LE LANCIER
Lithographie par Horace Vernet, en 1816.
réussite de son idée. Lorsque, vers la fin de sa vie, Napoléon III lui envoyait un peu tardivement la plaque de grand-officier de la Légion d’honneur, il payait à
peine une forte dette. La lettre qui accompagnait la décoration était un peu sèche, au regard du résultat obtenu. D’ailleurs, Vernet, Charlet et Raffet avaient bien quelque peu ramené le second Empire : se l’avoua-t-on jamais aux Tuileries?
Les pontifes du grand art ont surtout reproché à Vernet le côté anecdotique de ses besognes. Pouvoir écrire de grandes pages pompeuses et descendre aux menus faits, au feuilleton; pouvoir prétendre à Bossuet et tomber à Molière! Le mot a été dit, et M. le comte Delaborde en a fait bonne justice. N’est pas Molière qui veut, ni en littérature, ni en art. Molière ne vaut-il pas surtout de n’avoir pas cherché à parodier Bossuet? Et ces peintres de grands sujets dont nous parlions plus haut, qui ont eu leur renom au xvme siècle, ne sont-ils pas tombés devant Eisen, Gravelot, Moreau ou Saint-Aubin? Si Ingres n’a jamais ri, c’est probablement qu’il ne pouvait pas rire, et il faut l’en tenir pour bien malheureux à cette heure.
La consécration de l’épopée napoléonienne se trouve dans un ouvrage didactique sur les uniformes de Farinée, dû aux crayons de Vernet et de Lami. Gide, l’éditeur, expliquait dans sa préface, datée de 1822, les raisons qui lui avaient fait entreprendre l’ouvrage. C’est la paix revenue, la légende formée « de ces guerriers à qui vingt années de triomphes successifs ont acquis l’admiration de l’Europe ». Vernet n’avait point rencontré encore de meilleur sujet que ce thème définitif sur lequel il pouvait broder ses plus charmantes et savantes fantaisies. Le livre est aujourd’hui le monument impérissable de la Grande Armée, et le côté docu-
mentaire n’y souffre aucunement de l’allure pittoresque des scènes.
Comme si la note claire inaugurée par Horace
Lithographie croquis par Horace Vernet, en 1817.
Vernet dans ses estampes sur pierre eût forcé la mode, il se trouva que ses imitateurs et ses confrères du début se renfermèrent dans cette formule. Toutes les planches isolées, tous les recueils édités entre 1817 et 1820 paraissent à l’œil de légères esquisses au crayon,
d’aspect uniforme, à peine estompées de gris, et comme passées de couleur. Les praticiens expliquent ce fait par la qualité des crayons gras employés, par le manque de mise en train lors des tirages, mais il y entre une bonne part de mode, suivant que je le disais, et l’envie de donner l’illusion de croquis au crayon. Pour ne prendre dans la pléiade des lithographes d’alors que les plus connus, Lami, Charlet, Marlet, Vigneron, Hippolyte Lecomte avaient franchement adopté ce genre un peu terne, parce que le goût du public paraissait s’en accommoder de préférence. A cette époque, Lami n’avait pas eu loisir de sortir encore. Ses Arlequin et S capin j destinés au coloriage, étaient conçus en façon de croquis, mais un véritable croquis de maître où se retrouvaient, à quarante années d’avance, les qualités de Meissonier. Le Colonel Moncey , œuvre de débutant, datée de 1817, était un pastiche falot des Vernet; les chevaux qui feront la gloire de Lami n’ont point encore été étudiés par lui : il s’essaye.
Il y avait Jean-Henri Marlet aussi, qui, à près de cinquante ans, abandonnait la peinture pour la lithographie et fournissait à Lasteyrie des prisonniers russes avec cette mention : « Dessiné sur pierre française et imprimé à l’établissement de C. de Lasteyrie, lithographe du roi. » Cette étiquette officielle n’empêchait pas l’humeur frondeuse de Marlet et son envie d'être désagréable au roi dont il alimentait le lithographe. Une de ses rencontres les plus heureuses et les plus malignes montre des soldats assis à la porte d’une caserne et que certain aumônier grassouillet interroge sur leur religion. L’un avoue être luthérien, l’autre
calviniste, un troisième se vante d’être catholique. Le plus vieux, — un grognard hirsute, — n’a pas de reli-
gion : il est de la vieille garde. Marlet sacrifie au mot d’ordre du jour, il met en une apothéose Barbanègre et les défenseurs d’Huningue; mais, chez lui, les con-
Lithographie par Carie Vernet.
viciions sont moins enracinées que chez Vernet ou Charlet. De temps à autre, il crayonne des sujets de vente, les cérémonies des mariages royaux, la naissance du duc de Bordeaux et des scènes de moeurs un peu osées, telle la Nuit au corps de garde (1823), l’estampe à succès de son œuvre, tant de fois reprise depuis, où s’affirme d’ailleurs un réel talent de metteur en scène. Malgré tout, et si bonne intention qu’il en pût avoir, jamais Marlet ne se débarrassa des tonalités grisâtres qui sont, aux environs de 1820, la couleur agréable.
