LA PRIÈRE
Lithographie par Bonington.
Ingres lui-même, cédant à l’entraînement, composait
po
de petites scènes destinées aux culs-de-lampe. Mais le maître du genre, le grand artiste de la compagnie, fut sans contredit Richard Parkes Bonington, le plus jeune, le plus excellemment doué et qui, à moins de vingtcinq ans, avait donné tout ce qui était en lui de finesse, de distinction et de puissance. Peut-être même ne comprenons-nous point ce virtuose comme il le mérite, eu égard aux tirages un peu maigres d’Engelmann. Il était de ceux qui avaient de prime saut percé toutes les ressources de la lithographie; mais sa nature distinguée et précieuse Pempêchait d’exagérer ses effets et d’écrire gras. Il s’ensuit que nombre de ses estampes sont demeurées grises et n’ont point gardé les qualités de la pierre originale.
Elève de Gros, Bonington avait de bonne heure rompu avec les idées de son maître. Coloriste de naissance, il s’embarrassait peu des esquisses pénibles et cherchées ; le curieux est bien que Gros ne lui en gardait pas rancune. « La couleur, s’écriait-il, oh! la couleur! voyez donc aux vitrines des choses signées Badington, Bonnington, je ne sais plus,... c’est admirable! » Bonington, présent et que son maître ne connaissait pas de nom, rougissait, baissait la tête et pensait qu’on le gouaillait.
Romantique de race, Bonington ne s’extravaguait pas, à l’exemple de ses confrères, sur des données idéales. Le peu qu’il savait de ce moyen âge, alors de mode, les documents originaux qu’il avait pu consulter lui avaient donné une science spéciale très appréciable. Ses estampes des Voyages pittoresques sortent du niveau ordinaire et portent en elles une signature indis-
cutable. Plus tard, lorsqu’il imaginera sept planches à la plume pour les Contes du Gay Sçavoir; de Ferdinand Lenglé, publiés en caractères gothiques, chez Didot, il aura vu les Heures de Simon Vostre, les illustrations à la fois ironiques et si finement nuancées des vieux, et il se substituera à eux avec infiniment d’esprit et de goût tout en restant lui-même. Les Contes du Gay Scavoir étaient de simples traits destinés à un coloriage à la main; le Département des estampes conserve une ou deux des épreuves aquarellées par Bonington.
Après 1 827, à la fin de sa vie si courte, le jeune artiste emploiera davantage le trait à la plume, il en abusera un peu. Il le faut regretter. Il y a lieu de déplorer aussi qu’un talent si personnel ait dû se contraindre à la transcription de monuments, et abandonner la composition originale. A part un cahier de six planches publié chez Langlumé, ses vignettes des Pendus et du Duel pour le Voyage en Ecosse de Pernot, ses images du Gay Scavoir , il n’employa la lithographie qu’à paraphraser. Il mourut à vingt-huit ans, à l’aurore d’une carrière qui se préparait féconde et qui eût peut-être contribué à remettre le romantisme dans la bonne voie. Un titre de la Villageoise du comte de Rességuier était une résurrection presque érudite des dames du moyen âge gravées sur les sceaux. Il en avait saisi le caractère, la tournure et l’esprit.
Ce qui séparera à jamais Bonington de Delacroix, c’est justement cette façon discrète de redire nos choses nationales. Et puis il y eut chez lui un dessin incomparablement supérieur, une entente mille fois plus
érudite de la note d’époque. Pour Delacroix, le moyen âge n’est qu’un prétexte; il le traite avec la désinvolture cynique des fanfarons, à la diable comme nous disons, c’est-à-dire sans poids ni mesure. C’est à la suite de ses premiers succès en peinture qu'il entreprit la lithographie pour vivre. Strictement, il fut, et il restera, un lithographe de premier ordre, tant par l’audace, la fougue de son procédé, que par la science très formelle des ressources. Mais ce moyen âge auquel il s’attaqua de préférence n’avait pas, dans sa conception, un sens plus précis que chez Goethe; il n’intervenait que comme une excuse à dire les choses les plus bouffonnes sérieusement et sans sourire. C’est vraisemblablement cette communauté d’idées qui avait poussé Goethe avoir dans son jeune contemporain le seul traducteur vrai de sa pensée, comme de nos jours Wagner estimait Fantin-Latour. Tous deux voguaient dans une pareille insouciance de la vérité, de la vraisemblance et du temps. Le Faust , publié chez Motte avec un titre d’un romantisme truculent, marque au plus juste le singulier état des milieux Jeune France à l’époque de son apparition. Tout sé rencontre, dans cette oeuvre folle, de ce qui devait passionner les esprits pendant un quart de siècle : les diables volant dans le ciel noir, les clochetons pointus des villes, les seigneurs à plumes, les dames à ferronnières, les cimetières, les rapières dégainées, les chevaux filant comme le vent, la lune riant derrière les tourelles, les créneaux des murailles, les multiples et fantasmagoriques aspects des paysages, toute les ferrailles, le clinquant de ce pseudo moyen âge, — qualifié d’abricot par les malicieux, — se pressent,
défilent, courent une sarabande échevelée et légendaire. Sauf les spéciales qualités de la lithographie, sa puis-
LITHOGRAPHIE ORIGINALE d’eüGÈNE DELACROIX POUR LE « FAUST ».
sance d’accent, le Faust de Delacroix relèverait un peu de l’imagerie drolatique. Entre ceci et les Contes de
Balzac illustrés par Doré, la différence n’est sensible que pour les fanatiques de Delacroix. Les mieux intentionnés disent : C’est une charge! Nous disons, nous autres, qu’il a fait cette charge sans le savoir, le plus sérieusement du monde, avec une entière bonne foi d’artiste, parce que l’époque le voulait ainsi, le comprenait de cette manière, et que ce qui nous choque à l’heure présente passait alors sans soulever ni protestations ni murmures.
