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TÊTES D’AMATEURS

Lithographie par L. Boilly.

beaucoup moins d’aisance. Aussi bien son travail sur pierre était-il pénible, lourd, et sa conception de la charge visait plus au grotesque qu’à Tesprit. Tant qu’il s’en tenait à la plume, comme dans le

Miroir grotesque , il était plus à l’aise; ses dessins au crayon gras lui demandaient trop d’application et manquaient de crânerie. Il eut pourtant une célébrité de boulevard à côté des autres; on s’amusa beaucoup de ces inénarrables bonshommes grimaciers et louches qu’il fabriquait d’imagination et qu’il donnait tantôt au Charivari , tantôt à la Caricature. En lui comme en Delacroix, lorsque Delacroix faisait des charges, il y avait quelque réminiscence des grasses plaisanteries de Rowlandson ou de Gillray.

Dans la peinture des mœurs en lithographie, Henri Monnier demeurera l’ancêtre, sinon pour le dessin, qu’il traitait d’ordinaire à la plume et sans prétention, du moins pour les légendes, « l’écriture » mise au bas de ses croquis, et jusqu’à nous reste comme le type du genre. Monnier, né en i8o5, était de ces hommes dont les Parisiens disent volontiers : « Bon à tout, propre à rien. » Il avait successivement touché au droit, à la littérature, à la comédie, à la peinture, sans s’arrêter, en courant, tantôt installé dans un bureau, tantôt faisant l’école buissonnière, roulant les cafés, les tripots, les promenades publiques, ne perdant rien de ce qui lui entrait dans les yeux ou dans l’oreille. En tant que dessinateur, Monnier fut un homme du premier saut, à peu près sans étude, et qui crayonnait comme certains chantent, par hasard et d’une voix très juste. Il s’attaqua de préférence aux bourgeois naïfs des villes, à ceux de son temps surtout, qui formaient une caste à part de gens décontenancés par les divers régimes qu’ils avaient subis, les uns révolutionnaires, les autres paisibles, tous plus ou moins égoïstes, ignorants et orgueilleux,

politiciens de banc, qui servaient à leurs interlocuteurs des phrases ridicules, béates dans leur sottise et si bouf-

fonnes dans leur sérieux : « Otez l’homme de la société... vous l’isolez », dit un bonhomme à son auditoire d’un air de conviction profonde, la tête haute,

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tandis que ses trois partenaires, baissant le front, vaincus par son éloquence, murmurent : « C’est juste ! » Toute la suite des bourgeois publiés chez Delpech relève de cette ironie de pince-sans-rire et de rapin moqueur : « Je n’aime pas les épinards et j’en suis heureux, car si je les aimais j’en mangerais, et je ne peux pas les sentir. » Coq-à-l’âne fous, qui ont fait fortune chez nous et qui sont devenus classiques dans la bouche du fameux M. Prudhomme, l’invention personnelle de Monnier, sa trouvaille illustre : « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie! Je veux m’en servir pour défendre nos institutions et au besoin pour les combattre !» — « Mon ami, si cette pièce de cinq francs peut faire ton bonheur... sois-le ! »

Il serait puéril de voir autre chose en Monnier qu’un fantaisiste adroit; ses lithographies grêles, destinées au coloriage, ne sauraient prétendre à la place occupée par les estampes de Géricault, de Delacroix ou même de Vernet. Elles n’ont de valeur que par leur insouciance même et l’accent de vérité qu’on y soupçonne sous les exagérations. La pratique est chez lui de mince importance et la lithographie est un moyen, non un but. Monnier ne tient pas à s’instruire dans son dessin, il se contente de son instinct en ceci comme en littérature, comme en art dramatique. Pourtant, certaines de ces vignettes, une fois rehaussées de teintes plates très vigoureuses, prennent une accentuation singulière. Elles ont même, pour le curieux des mœurs, un ragoût très joyeux, une indiscutable sincérité d’allure. Elles renseignent sur tant de petites histoires oubliées, de faits minuscules dont l’importance

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a grandi, depuis Monnier, dans des proportions à peine croyables. Bien mieux qu’un chroniqueur sévère et pompeux, il nous initie à cette formation lente de

notre bourgeoisie moderne, il nous en révèle les primitives orientations, au sortir des bousculades de la Révolution et de l’Empire. Pigal recherchait le peuple, Monnier s’est attaqué aux boutiquiers, aux fonctionnaires, aux ménages médiocres. Tous deux se com-

Lithographie par Henri Monnier.

plètent et, lorsque Lami nous aura, — sans passion ni malice toutefois, — montré les hautes classes, la gentry, nous aurons, grâce à la lithographie, une idée très nette des trois éléments principaux de la société au moment de la Restauration.