Pierre-Roch Vigneron était un jeune en 18 r 8, et sa manière, très rapprochée de celle de Marlet, lui assigna une place auprès de celui-ci. Son premier modèle de dessin avait aussi été exécuté sur pierre française de la lithographie de G. de Lasteyrie. C’était une académie d’homme nu destinée aux écoles. Les Scènes militaires imprimées par lui chez Lasteyrie sont du Marlet démarqué, comme l’assassinat du duc de Berry et autres planches populaires. Vigneron avait adopté le style larmoyant et sentimental qui marque la transition entre le classique de David et le romantisme de Delacroix. Les tombeaux, les cercueils, les enfants abandonnés, les jugements militaires, le prix du vice, le joueur ruiné, sont les sujets qu’il recherche de préférence. Plus tard, Vigneron imitera, dans ses portraits, Grevedon ou Devéria, comme au début il cherchait à pasticher Marlet. L’idée personnelle lui manquait; si nous le nommons ici, c’est uniquement pour le rang chronologique occupé par lui dans la succession des premiers lithographes. Une toute pareille raison amène
sous notre plume le nom d’Hippolyte Lecomte; celui-ci,
toutefois, possédait des moyens bien à lui. Il jetait plus
SIÈGE d’hüningde, les honneurs de la guerre. — Lithographie par Marlet.
vigoureusement ses esquisses et, dès ses premiers essais, il s’affirmait comme l’antipode vivant de la note claire. Ses Blessés français attaqués par des Cosaques, publiés en 1817 avec la collaboration d’Horace Vernet, distinguent très bien la part de l’un et de l’autre artiste. Tout ce qui, dans cette estampe, est nuageux et impondérable, appartient à Vernet; le boueux, le terreux est l’œuvre d’Hippolyte Lecomte. Deux lithographies de Lecomte sont restées populaires chez nous, à cause de la vérité qui s’en dégage ; ce sont les Visites du jour de Van, la visite des enfants d’émigrés à leurs grandsparents réinstallés dans leur hôtel du faubourg Saint- Germain (1818) et le Bal de société (1819). L’intérêt documentaire de ces pièces, d’ailleurs médiocres, se grandit du petit nombre de travaux similaires. Les nobles, rentrés à la suite des alliés, n’avaient point chez les artistes une popularité bien grande. Lecomte est un des rares peintres ou dessinateurs qui aient osé se risquer à décrire leurs intérieurs vieillots et surannés, les dames habillées à la mode du xvme siècle, les seigneurs poudrés comme à Versailles autrefois. En d’autres temps, Hippolyte Lecomte n’eût pas compté plus que les dessinateurs de canards à l’usage des gens du peuple; eu égard à leur date, ces choses médiocres prennent la valeur d’incunables.
A l’époque précise oü tant d’histoires maladroites se commettaient sous couleur de politique et d’art, Charlet, fils d’un dragon du premier Empire et d’une mère enthousiaste des gloires impériales, s’amusait à crayonner de petits portraits, dans le genre de Denon, pour les presses de Lasteyrie. Un de ses essais était le
portrait du jeune Brunet, le fils de’ce Brunet que Vivant Denon avait accolé au comte de Lasteyrie dans une de ses premières lithographies. Rien ne faisait prévoir encore la fortune ultérieure de l’artiste, non plus que sa tournure d’esprit. Tout au plus sacrifiait-il au goût du jour en livrant à Gabriel Engelmann (février 1817) un hussard au galop imité d’Horace Vernet. Puis il prit un peu d’audace et, trouvant dans l’éditeur Delpech un homme plus osé que n’étaient Lasteyrie et Engelmann, il composa pour lui une série de militaires, « de petits soldats », suivant le mot méprisant d’un émigré, qui furent ses premiers pas dans la légende napoléonienne.
