BAL COSTUME
Lithographie par Eugène Lami.
çaise au jour le jour. Les premiers préparèrent à leur insu les bouleversements politiques, les seconds hâtèrent révolution littéraire, les derniers firent la délimitation très profonde entre le peuple et l’aristocratie. Et tout cela parce qu’au lieu des moyens pénibles d’auparavant, l’invention de Senefelder avait accru la production graphique dans d’énormes proportions , avait favorisé la diffusion des idées et contribué à répandre l’esprit d’initiative. Il est incontestable que nous vivons encore sur les données de la Restauration. Je n’irai pas jusqu’à réputer Lami l’inventeur de nos manies sportives, mais il a solidement aidé à leur entrée dans nos mœurs, comme Charlet et Pigal ont excité les tendances frondeuses de certains, Gavarni hâté le scepticisme, Vernet et Raffet entretenu le patriotisme militaire. Quelqu’un a dit qu’il y avait autre chose dans la lithographie que des figurines tracées sur pierre. N’est-ce pas cette autre chose qui explique son expansion extraordinaire en France, alors que des contrées plus calmes l’ont à peine pratiquée?
Simplement chauvine ou moqueuse dans les circonstances ordinaires, elle allait devenir une arme terrible entre les mains des caricaturistes politiques. Avant 1789 et sous la Révolution, la critique acerbe des puissants ne comptait que par la grossièreté ou la rage. Rarement des artistes s’abaissaient à la confection de ces travaux méprisés où la sottise le disputait à l’inexpérience. Tandis que les Anglais produisaient Gillray ou Rowlandson (deux habiles en dépit de leurs bestialités rudes et de leur effrayant cynisme), la France s’abîmait en de misérables images peinturlurées où
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l’obscénité anglaise trouvait sa réplique à défaut du talent. Puis l’Empire, qui avait arrêté bien d’autres appétits, musela tout net les caricaturistes, d’ailleurs rares et forcés à la gravure pénible, à l’eau-forte et au burin, qui n’enrichissaient point leur homme. La lithographie eut sur ceci encore une influence décisive. Facilement produite, jetée en se jouant, fournissant à l’idée une manière à peu près instantanée de se transmettre, venue en plus dans un temps où les gouvernants, un peu désorientés, manquaient de sanctions contre les libelles, elle se glissa à la faveur de la peinture de mœurs, s’enhardit et, dès le milieu du règne de Charles X, avait pris une importance considérable. Classée par des hommes tels qu’Isabey ou Delacroix, aristocratisée par eux, elle s’éleva d’un cran dans la hiérarchie La révolution de i83o devait lui fournir l’occasion de s’affirmer plus audacieusement; elle fit état près des nouveaux pouvoirs établis du sansgêne qu’ont les complices pour ceux qu’ils ont contribué à grandir et, suivant la loi commune, elle s’acharna contre ses alliés de la veille.
Et, comme si la lithographie eût eu des visées plus hautes, elle tenta de se substituer au burin dans les travaux de reproduction pure. On eut quelque surprise à la voir si audacieuse; il ne semblait pas que cette écriture facile pût contre-balancer jamais les grandes œuvres en taille-douce qui bénéficiaient de plusieurs siècles de succès ininterrompus. Les graveurs souriaient de l’outrecuidance et proclamaient a priori l’infériorité d’une formule où le crayon jouait le seul rôle. Il eût fait beau voir que le premier venu se
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comparât aux maîtres de la belle taille, aux praticiens longuement pénétrés de leur sacerdoce! Il y eut évidemment beaucoup de froideur polie dans les éloges décernés aux artistes assez osés pour mettre en lithographie ce qui était jusqu’alors demeuré l'apanage exclusif de la taille-douce, voire de l’eau-forte. Aubry- Lecomte, un de ces innovateurs, souhaita de grandir un art condamné aux menues histoires. Il lithographiait d’après Girodet, en 1824, un portrait du défenseur de Louis XVI, M. de Sèze, avec toute la conscience des ouvriers du burin. Les épreuves de ce portrait, ornées, dans leurs premiers états, d’une petite remarque allégorique montrant la tour du Temple, sont de nos jours assez recherchées. Un autre portrait, celui de Chateaubriand, exécuté par lui à la façon d’un dessin au crayon, est d’une facture empâtée et peu agréable. Mais lorsque, laissant les peintres revêches et un peu démodés de l’école de David, Aubry-Lecomte aborde résolument ceux dont le coloris permettait plus de fantaisie et de coquetterie, Prudhon, par exemple, il fera cette admirable et définitive page lithographique de Y Enlèvement de Psyché ,1a plus savoureuse estampe de ces temps, si fraîche, si colorée et si rapprochée de son modèle, qu’à peu de chose près elle produisait l’illusion de l’original. Comprise de cette sorte, la lithographie s’était élevée au plus haut, entrait en opposition avec les burins officiels et même les dépassait de toutes ses ressources spéciales, la douceur du coloris, la tendresse des demi-teintes, le charme infini des modelés.
En moins de dix ans, l’invention de Senefelder
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avait conquis chez nous une place prépondérante dans
l’aurore.
Lithographie par Aubry-Lecomte, d’après Girodet.
toutes les branches, soit qu’elle servît à produire des
œuvres de premier jet, écloses sous le crayon du dessinateur, si Ton peut dire, soit qu;elle redît les travaux d’autrui. Sur ce dernier point, Aubry-Lecomte restera comme la plus haute expression de l’artiste lithographe et tel que personne parmi ses confrères ne saurait lui être mesuré.