‹ La lithographieChapitre 9 sur 55 · DENON DESSINANT UNE JEUNE FEMME · texte numérisé non relu

DENON DESSINANT UNE JEUNE FEMME

Lithographie originale de Denon.

Le 21, les mêmes : Combat d’un mameluk et d’un Russe; une Tête de Briséis, d’après Rioult.

Le 28, les mêmes : un Hussard à cheval, un Lancier debout, par Lasteyrie, d’après Vernet.

Le 28, Engelmann dépose le Ralliement légitimiste; c’est un portrait d’Henri IV dans un médaillon,

avec un bouclier au-dessous ; les Troubadours du xixe siècle, lithographiés par Boulain.

Successivement les autres praticiens apparaissent, mais Engelmann, Delpech et Lasteyrie priment encore. La lutte entre la lithographie et la gravure au pointillé s’accentue de jour en jour, et, dès la fin de 1817, la victoire reste à la lithographie, grâce à la caricature.

Cette année 1817, un de ces faits de l’existence parisienne dont le sens nous échappe aujourd’hui, quelque fanfaronnade de jeunes employés de nouveautés, déchaîna les artistes contre les calicots. Le calicot de 1817 portait le pantalon à la cosaque, des éperons, une cravache, le costume de cheval, et, ainsi travesti, s’en allait au magasin auner les étoffes et vendre des rubans. Un formidable rire éclata en France à ce propos, et tous les dépôts faits au Cabinet des Estampes de juillet à décembre 1817 ne concernent que les calicots. Guillot, Vigneron sont les plus acharnés dans leurs méchancetés lithographiques ; Vigneron surtout, qui invente Calicot partant pour le combat des montagnes (russes). Gault, Genty, Milon, Lasteyrie même les suivent. Lasteyrie publie les Calicots de 180 7 et ceux de 1817 (Autre temps , autre calicot!). C’est une folie, une passion populaire comme celles plus récentes de Ohé, Lambert! ou du Cri-cri.

Pourtant, je n’hésite point à l’écrire, si énorme que cela puisse paraître aux sérieux écrivains d’art, ce fut le calicot qui lança la lithographie. Celle-ci bénéficia de la popularité du héros qu’elle montrait à chaque coin de rue. Condamnée aux figures d’après Raphaël,

aux Briséis de Régnault, elle fût peut-être morte; Cali-

cot la sauva. Par chance pour elle, la légende napoléonienne renaissait frondeuse et terrible. On la soup-

çonnait déjà dans ces mille petits soldats de la Grande Armée dont le succès grandissait d’heure en heure. C’est au nom de l’épopée que les premiers grands artistes de la lithographie vont entrer en scène : Horace Vernet, Charlet, Eugène Lami. Le vaincu de Waterloo tenait sa revanche tout à coup.

Et cependant que de ces riens la lithographie s’implantait chez nous, et prenait, en deux ans, un développement comparable à celui des ateliers d’imprimeurs au temps de Gutenberg, de Fust et de Schœffer, que devenait Aloys Senefelder? On le savait nomade en Allemagne, tantôt revenu à Offenbach-sur-le-Mein auprès de J. André son premier associé, tantôt parti pour Vienne en bon espoir de fonder un établissement durable. Entre lui d’ailleurs et ses imitateurs français, la délimitation s’était brutalement accentuée. Ceux-ci rêvaient de l’art et le pouvaient tenter dans le pays d’Europe le mieux outillé et le mieux préparé à l’aventure; Senefelder, au contraire, faute d’artistes peut-être, s’en tenait à l’industrie toute simple, s’ingéniait à multiplier les partitions musicales et s’associait dans ce but à M. Hartl, dont il comptait mettre en œuvre les influences. Dépité encore, ayant en peu d’années englouti les 20,000 florins prêtés par son protecteur, il imagina autre chose. A Pottendorf, grâce au même M. Hartl, tenace dans sa foi, le malheureux homme installa une machine destinée à l’impression des étoffes. Puis le blocus continental ayant ruiné à jamais la fabrique, il se laissa gagner par le baron d’Arétin, qui le décida à s’associer à lui pour créer un atelier lithographique en Bavière.