Delpech, un peu timide, ne payait que de six à douze francs chaque dessin, une misère! Gharlet, élève de Gros, présumé féru d’idées vieillottes, ne paraissait point à son éditeur appelé à un avenir brillant. La vente, d’ailleurs, lui fut contraire, et les soldats dessinés à la plume, enluminés à la main, ne firent pas recette. Mais Gharlet n’était point homme à se décourager. A la façon des débutants qui rejettent volontiers leurs mécomptes sur leur éditeur, il alla trouver Motte, un nouveau venu dans la partie, et le fournit de « guerriers » à tant la pièce. A force de persévérance, il habitua les yeux des acheteurs à ses œuvres : « Les soldats d’Horace Vernet étaient de convention... des soldats de Scribe; ceux de Charlet étaient les seuls vrais. » Ce mot d’un héros de l’Empire était le terme juste. Charlet ne cherchait point à dramatiser ses bonshommes, il le faisait sans le vouloir, pour ainsi dire, en leur conservant simplement l’allure restée dans ses
souvenirs d’enfant. Un jour, étant tout petit, il avait entrevu l’empereur dans un cortège, et cette image d’un instant s’était gravée dans sa cervelle ; il l’avait grandie, idéalisée, reconstruite, rehaussée. Il en tirera plus tard cette silhouette inoubliable du grand homme, il la transmettra à ses successeurs, à Bellangé, à Raffet, et telle qu’on n’eût osé ensuite la faire autre. Vernet n’avait jamais eu cet instinct spécial de la reconstitution, il ne savait bien faire que ce qu’il voyait ; Charlet, au contraire, revivait par la pensée, réinventait les hommes disparus, devinait leurs poses, leurs gestes et soupçonnait leur façon d’être. Son passage chez Motte ne fut point la fortune pour lui, quoi qu’on en ait pu écrire. Rarement l’éditeur risquait plus de trente francs sur une esquisse, et Charlet, souvent mécontent de lui-même, très nerveux, détruisait une ou deux fois son ouvrage avant de le livrer définitivement. De là viennent ces épreuves très rares, introuvables de pierres abandonnées et qui n’avaient fourni qu’une ou deux estampes. Loin d’avoir connu le succès de bonne heure, Charlet tâtonna longtemps et ne commença guère à percer qu’aux environs de 1822, quand il travailla pour les Gihaut.
Il avait eu le singulier honneur de mettre à Géricault le crayon lithographique en main, durant un voyage à Londres en 1820. Nous aurons occasion de dire tout à l’heure comment l’élève profita des leçons. Les gens très avisés prétendent même que deux lithographies, Un marchand de poisson taquiné par des enfants et Un âne monté par des garçonnets , données à Gériçault, sont en réalité de Charlet. Ceci importe peu
et, à l’origine, les deux manières se peuvent confondre. A son retour en France, Charlet publiait chez Gihaut (1822) un album d’enfants où apparaissent nettement
ses tendances : l’ironie parisienne mêlée étroitement à la satire jolie du dessin, réminiscences de charges d’atelier traduites dans un croquis très franc et agrémentées d’une légende impayable. Plus tard, son génie
napoléon. — Lithographie de Charlet, tirée de Y Alphabet moral (1835).
spécial s’arrêtera à la chronique impériale, non point traitée dans ses hauts faits, mais prise par le petit côté, par l’anecdote du soudard en goguette, du vieux soldat raisonneur et grivois, sceptique, frondeur, insolent. J’imagine que cette façon d’écrire l’histoire pénétrait plus profondément dans les cervelles que s’il eût simplement esquissé les batailles avec le petit caporal victorieux. Une pointe de sentimentalité accentuait les scènes. Qui ne se souvient de cette sentinelle écrasée de sommeil et qui trouve à son réveil l’empereur en faction à sa place; de ce vieux brave aux deux jambes de bois rencontrant Napoléon et disant simplement : « C’est à Austerlitz, sire! » Et toutes ces gamineries de corps de garde largement enlevées, les menus faits de la guerre enjolivés de phrases typiques, malheureusement incompréhensibles sans l’image. Charlet fut à sa manière un vaudevilliste de génie, un transcripteur de mœurs hors de pair; sous sa plume ou sous son crayon, l’Empire reprit une revanche féroce. Il sut mieux que personne toucher la fibre nationale, même au spectacle des choses le moins susceptibles d’émouvoir en apparence. Maître de son public, comme Vernet, il n’ignorait pas que chez nous les farces bien jouées sont toujours excusées. « Mon capitaine, c’est un conscrit ! » disent deux maraudeurs de Vernet qui ont volé un veau à un paysan et lui ont mis le schako sur la tête et une toile de tente sur le corps pour le mieux cacher. « Mon lieutenant, je cherche du fourrage pour mon cheval! » assure un imperturbable grognard, agenouillé devant une armoire qu’il larde de coups de sabre. A une époque où la royauté s’était
embourgeoisée, où les princes visitaient les églises et désertaient les camps, ces énormes fredaines des soldats victorieux tombaient, en manière de satire, sous les