Telle était sa conviction d’écrire une oeuvre impérissable, que sur les marges de ses épreuves d’essai, il notait négligemment, pour la coquetterie, des croquis bizarres en remarques. Faust, dans son laboratoire, est ainsi agrémenté dans les états primitifs d’une tête de cheval, d’un armet, de diverses épées et de griffonnis à la Rembrandt. Ce sont là des choses rares et recherchées dans l’instant, mais exquisement niaises, pour dire le vrai, niaises par leur inconscience même. Pour conserver toute sa valeur d’imprévu et d’improvisation , la remarque a besoin de n’être pas longuement préparée ni voulue. Géricault n’en faisait que pour essayer son crayon, Delacroix les composait pour étonner le bourgeois. Étonner le bourgeois ! Toute la formule romantique en trois mots simples, mais qui nous font par malheur toucher le fond de l’histoire.
Je ne dirai pas que Delacroix fut l’inventeur absolu de cette incursion des artistes dans le domaine de la fantaisie historique, légendaire et macabre; il en fut seulement un des plus ardents et des plus ingénus propagateurs. La situation qu’il s’était faite dans la peinture lui donnait une autorité que les simples litho-
graphes de profession, comme Devéria par exemple,
ne pouvaient espérer. Tout un clan de personnages
Lithographie originale d’Bugène Delacroix pour Hamlet. (Épreuve de remarque.)
moindres le suivirent qui n’avaient point sa valeur et qui forcèrent la note, tel dans des vignettes folles, tel dans des toiles fantasmagoriques. Le plus curieux fut bien que ces mêmes hommes avaient autrefois débuté par des poncifs de l’antiquité grecque ou romaine, comme Louis Boulanger entre autres, dont l’une des premières œuvres montre une Vénus lithographiée péniblement d’après son maître Lethière. Bientôt, sous l’influence directe de Delacroix, Boulanger avait rompu brusquement avec l’école de David, et de premier jet s’était embarqué dans les conceptions entortillées et saugrenues. Lui, qui avait montré quelques rares qualités de dessin, s’abîma dans une particulière volonté d’être maladroit. Les Fantômes, d’après les poésies de Victor Hugo, lui furent un thème étrange de divagations ultra-romantiques. Il s’adonna ensuite à un genre où les Contes de ma mère l’Oie et l’histoire vraie vivent en une promiscuité regrettable. Le Grand Sabbat de la Saint-Barthélemy aujourd’hui recherché pour cette note d’hystérie, le Charles IX massacrant les huguenots témoigneraient tout au plus d’une ironie effroyable, ou d’un scepticisme railleur, s’il n’était prouvé que leur auteur les combinait avec un sérieux imperturbable, presque avec la conscience d’écrire une œuvre pie. Considérées au point de vue de la pratique lithographique, ces estampes dénotent une certaine entente des groupements, des valeurs et des effets. Boulanger, sans être un pareil coloriste que Delacroix, dépassait ses confrères, et dans le mouvement romantique marque une phase que peu d’artistes ont dépassée. .
Parallèlement aux amoureux de l’épopée impériale et aux tenants du moyen âge, la lithographie avait suscité d’autres talents, moins prétentieux peut-être, mais
d’une valeur tout autre; ce lurent les peintres de mœurs et les caricaturistes. Évitant l’exagération des autres, ceux-ci s’en tenaient modestement aux menus faits de la vie, à la chronique dédaignée des petits; ceux-là
les fantômes. — Lithographie par Louis
décrivaient la société et ses luxes ; certains, enfin, tournés à la critique, ridiculisaient les mœurs et les gens, flagellaient les politiciens, houspillaient les pouvoirs publics au risque de payer l’amende.
Chez nous, quelque chose de Rabelais persiste qui n’est pas près de disparaître, et les artistes les plus huppés n’en dédaignent pas toujours la pointe. Entre 1818 et i83o on fit des charges par sport, comme de notre temps les maîtres de l’école aquafortisent. Isabey fit des charges, Delacroix en fit de très médiocres, Vernet en fit, Decamps en fit, Delaroche, et ce grand remueur d’idéal, Flandrin lui-même, en firent. J’expliquais plus haut que les caricatures de Vigneron sur les calicots avaient eu sur le procédé naissant une considérable importance. Il faut bien dire que tous les imitateurs ou les rivaux de Vigneron jouirent très vite d'une popularité d’autant plus grande qu’elle procédait de moyens à la portée des moindres connaisseurs. Je n’affirmerais pas que le romantisme de Bonington ou de Delacroix ait joui près du gros public d’une faveur énorme dès l’abord ; mais Pigal et ses bourgeois, Grandville, Boilly ou Henri Monnier ont été compris de suite, sans effort, parce qu’ils montraient en les outrant un peu les mille riens de l’existence journalière. A en croire les partisans du régime établi alors, la charge dérivait de l’irrespect, du bouleversement des classes causé par la Révolution. La vérité, c’est que la mode en était venue, peut-être un peu de cela, mais plus probablement sans meilleure raison que d’avoir trouvé un moyen plus rapide et plus économique de se produire, la lithographie.
SOUS LA RESTAURATION. ç9
La critique des mœurs paraît avoir précédé la charge politique chez nous; elle avait un débit moindre, mais elle exposait moins son auteur aux foudres administratives. Elle commença par de petites scènes tranquilles,
(Ky