Au rebours de Pigal et de Monnier, nés bohèmes et demeurés rapins jusque dans leur vieillesse, — celui-là maître de dessin à Sens, celui-ci promenant de théâtre en théâtre, sans profit et quasi sans gloire, sa pauvre intelligence naufragée, — Eugène Lami avait en lui dès l’enfance et garda toute sa vie un je ne sais quoi de raffiné, de musqué et de dameret dont ses œuvres sont comme imprégnées toutes. Il avait débuté avec tant d’autres, vers 1820, dans la lithographie militaire et historique. Une de ses premières œuvres était la Proclamation de la Constitution à Madrid ; Arlequin et Scapin. disputant sur leurs titres de famille, remontait même à 1817, comme nous l’avons dit. Eugène Lami, né sans fortune, comme la plupart de ses confrères, tourna de suite aux besognes aristocratiques, aux sports et s’attacha à la peinture de ce que nous nommons aujourd’hui les snobs } c’est-à-dire de ces désœuvrés du monde pour qui l’horizon tient entre’ un champ de courses et une salle de bal. La série des Contretemps , composée par lui en 1823, se passe chez les gens ayant un hôtel, des laquais, des chevaux. Pigal, sur un pareil sujet, n’eût pas manqué de mettre en scène l’ouvrier parisien portant un paquet et rabroué par un factionnaire à l’entrée d’un jardin public; Lami nous montre un sémillant cavalier courant àun rendez-vous sur une route étroite et forcé de marquer le pas derrière une

lourde voiture encombrant la chaussée. L’armée l’occupa aussi, mais l’armée des officiers fringants, aux costumes serrés à la taille, aux chevaux de sang, les armes patriciennes des chasseurs et des hussards coquets. Puis, il partit sur l’anglomanie, dont les gens de la société recherchaient les excentricités. Les Souvenirs de Londres, publiés en 1826, mirent le comble à sa réputation d’artiste à la mode, de dessinateur mondain. Il avait saisi là-bas tout ce qui pouvait toucher les raffinés de chez nous, le luxe des équipages, des jockeys, des chevaux. Il excellait à mettre en relief le côté purement technique des spécialistes d’outre- Manche; il en expliquait finement le chic un peu baroque ; il décrivait minutieusement le costume et les allures de ces gentlemen mêlés à leurs grooms et pour qui la suprême élégance consistait à se confondre avec leurs cochers ou leurs palefreniers. Envisagées au point de vue de la propagande sportive, les petites scènes lithographiées par Lami sous la Restauration n’ont pas été sans influence sur la manie bizarre née en ces temps et qui est allée grandissante jusqu’à nous : la passion des courses, des mœurs anglaises, des mots anglais. Comme pendant à ces tableaux étrangers, Lami publiait, en 1827, les Six Quartiers de Paris ; mais, au contraire d’Henri Monnier, qui avait tenté le même sujet en nous ouvrant les appartements luxueux ou modestes des Parisiens d’alors, Lami s’en tenait aux voitures, aux attelages, tour à tour capitonnés, cossus, vieillots ou caduques, suivant les quartiers, depuis la calèche irréprochable de la boursière habitant la Chaussée d’Antin, jusqu’à la berline d’autrefois servant

au vieil émigré du Marais. En 1828, coup sur coup, l’artiste donnait la Vie de château > une autre chanson sur un air semblable, peinture fort exacte de la vie aux champs dans les hautes classes, documents pris sur nature d’après les hobereaux de la Restauration. Très délicatement traitées et coloriées à la main, ces petites scènes resteront la meilleure part de l’œuvre lithographié de Lami. Il y faudrait joindre le joli Quadrille de Marie Stuart } dessiné pour la duchesse de Berry, où se retrouvent toutes les qualités d’éiégance et de distinction du jeune peintre. Les autres besognes lui furent moins favorables. Si la révolution de r83o lui fournit l’occasion de lâcher un temps ses sujets préférés, s’il s’est risqué à fournir des planches à Y Elisabeth de Mme Cottin (1823), au Giaour de lord Byron, il est incontestablement hors de sa voie. Lami fut surtout lui dans ses tableaux de la gentilhommerie à la mode; même à la fin de sa longue existence, lorsque après avoir usé un peu de tous les sujets, il retrouvait quelque joli regain de popularité, c’était presque exclusivement dans les scènes du monde. Il fut essentiellement le peintre des gens riches, des sportsmen, du high-life et, dans les derniers temps, s’était inféodé à la maison de Rothschild, non par besoin de vivre, mais pour satisfaire sa curiosité au contact des opulences.

C’est là, je puis dire, la philosophie sociale de l’art du lithographe à ses débuts, et il ne me paraît pas qu’on Fait jamais indiquée encore. Après les artisans de la légende napoléonienne, après les littéraires du romantisme, il y eut les chroniqueurs de la vie fran-

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