SJ

C’est là qu’il avait retrouvé ses frères, lesquels, criblés de dettes et d’ennuis, avaient vendu tous leurs

procédés moyennant 700 florins de pension annuelle. Mitterer, directeur des Écoles de dessin, avait profité

Lithographie par le baron Gros, en 1 8 1

de l’aubaine, et dirigeait l’invention dans le sens artistique. L’État bavarois donna gain de cause à Mitterer contre les réclamations de Senefelder. Celui-ci dut, sans grand argent, sans protections, aidé du seul baron d’Arétin, tenter une fortune parallèle. Il tomba encore, mais non si dignement cependant que le roi se crût dégagé de tous devoirs à son endroit. Il le nomma inspecteur de la lithographie, aux appointements de i,5oo florins Panrtée, à peu près 3,ooo francs de notre monnaie (1810).

Jamais Senefelder ne s’était vu si riche; il en profita vite pour se marier. Sa femme mourut. Il se remaria à la nièce du compositeur Winter et, cette fois, avec une humeur moins aventureuse et plus de résignation, il eût pu vivre. N’imaginez point qu’il sût tenir en place. Il y avait en lui je ne saurais dire quelle rage contenue, quel rude désespoir de se savoir, à quarante ans, fini, renié, lorsque tous les pays d’Europe exploitaient son idée et lui en démontraient journellement les inattendues conséquences. Où réussissaient si bien Lasteyrie et Engelmann, Senefelder pensa que l’inventeur du procédé trônerait et prendrait le premier rang. Rien ne le tenait plus, ni les supplications de sa femme, ni les remontrances de ses amis; suivant son mot, « il voulait voirChanaan! » une terre où il aborderait porteur de découvertes inédites et toutes neuves, entre autres son fameux carton destiné à remplacer les pierres trop lourdes, peu maniables, difficilement débruties. Il apparut alors à Paris, dans la mêlée, comme un vieil ancêtre arriéré, comme un homme très oublié que par grâce on voulut bien reconnaître, mais

dont on n’écoutait plus les conseils. Ce qu’on exigeait alors d’un artiste, c’étaient les petits soldats français, les charges malicieuses, les modes jolies, tant d’histoires, hélas! que le pauvre Senefelder était aussi incapable de produire que même de comprendre.

Il nous faut anticiper un peu, et le suivre dans ses installations rue Servandoni et boulevard Bonne-Nouvelle. Tout lui manquait à la fois : les artistes, liés à ses concurrents; les acheteurs, plus amusés des pochades parues chez Engelmann ou Delpech que de produits didactiques et scientifiques dont les difficultés vaincuesn’intéressaient que les spécialistes. Vainement cherchait-il à substituer au crayon ordinaire la teinte au pinceau parodiant le lavis, il s’abîmait en des combinaisons d’une technique savante dont ses rivaux savaient habilement profiter. Il se perdait dans la publication de médiocrités, portraits, charges, planches populaires, comme cette inénarrable Maison de jeu, qui est bien la plus minable et pénible histoire de ces temps; il rêvait de remplacer les presses par d’autres instruments portatifs, d’un maniement commode, les pierres brutales par du papier, l’encre habituelle par une composition nouvelle. Mais toutes ces combinaisons, ces découvertes, ces miracles accumulés ne lui servaient de rien ; les autres seuls en tiraient parti. Lorsque vaincu à la fin, brisé et las, il regagna Munich pour y mourir en i8?4, c’est à peine si, dans le fracas parisien, les élèves de Senefelder connaîtront sa mort. Lui disparu, et longtemps, bien longtemps après, on sut par quelques entrefilets de journaux que les petits-enfants du vieux maître se trouvaient à Munich dans la misère noire;

on tenta pour eux une souscription, et Llanta publia leurs portraits. On avait auparavant inscrit sur le socle de la statue de Senefelder exécutée par Maindron toute sa triste histoire en dix lignes :

A SENEFELDER NÉ A PRAGUE EN I772 MORT A MUNICH EN l834

; . en i 7 9 6

EN l802 ANDRÉ D’OFFENBACH L’iMPORTE A PARIS OU ELLE TOMBE DANS L’OUBLI

EN I 8 I 5 LE COMTE DE LASTEYRIE ET ENGELMANN LA POPULARISENT EN FRANCE.

Senefelder n’avait guère eu plus de bonheur que Jean Gutenberg; Mitterer, Lasteyrie et Engelmann rappellent Fust et Schœffer. Il est difficile d’écrire plus tristement l’histoire vraie que ne le fit la statue de Maindron.

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