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CHAPITRE II

La légende de VEmjpire . — Le Moyen Age.

La c ai' ic attire et les scènes de mœurs.

Cet art commode, d’une pratique si aisée qu’il ne demandait pour ainsi dire aucun apprentissage à ses adeptes nouveaux, piqua donc au jeu non seulement les gens de profession, mais les amateurs aussi, tous les désœuvrés qui volontiers réputent un travail la satisfaction momentanée de dessiner ou de peindre. Bien d’autres que Vivant Denon s’amusèrent de ce sport nouveau; on vit Mnie Tallien dessiner sur pierre: les Tuileries ou le Palais-Royal renfermèrent les premiers lithographes de France par droit de naissance; la duchesse de Berry, qui s’amusera à croquer des vues de sa terre de Rosny, les princes d’Orléans composant des macédoines; ceux qui montraient et ceux qui cachaient leurs essais, femmes de la société ou grands seigneurs intéressés à la découverte nouvelle. Puis ce fut le tour des peintres, tournés d’ordinaire vers des sujets plus sérieux : Ingres ou Prudhon, le premier, tatillon toujours, emprunté, mal à l’aise dans son Odalisque cent fois répétée; l’autre

LA L1TH0GRAPHI E.

transportant dans sa Famille malheureuse (1822) et dans la Lecture les qualités jolies de son dessin nuageux et tendre; Gros aussi, qui composa deux ou trois scènes du Désert, dans la note à la fois sentimentale et guerrière si bien à lui, le Mameluk à cheval , l’Arabe offrant à un esclave le lait de sa jument, oeuvres diverses d’époque et de talent, fort incomplètes, mais qui précisent la tendance du jour, le sport à la mode et l’extraordinaire succès de la lithographie.

En ce qui regarde ces peintres devenus lithographes d'occasion, il y a lieu de remarquer combien les tempéraments particuliers s’affirment dans leurs estampes originales. Guérin a montré dans son Paresseux les grandes qualités de dessin que ses tableaux nous révèlent. Girodet-Trioson est ferme, mais un peu buté. Ingres, qui n’a pas le loisir de reprendre, d’effacer, de recomposer cent fois ses bras ou ses mains, balbutie une très médiocre chose. Prudhon habitué au crayon, plus maître de lui, écrit sur la pierre, comme sur le papier, deux œuvres poussées, travaillées, impeccables. Gros est hésitant, avec sa volonté de trop dire et de trop faire, son besoin de dramatiser le moindre bonhomme. Les uns ont peur de pousser au noir, comme Guérin, dont les estampes sont presque blanches ; d’autres exagèrent les tons, comme Girodet, dont le portrait de Coupin de La Couperie est un peu à la suie. Les imprimeurs, d’ailleurs, en sont encore à la période de recherches, ils n’ont point le tour de main désirable. Leurs noirs éclatent trop vigoureux, quand les gris viennent laiteux et presque impalpables.

De 1 8 1 8 à 1825, leur nombre s’est accru dans des proportions e'normes : il y a Delpech au quai Voltaire,

Engelmann, toujours rue Cassette, Gihaut, boulevard des Italiens, Martinet, Langlumé, Motte, Lacroix, Gault de Saint-Germain, Delaunois, Charasse, Villain ;

LE CHATEAU DE ROSNY, DU COTE DE L’ENTRÉE, Lithographie par la duchesse de Berry en 1823.

à Lyon, il y a Lefèvre et Brunet; à Nantes, Sandobal. La plupart d’entre eux impriment et publient des albums dont la fortune est singulière. Delpech, dont la boutique s’étale à la première page d’un recueil, donne un « album lithographique... par des artistes français » ; on y trouve les noms de Vernet, de Coupin, de Bouillon, de Bourgeois, d’Hersent. Engelmann a groupé dans un autre recueil les peintres ordinaires de la Manufacture de Sèvres; il habite alors rue Louis-le- Grand. En 1821, il lance son Lavis lithographique : sorte de procédé au pinceau, sous le couvert de Bellangé, de Bâcler d’Albe et de Swebach. Il met également en vente l’album de la Société des amis des arts de Lyon, avec un titre romantique de Lepage. Gihaut produit Eugène Lami sous le nom d’Eugène dans des Croquis lithographiques , aussi datés de 1826. Puis ce sont successivement : les Souvenirs pittoresques d’Europe, publiés par le général Bâcler d’Albe, chez Engelmann, avec un frontispice humoristique; les Promenades pittoresques dans Paris par le même, avec texte lithographique, recueil charmant, un des meilleurs de la série. Constans, imprimeur installé à Sèvres, offre au public les Caprices des peintres de Sèvres , avec une dédicace à Aloys Senefelder. Hélas! qui songeait de Senefelder à cette heure? De tous les voyageurs réunis dans une gare moderne, en est-il bien deux connaissant Stephenson1?

