AMORCE DONC, ANTOINE
Lithographie originale de J. -J. Grandville, en 1830.
qui restent le joyau de son œuvre. A l'époque précise où Louis-Philippe monta sur le trône, Grandville dut abandonner quelque temps les bêtes, pour fournir au journal la Caricature les éléments d’une campagne frondeuse et ironique contre le régime établi. Cet antagonisme contre la branche d’Orléans datait de la veille. On avait vu, avant la révolution de Juillet, des estampes satiriques sur la branche cadette faire les délices de la duchesse de Berri à Rosny ou aux Tuileries. Puis, sans miséricorde et pour marquer son libéralisme, Grandville s’était tout aussi bien attaqué à Charles X. On voyait dans une lithographie le vieux roi et le duc d’Angoulême, hissés sur une muraille, pêcher à la ligne (une ligne amorcée de carottes) dans une foule populaire groupée en bas des murs. « Amorce, Antoine, ils ne veulent pas mordre ! » Composée au lendemain de la révolution, cette charge ne témoignait pas d’un courage plus grand que le Pieu monarque de Decamps. C’était la cour faite aux d’Orléans, la lune de miel entre la caricature et le nouvel état, en attendant les brusques retours en sens contraire.
Le journal la Caricature , fondé par Philippon, créa un courant artistique qui fut pour la lithographie politique ce que les Voyages pittoresques de Taylor avaient été pour la lithographie romantique. A l’origine, la Caricature visait également les mœurs et les gouvernants; elle donnait dans chaque numéro, tantôt une page de genre, tantôt une critique mordante des politiciens. Grandville s’y était établi dans une suite de panoramas oblongs, traités en processions, où il
passait en revue le roi, les ministres, tous les grands personnages devenus impopulaires à partir de leur arrivée au pouvoir. Il fut le leader de ces productions hâtives, dessinées, soit au crayon, soit à la plume, et coloriées à la main. Sa manière très sobre à la fois et très écrite plaisait beaucoup; il avait sur ses congénères la supériorité incontestable de la composition et de la malice froide, la note sincère, un énorme talent pour fixer les ressemblances et les physionomies tout en exagérant les traits et les défauts physiques de ses modèles. Le ministère entier y passait, et il avait créé à l’usage de chacun des patients des schémas spéciaux. Tels ceux de Casimir-Perier, du maréchal Soult, de Lobau, l’homme à la seringue, de Persil, d’Argout, le censeur représenté avec une paire de ciseaux et qui ressuscitait dans sa personne les foudres du régime précédent sur le fait de prohibition en matière de presse. Celui-là surtout était l’ennemi, « le coupeur d’ailes », l’empêcheur de rire, et personne ne fut jamais à ce point attaqué et persiflé par Grandville. L’artiste avait composé sur lui une planche célèbre, imitée des résurrections du Christ, où d’Argout sortait de sa tombe embrassant une paire de ciseaux gigantesques, symbole de sa puissance, sous les yeux des journaux effarés, renversés comme autrefois les gardes de Jésus- Christ par l’éclat inattendu de sa gloire. Une autre fois, Grandville nous montrait la naissance du Juste Milieu, c’est-à-dire du roi, scène imitée delà naissance d’Henri IV, la peinture célèbre d’Eugène Devéria; on y voyait Lobau braquant sa seringue sempiternelle, Dupin, Soult et le jeune M. Thiers taquinant
le coq gaulois. Puis, au fur et à mesure des audaces grandissantes, il s’acharnait contre le roi Louis- Philippe, un peu trop méchamment dans la Marche du gros , gras et bête (i832), sorte d’apothéose d’un porc conduit par les ministres en goguette. L’insolence venait de l’impunité. Louis-Philippe, homme d’esprit, singulièrement sceptique, riait plus fort que les autres et désarmait la critique. Alors Grandville revenait à ses amours, aux Singeries politiques et morales, où des chimpanzés remplissaient le rôle des hommes dans des scènes burlesques. Il donnait aussi ses Ombres portées, produites par des personnages contre les murs, et qui, par le jeu des lumières, produisaient celui-ci un dindon, celui-là une oie, tel autre un animal pire. Forcé par la réussite à marcher en avant, émoustillé par cette joie intense que ressentent les timides à faire du bruit, Grandville s’enhardissait de jour en jour, sans comprendre que son esprit tout seul empêchait les représailles sévères. Il fut, dans les premières années de la Caricature , le Paul-Louis Courier de l’estampe; comme lui, il mordait finement, mais avec moins de calcul.
Autour de lui s’étaient groupés d’autres caricaturistes, Henri Monnier, entre autres, qui laissait pour un temps l’étude de la bourgeoisie et, protégé par son renom d’homme tranquille, jetait parfois un sirvente malicieux dans la mêlée. C’est Monnier qui avait imaginé cette figure de juge prêt à tout, appuyé d’une main sur une pierre tombale où se lisaient les noms des victimes de la Terreur blanche, et qui enjambait gaiement les têtes de mort semées sur le sol. Decamps,
Tartiste le plus complet de la bande, travestissait en
baladins les vieux pairs homicides et leur faisait danser
Lithographie à la plume par Grandvillç.
une sarabande folle sur des échasses. Raffet débutait par des charges déjà très colorées, très mordantes; Tune, par exemple, où l’on voyait un ministre, habillé en paillasse de foire, pérorer sur les tréteaux et réclamer au peuple une forte liste civile. Traviès, qui travestissait son Mayeux en homme politique et le mettait aux prises avec Lafayette : « Corbleu ! général, vous nous avez fait là un fichu présent ! » Le présent de Lafayette, c’était ce bon roi pour lequel on s’était battu, on s’était vendu, moins de deux ans auparavant. Daumier aussi apparaissait dans une série de portraitures taillées à la hache, d’une puissance infinie; il crayonnait un Lafayette couché sur un lit de repos, écrasé par une gigantesque poire. Il y avait auprès d’eux Pigal, resté le peintre des gens du peuple; Lami, celui des mondains ; Frédéric Bouchot, raillant les célèbres gardes nationales du royaume; Desperet, qui s’en prenait directement à Phaéton (toujours le roi), juché dans le char du soleil et courant dans le ciel à l’aventure; Philippon lui-même, créateur du journal, le directeur politique qui assumait les responsabilités, et mêlait son grain de sel à celui de ses collaborateurs.
La lithographie s’extravaguait un peu et s’éloignait sensiblement de son point de départ. De purement artistique, littéraire et morale qu’elle avait été au début, elle devenait entreprenante, combattive. Le côté d’art en était moins soigné assurément, et ridée primait le reste. Sauf Grandville, Daumier, Decamps et peut-être Desperet, les lutteurs de la Caricature s’attachaient plus au sujet qu’à la perfection esthétique.
On sent pourtant en eux une personnalité plus affirmée qu’auparavant ; chacun agit à sa guise, sans copier les procédés du voisin. Grandville est le plus tatillon