talent fit toujours défaut.
Ici se termine la période d'enfantement de l'art de la lithographie dans notre ville. De 1819 à i832, artistes et imprimeurs n'ont procédé que par tâtonnements pour ainsi dire, et n'ont fait que préparer le terrain qui fut tout disposé pour la nouvelle génération artistique de Rouen.
En effet, après la révolution de juillet, Rouen ressentit vivement le contre-coup du mouvement romantique qui avaitpris naissance dans la capitale et suivit dansde certaines proportions l'impulsion donnée aux esprits. De i83o à 1 83 3, de jeunes talents surgirent dans nosmurs et adoptèrent avec enthousiasme les idées nouvelles. C'est à peine s'ils laissèrent la parole aux anciens. Tout à coup on voit se fonder uneRevue qui fait appel à tout ce qui, dans la littérature ou les arts, est jeune et ardent. Il faut un imprimeur intelligent et actif; il est tout trouvé, c'est M. Nicétas
Périaux qui imprimera la Revue de Rouen; les illustrations seront dessinées par toute une cohorte d'artistes pleins d^avenir qui signeront H. Bellangé, G. Morin, Dumée, Balan, de Malecy, Pol. Langlois, Renouard et de Jolimont. Comme dans toute revue qui se respecte, la rédaction variera son programme. Les vers et Tarchéologie marcheront de pair ; le roman, la nouvelle, les mémoires scientifiques, les comptes-rendus des salons et aussi la polémique trouveront place dans les colonnes, sous la direction et la surveillance de MM. Richard, Deville, A. Pottier et autres. Avec de pareils éléments on pouvait prédire longue vie et prospérité à la nouvelle Revue ; mais ici-bas tout passe et tout change. La nouvelle publication s'éteignit en i852, après avoir vécu dix-neuf années, dont quelques-unes ne furent pas sans éclat.
En même temps que la Revue de Rouen naquirent, à Rouen, quelques feuilles hebdomadaires qui traînèrent une existence souvent courte, presque toujours misérable, ainsi le Romantique, la Clochette, le Qui-Vive, V Indiscret, qui s'éteignit dans le scandale, et enfin le Frondeur^ celui qui fournit la plus longue carrière. Chacun de ces journaux fit appel au concours de nos jeunes artistes, qui ne se firent point prier. Presque toujours, et cela se comprend, la lithographie, qui accompagnait la feuille, représentait un des acteurs aimés du public dans le costume de son meilleur rôle. Les Rouennais avaient, à cette époque, un goût très-prononcé pour le théâtre ; ils se passionnaient pour les artistes du Théâtre-des-Arts ou du Théâtre- Français ; aussi accueillait-on avec faveur les lithographies qui reproduisaient leurs traits.
Grâce à ce concours de circonstances, grâce à cette vive impulsion donnée aux esprits, Part de la lithographie sortit à Rouen de la torpeur dans laquelle il commençait à s'en-
gourdir, et se mit à briller d'un éclat plus vif. Une sorte de rivalité s'établit entre nos jeunes peintres ; c'était à qui produirait le plus et aussi à qui ferait le mieux. Le nombre des pièces ne nuisit point à leur qualité. A coup sûr, si toutes les lithographies qui virent le jour à cette époque, ne furent point irréprochables, il y en eut beaucoup de bonnes et quelques-unes furent véritablement remarquables.