Pour revenir un peu en arrière et reprendre la litho-

1. Un autre oublié de la génération moderne est le marquis de Jouffroy d’Abbans, qui appliqua la vapeur à la navigation et s’intéressa à l’invention de Senefelder.

Lithographie originale de Ingres.

graphie à ses premiers succès en France, nous devons faire compte de l’état d’esprit spécial à l’époque où elle se développa. Si la diffusion fut moindre en Allemagne, son pays d’origine, en Angleterre ou en Italie, la cause en est toute politique et sociale. Ceci venait chez nous à son moment. L’Empire tombé avait laissé des traces profondes dans la bourgeoisie et dans le peuple. Nous sommes en i8i8,en pleine réaction légitimiste, et l’ancien maître agonise là-bas sur un rocher lointain, où le sentiment populaire l’a voulu suivre. Qui sait ce que l’avenir cache? Rudement contenue par des lois d’exception, la légende napoléonienne grandit, avec ses espérances et ses folies. Un peu timide au début, le libéralisme des artistes trouvait dans ce renouveau de l’épopée impériale une faveur que la Restauration perdait de journée en journée. Les gens de l’émigration rentrés en France n’avaient rien oublié ni rien appris; ce fut une façon de critique que de mettre sous leurs yeux, à chaque devanture de boutique, les gestes de leurs devanciers. L’armée que nous appelions la Grande Armée se reconstituait sur le papier avec ses souvenirs de gloire. Et le moyen de se fâcher devant ces choses tranquilles, d’apparence inofïensive, devant ces hussards de Vernet, ces grenadiers, ces hommes barbus luttant contre les Cosaques, lesquels, très naïvement, créaient un revirement d’opinion, entretenaient l’espoir et préparaient les révolutions futures. On ne dira jamais assez combien la lithographie eut chez nous une connexion étroite avec la politique. C’est Horace Vernet qui prépara le mouvement, Charlet qui détermina l’attaque, et les moins avisés suivirent sans même s’en

douter. Il s’ensuit que nos estampes lithographiques les plus anciennes représentent des « guerriers » combattant, affligés, les yeux en l’air, parlant de batailles dans, un temps où le mot devenait presque séditieux. Le jour où le peuple descendra dans la rue, dix ou douze ans après, il y aura été préparé, entraîné par les images, et comme le héros était mort, il admit ce qui, à son sens, s’en écartait le moins, la royauté constitutionnelle de J uillet.

La marche de ce mouvement serait curieuse à suivre, s’il ne sortait un peu de notre cadre de nous y attarder. C’est d’abord le soldat qui apparaît, le soldat tout seul, vainqueur ou vaincu. Puis l’empereur, le petit caporal, l’idole. Enfin, et au fur et à mesure de la diffusion, la caricature contre le pouvoir établi, contre les puissants, l’ironie comparative, l’insolence enfin. L’insolence avec Grandville et Decamps, d’autant plus rude qu’elle est mieux dissimulée. Une estampe peint admirablement l’état d’âme de la petite bourgeoisie; c’est cette lithographie de Bellangé montrant la mère de Charlet sermonnant son fils : « Tu as beau dire, Toussaint, sans les malheureux événements de 1 8 1 5 , Il aurait remboursé les assignats... Il le disait souvent à ses maréchaux... Et II était bien asse\ délicat pour cela! ^ Ceci ne s’invente pas, c’est une phrase du peuple toute simple et étroite dans sa religion naïve; elle explique le succès des petits soldats de Vernet, des pochades de Charlet, et, si je puis dire, tout le succès de la lithographie.

C’est donc Horace Vernet qui partit le premier dans cette voie, avec la reconnaissance intime et dis-

SOUS LA RESTAURATION. f»S

crête qu’il tenait de son père Carie pour l’empire déchu.

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